Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Septembre 2026 (volume 27, numéro 8)
titre article
Marko Milovanovic

L’éboulis et le cosmos

The Scree and the Cosmos
Georges Didi-Huberman, L’Éboulis de l’être, Paris : Éditions de Minuit, 2026, 128 p., EAN 9782707357885.

1Un homme en chemin dans les montagnes d’Arcadie. Il marche vers le temple d’Apollon Épikourios, à Bassaé. Aperçoit l’édifice sur son promontoire, le perd, le retrouve. Sur place, ce qu’il découvre est un temple qui s’éboule : colonnes penchées, sol crevassé, pierres éparses au flanc de la montagne. Surgit alors, involontaire, le souvenir d’un texte lu cinquante ans plus tôt, « L’origine de l’œuvre d’art » de Heidegger. Didi-Huberman nomme cela un affect clivé (« entre faîte et chute », p. 13). Deux sensations, et tout le livre tient là. Bassaé est la scène primitive d’une relecture. L’éboulis du temple grec vient démentir par l’empirie la métaphysique heideggérienne du sol ferme et de l’enracinement.

2L’Éboulis de l’être est un livre court, dense, autobiographique. Cinq mouvements scandent le parcours : Chemins qui mènent à l’éboulis, Séjours qui cherchent leur sol, Terres qui enracinent ou qui tremblent, Origines qui s’affirment ou se dispersent, Paroles qui se referment ou qui s’évadent. Didi-Huberman dialogue avec un texte lu d’abord entre 1971 et 1976 pendant les cours de Maldiney1, relu à partir de 1980 dans la traduction Brokmeier-Beaufret-Fédier-Vezin2. L’appareil critique est dense — souvent trois notes par page — et fait apparaître l’archive d’un demi-siècle de lecture : Heidegger en édition originale comme dans ses traductions successives, Goldschmidt, Lacoue-Labarthe, Thély, Husserl, Adorno, Benjamin. Anamnèse conduite à voix haute, où le promontoire grec devient opérateur critique. L’enjeu est précis. Confronter l’architecture conceptuelle heideggérienne — origine, sol, enracinement, sauvegarde — à l’édifice qui en fut pour Heidegger le paradigme visible, et qui s’écroule.

Le temple qui s’éboule

3Heidegger a besoin d’exemples. Didi-Huberman rappelle qu’ils sont peu nombreux et récurrents : les souliers de paysan d’après Van Gogh, le temple grec, les hymnes de Hölderlin. Le tableau de Van Gogh apparaît d’abord dans l’Introduction à la métaphysique de 1935, hors de tout questionnement esthétique, au service d’une méditation sur le « peuple métaphysique » allemand pris « dans l’étau » entre l’Amérique et la Russie (p. 21). Meyer Schapiro objectera en 1968 que ces souliers sont ceux d’un citadin bohème, non d’un paysan allemand ; Derrida voudra plus tard arbitrer la querelle de « restitution »3. Didi-Huberman ne rouvre pas ce dossier. Il en retient que l’exemple fut d’emblée pris dans un réseau politique : celui de l’appartenance à la terre, celui du « chemin de campagne » comme lieu du Même.

4L’édifice théorique qui s’élève là est restitué avec rigueur. L’œuvre d’art comme « mise-en-œuvre de la vérité ». L’origine comme Sprung, saut. Le sol comme lieu du recueil. Le chemin de campagne qui « rassemble ce qui a son être autour de lui » (p. 59). Le Heimat comme condition de la liberté. La terre qui « porte et produit ». Didi-Huberman ne caricature pas : il laisse Heidegger parler longuement, cite les conférences tardives sur le lieu, l’art, l’espace. Le système tient, il est cohérent. C’est depuis cette cohérence même que l’éboulis va faire effraction.

La Grèce sismique

5Bassaé est un démenti empirique. Le toit s’est écroulé depuis fort longtemps ; les colonnes penchent ; le sol est crevassé ; le matériau se fendille de partout. Les archéologues ont recouvert l’ensemble d’une vaste bâche tendue qui fait du temple un géant immobilisé. Didi-Huberman s’arrête sur l’étymologie : éboulis dérive du verbe esbouler, éventrer, arracher les entrailles ; boel, en ancien français, désigne les boyaux (p. 26). Le temple vomit ses entrailles avec une lenteur invisible à l’œil nu. Il fait alors jouer la rime : éboulis, oubli. Seinsvergessenheit (p. 27). Le motif heideggérien de l’« oubli de l’être » se retourne, sous sa plume, sur le temple même qui devait le conjurer.

6Plus loin, des pages magnifiques, philologiquement serrées, sur la Grèce sismique (p. 66-72). Aristote, Météorologiques : la terre n’est pas socle mais corps spongieux parcouru d’un pneuma qui la convulse, analogue aux spasmes du corps humain. Poséidon, théomènia, « colère divine » (p. 67). L’éventail antique du vocabulaire sismique : la terre « souffle », « se retourne de fond en comble », « engloutit ». Ludovic Thély l’a établi, et Didi-Huberman le rapporte (p. 72) : Bassaé fut bâti sur un substrat artificiel — couche d’argile à l’est, fragments de roche à l’ouest — destiné à isoler la structure de la roche-mère. Ingénierie préventive attribuable à Ictinos, également architecte du Parthénon4. Le détail dérange Heidegger à la racine. Ictinos a inscrit le tremblement dans la pierre. Le temple connaît le séisme avant de le subir. La terra firma heideggérienne est un fantasme germanique projeté sur une Grèce qui savait, elle, la terre mobile.

La langue-muraille

7Georges-Arthur Goldschmidt est ici la ressource centrale. Heidegger et Celan ouvrent tous deux des voies extraordinaires à la langue allemande, mais en sens inverse. Celan ouvre vers une langue « à venir » ; Heidegger compose des mots denses dont les constituants « s’épuisent en se dress[ant] devant le lecteur comme une muraille » (p. 109)5. Didi-Huberman reprend la formule et la pousse : cette langue « n’a pas de vrai pluriel ». Les mots composés sont indémontables, suturant leur pluralité de départ, à l’exact opposé des mots-valises de Joyce, qui gardent leurs charnières apparentes. Tout y est un : un chemin, un temple, un peuple, un Führer. L’usage extensif du singulier nie la singularité de ce dont il parle : « l’art », « l’origine », « l’œuvre ». « Là où n’importe quel luthier ne dirait jamais qu’il fait “le violon”, mais bien “des violons” […], on finit par se demander au nom de quoi un philosophe pourrait prétendre ne parler que de “l’être” en général » (p. 110).

8Contre ce singulier autoritaire, Didi-Huberman convoque la pluralité comme contre-métaphysique. Arendt rappelle que « la politique repose sur un fait, la pluralité humaine »6. Levinas, dès 1935, proposait dans De l’évasion que « sortir de l’être » fût le geste philosophique décisif, contre toute « auto-affirmation » du Selbst7. Benjamin surtout : l’Ursprung n’est pas la racine mais « le tourbillon dans le fleuve du devenir qui entraîne dans son rythme la matière de ce qui est en train d’apparaître »8. Puis la formule nue : « Rien n’est un. Tout est pluriel — agrégat ou montage de pluralités. L’origine n’est pas une, l’art n’est pas un. Le temps n’est pas un, et l’être non plus » (p. 112). Le livre atteint là son noyau. La critique politique de Heidegger est un acquis depuis Farías et Faye9 ; elle est ressaisie ici par le tranchant d’une image — l’éboulis.

Une fuite par le détail

9Reste un malaise qu’il faut formuler précisément. L’Éboulis de l’être est illustré de photographies en noir et blanc. Jamais frontalement. Aucune vue d’ensemble du temple, aucun cadre magistral du promontoire, aucun plan d’architecte. Didi-Huberman choisit le détail : un fût de colonne vu de près, des pieds de colonnes et leur assise fracturée, un amas de pierres au bas du chemin, la tête et les cornes d’un troupeau de chèvres rencontré en redescendant. Le refus du lyrisme monumental est délibéré, et il est cohérent avec la critique conduite dans le texte : il ne s’agit pas de photographier le temple comme Heidegger le pensait. Mais l’esthétisation revient par une autre voie. Le gros plan isole, découpe, abstrait le fragment de son champ. Il produit malgré lui une iconographie de détail : une poétique du morceau, une beauté de la fracture. Le texte décrit l’éboulis comme catastrophe matérielle ; l’image en donne un morceau choisi. Fuite par la réduction du cadre, qui laisse, pour qui a vu les photos, le sentiment d’avoir encore besoin d’aller à Bassaé pour voir vraiment.

10La coda va plus loin encore. Didi-Huberman, en repartant du temple, décrit la nature qui se met à danser, les troupeaux de chèvres qui cheminent « bruyamment » en bacchanale, les cornes « aussi somptueuses que les chapiteaux ioniques ou corinthiens d’un temple grec » (p. 116). Le lyrisme que le livre voulait défaire fait retour dans sa prose même. La thèse n’est pas trahie : évasion, mouvement, pluriel dansant. Mais la prose se fait chant là où l’argument demandait l’âpreté.

Le fragment manquant

11Didi-Huberman cite Héraclite. Une fois, sans commentaire, dans la liste des Grecs qui parlent de la terre qui tremble, avec Hésiode, Homère, Anaxagore, Démocrite, Empédocle. Héraclite figure là comme témoin du séisme. Aligné dans l’énumération. Le livre entier tourne pourtant autour d’un fragment qu’il ne cite pas.

12Fragment 124, transmis par Théophraste : σάρμα εἰκῇ κεχυμένων ὁ κάλλιστος κόσμος — Tas de choses répandues au hasard, le plus bel ordre, l’ordre-du-monde10. Le grec s’en passe et le sous-entend. Est. Non pas devient, non pas cache, non pas surmonte. Identité pure. Le tas est le cosmos à l’instant même où il est un tas. σάρμα désigne les balayures, les détritus, ce qu’on évacue ; Didi-Huberman parle d’éboulis. Héraclite avait nommé la chose autrement : le tas et la forme, simultanés.

13Le livre reste dans la polémique : éboulis contre racine, dispersion contre unité, pluriel contre singulier. Héraclite pense l’identité des deux. Le même penseur écrit aussi : παλίντροπος ἁρμονίη — l’harmonie à tension inverse, dont l’arc et la lyre sont les exemples (fragment 51). Les contraires tiennent parce qu’ils s’opposent. La corde tendue entre les deux branches de l’arc, la corde tendue sur la lyre : le cosmos se maintient par la tension même qui pourrait le rompre. Didi-Huberman a les outils pour défaire l’unité héritée de Heidegger. Il manque ceux qui pensent comment, dans le tas dispersé, quelque chose continue à tenir. Le temple de Bassaé s’éboule ; la forme temple grec traverse vingt-cinq siècles. D’autres œuvres d’art se relancent à chaque retour, au lieu de s’éroder. Pourquoi certains tas font cosmos et d’autres non — la question est là, et le livre ne la soulève pas.

Retour à Bassaé

14L’Éboulis de l’être est un livre nécessaire. Il défait avec précision la racine heideggérienne, sa politique, sa langue, son fantasme germanique projeté sur la Grèce. Il rend au temple sa vérité sismique, à la terre sa mobilité, à la langue sa pluralité. Ce que la démonstration laisse ouvert est une question qu’un autre livre devra poser. Vers ce qui, dans le pluriel même, dans le tas balayé, dans l’éboulis, continue d’apparaître comme κόσμος. Héraclite attend, au-delà de la liste des sismologues grecs, qu’on le lise pour ce qu’il a dit. Le σάρμα est le κάλλιστος κόσμος. Tout est dans le verbe qui manque.