
Aux origines de l’uchronie : l’histoire alternative comme point de divergence avec le régime mainstream de l’historiographie
1Il est des ouvrages qui marquent une étape décisive dans la compréhension d’un texte ou d’un auteur, mais qui, au-delà de leur objet d’étude, réinterrogent en profondeur les méthodes et les cadres épistémologiques d’une discipline. Peut-on changer l’histoire ? L’histoire alternative dans l’Uchronie de Charles Renouvier, de Monique Clavel-Lévêque et Laure Lévêque, est de ceux-là. Prenant appui sur l’Uchronie de Charles Renouvier (1815-1903), texte fondateur longtemps négligé d’un genre désormais florissant, les autrices ne se contentent pas d’en proposer une exégèse savante : elles en révèlent la portée philosophique, historique et politique et, inscrivant leur propos dans une réflexion plus large sur la nature même de l’histoire, elles engagent une réflexion ambitieuse sur ses usages et ses possibles.
Redonner voix à un texte fondateur et méconnu
2Si le terme « uchronie » nous est aujourd’hui familier maintenant qu’il a gagné la culture populaire — des romans de science-fiction aux films hollywoodiens et à l’univers des séries et des jeux vidéo —, son inventeur, Charles Renouvier, demeure paradoxalement méconnu, tout comme l’œuvre qui l’a vu naître, cette Uchronie (l’utopie dans l’histoire), esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être qui n’avait encore jamais donné lieu à une étude d’ensemble.
3Monique Clavel-Lévêque et Laure Lévêque remédient aujourd’hui heureusement à cette lacune. Avec minutie, elles reconstituent la genèse complexe du projet de Renouvier, en suivant les étapes de son élaboration depuis les premières publications en revue, intervenues en 1857, jusqu’à la version définitive de 1876 qui s’attache à revisiter l’histoire romaine et à la réorienter, Rome évitant le déclin et la chute sous l’impulsion d’audacieuses réformes politiques et sociales initiées au IIe siècle par Avidius Cassius qui vont lui permettre de se régénérer, faisant bifurquer les destins du monde.
4Prenant au mot un Renouvier qui reconnaissait à son texte « un objet moral des plus impérieux », les autrices lèvent le voile sur ce que recouvre l’histoire romaine fantasmée par Renouvier : un projet philosophique et politique d’une ampleur considérable. Car Renouvier ne propose pas seulement une fiction historique mais invente un outil critique destiné à dénoncer « l’illusion du fait accompli », cette pente fatale des historiens qui les porte à confondre ce qui est effectivement advenu et ce qui relevait d’une nécessité. Contre cette vision déterministe de l’histoire, son geste consiste à rouvrir le passé pour restituer aux séquences historiques leur contingence et aux acteurs des événements leur liberté. L’uchronie relève donc d’un outillage critique qui raccorde Renouvier à une tradition de philosophes de l’histoire qui court de Michelet à Walter Benjamin, de Vico à Ricœur, pour qui la tâche de l’historien n’est pas de raconter un destin écrit d’avance, mais de mettre l’accent sur les bifurcations, les options écartées, les mondes qui auraient pu être.
Une réflexion épistémologique sur l’histoire
5S’il faut porter au crédit de Monique Clavel-Lévêque et de Laure Lévêque de permettre de mieux connaître Renouvier et son Uchronie, souvent cités mais rarement lus, l’un des apports essentiels du livre réside dans ce qu’il restitue à Renouvier sa place dans cette longue filiation de ceux qui se sont attachés à penser l’histoire, imaginant dès l’Antiquité des scénarios alternatifs. C’est à cette histoire parallèle que se rallie Renouvier opposant la pluralité des possibles et l’imprévisibilité du devenir à la vision providentialiste et linéaire de l’histoire héritée de Bossuet ; la liberté et la responsabilité humaines à la téléologie hégélienne qui voit dans l’histoire le déploiement nécessaire de la Raison, en même temps qu’avec l’épaisseur conceptuelle que revêt chez lui l’uchronie, il anticipe des perspectives critiques que devait plus tard développer Walter Benjamin, pour qui l’historien doit « brosser l’histoire à rebrousse-poil » et sauver les vaincus de l’oubli.
6La lecture conduite par Monique Clavel-Lévêque et Laure Lévêque récuse donc toute interprétation de l’uchronie comme simple jeu littéraire pour y voir une arme intellectuelle et politique, un outil heuristique qui rend compte de la construction du savoir historique dans une approche qui résonne avec celle que développent bien des historiens contemporains qui, de François Hartog à Patrick Boucheron, s’efforcent de penser les temporalités multiples et les futurs non advenus.
7Philosophe de la liberté et penseur républicain, Renouvier écrit dans un contexte marqué par les désillusions, de la faillite des idéaux de 1848 aux reculs intervenus sous le Second Empire et aux ambiguïtés de la Troisième République naissante où son histoire alternative — une Europe romaine rationaliste, républicaine et tolérante née des réformes d’Avidius Cassius, en rupture avec un Orient chrétien et despotique — reflète les combats qui sont ceux du xixe siècle. L’uchronie acquiert ainsi une force polémique permettant de déjouer les impasses où s’enfonce le présent en réactivant un passé fictif. Mais Renouvier ne vise pas à réécrire le passé, il propose un modèle critique pour le présent et, en leur présentant une histoire contrefactuelle, ce philosophe dans la Cité exhorte ses contemporains à penser ce qui peut encore advenir et, ainsi, à peser sur l’avenir : « il y a chez Renouvier non la tentation de réécrire l’histoire, mais l’affirmation que celle-ci n’était pas écrite et inéluctable, ce qui vaut de façon hypothétique pour le passé, mais a d’évidentes conséquences pour l’action présente ou future » (p. 27). Loin, alors, de s’écarter du réel, l’Uchronie y plonge au contraire ses racines, et avec elle l’uchronie, qui n’a donc rien d’une littérature de la fuite mais tout d’une écriture de la résistance et de l’engagement.
Les potentialités d’un genre
8Dans l’interprétation qu’en donne Renouvier comme au-delà en tant que genre, l’uchronie s’affirme donc comme un laboratoire conceptuel qui interroge les catégories de l’histoire — causalité, nécessité, contingence, temporalité, régimes d’historicité… —, désolidarisée de son rapport à la nécessité et à la vérité dans sa modalité événementielle.
9En mettant au centre de leur étude la question posée dans le titre — Peut-on changer l’histoire ? —, les autrices prennent à leur tour rang dans cette tradition de philosophie de l’histoire qui interroge la nature du temps et du récit, envisagé dans sa double logique, historiographique et littéraire. Monique Clavel-Lévêque, historienne spécialiste de l’Antiquité, et Laure Lévêque, spécialiste de la littérature du xixe siècle, unissent leurs compétences pour éclairer l’uchronie sous toutes ses facettes dans un dialogue disciplinaire fécond qui permet de rendre compte au mieux d’un texte expressément situé au croisement de l’histoire, de la philosophie et de la fiction. Mobilisant les outils de la science politique, indispensables pour situer l’engagement républicain de Renouvier et les implications contemporaines de son projet, de la philosophie de l’histoire, qui innerve la réflexion de ce disciple critique du kantisme, et les travaux des théoriciens de la littérature sur les mondes possibles (Umberto Eco, Ruth Ronen, Lubomir Doležel, Marie-Laure Ryan, Françoise Lavocat, Richard Saint-Gelais, Jean-Marie Schaeffer…), qui ont montré combien la narration pouvait devenir un instrument épistémologique à part entière, les autrices revisitent totalement l’Uchronie de Renouvier, offrant ainsi la première monographie approfondie consacrée à cet ouvrage pionnier.
10Cette pluralité de perspectives confère au livre une profondeur exceptionnelle quand, par la richesse de leur analyse et la profondeur de leur information, les autrices dépassent la seule analyse de l’œuvre pour réfléchir à la fonction de la fiction dans la pensée politique et historique. En ce sens, l’étude dépasse largement le cadre d’une monographie, qui dialogue avec les questionnements les plus actuels : la modélisation contrefactuelle en histoire, l’impact des récits sur la mémoire collective, ou encore la manière dont la culture populaire contemporaine (jeux vidéo, séries, cinéma) reprend et réinvente les scénarios alternatifs.
11En restituant à l’Uchronie sa richesse et sa complexité, Monique Clavel-Lévêque et Laure Lévêque réalisent un double défi. Elles offrent d’abord une lecture érudite et minutieuse d’un texte difficile, dont elles éclairent la structure, les sources et la portée. Mais elles vont plus loin, faisant de ce texte du xixe siècle un outil pour penser notre rapport au passé, au présent et à l’avenir, montrant que l’histoire n’est jamais écrite d’avance et que la réflexion sur les mondes possibles n’est pas un luxe intellectuel, mais une nécessité politique et morale.
12Dans un moment où l’avenir semble se refermer, Peut-on changer l’histoire ? nous rappelle que penser autrement est déjà une forme de résistance. Loin d’être un simple objet d’érudition, ce livre s’impose comme une méditation sur la liberté et la responsabilité.

