Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Juin 2026 (volume 27, numéro 6)
titre article
Laurence Olivier-Messonnier

Shoah et littératures : « Zakhor »

Shoah and literatures: « Zakhor »
Éléonore Hamaide, La Shoah en mots et en images. De Perec à la littérature de jeunesse, Mont-Saint-Aignan : Presses Universitaires de Rouen et du Havre, coll. « Littérature de jeunesse et histoire », 2024, 471 p., EAN 9791024017853.

1Présenter l’essai original et substantiel d’Éléonore Hamaide sur l’iconotexte de la Shoah ne peut se faire que sous l’égide du souvenir, qu’il soit injonction ou allusion, rétrospection ou prospection, imaginaire ou réel. En effet, c’est à la page 215 de cet ouvrage que figure l’interpellation en hébreu « Zakhor » (p. 215) qui, comme le rappelle la note infrapaginale, est récurrente dans la Bible et signifie « souviens-toi ». Le choix de ce mot pour sous-titre de notre recension est emblématique de l’enjeu de l’ouvrage : loin de se cantonner à une injonction du devoir de mémoire, il entreprend une judicieuse confrontation entre l’histoire de la Shoah et celle de sa littérarisation en prenant appui sur W ou le souvenir d’enfance 1. Il s’agit de mesurer l’apport poïétique2 de cette « autobiographie » dans la relation du génocide aux jeunes lecteurs : le pari est audacieux. Béatrice Finet3 a déjà mis en exergue les points saillants de cet ouvrage en en reprenant la chronologie avec les titres émergents et en insistant sur sa complétude scientifique. Cependant sa richesse est telle qu’elle permet également de l’aborder sous un angle poïétique et mémoriel qui justifierait sa place dans la collection « Témoigner. Entre Histoire et Mémoire » des éditions KIMÉ, revue pluridisciplinaire de la Fondation Auschwitz. Pourquoi ? Comment ? La configuration de l’ouvrage permet d’abord de saisir quels sont les enjeux du souvenir de la catastrophe, puis la manière de les évoquer en littérature de jeunesse avant de se pencher finalement sur l’élargissement prospectif de la clausule.

Un quadriptyque perecquien

2Premièrement le livre de 471 pages se présente comme un quadriptyque sur la Shoah dont chaque tableau repose sur une analyse transversale croisant l’hypotexte perecquien, la littérature générale testimoniale de l’indicible et les exploitations en littérature de jeunesse. Une double approche synchronique et diachronique permet de suivre l’évolution des représentations de la Shoah, tant textuelles qu’iconographiques suscitant ce que l’auteure nomme « lecture verbale » et « lecture iconologique ». Pourquoi avoir choisi Perec ? Outre le fait qu’Éléonore Hamaide a soutenu en 2008 une thèse sur les « influences, jeux d’échos, intertextualité entre l’œuvre de Georges Perec et la littérature de jeunesse des vingt dernières années4 », il faut noter son intérêt particulier pour l’album et le rapport texte/image ainsi qu’une appétence pour l’Oulipo et un topos historique récurrent dans ses études, la Shoah. Cette publication subsume donc les centres d’intérêt de son auteure : l’histoire, la littérature, l’illustration et l’écrivain oulipien.

3Peut-être faudrait-il associer la rigueur quasi mathématique de cet ouvrage au goût pour les contraintes formelles, littéraires et mathématiques de Perec ainsi qu’aux quatre axes romanesque, autobiographique, sociologique et ludique qui articulent sa production littéraire. En effet, la première et la quatrième partie de l’essai se font écho par la temporalité littéraire de la Shoah, entre tradition et modernité, entre quête identitaire originelle et avenir de la littérature génocidaire. Une quarantaine de pages pour chaque partie extrême dessine deux volets symétriques et tripartites qui se replient sur deux parties centrales articulées chacune en deux axes, la deuxième consacrée à l’identité juive, la troisième à l’esthétique de l’écriture de la Shoah5. Les deux parties centrales s’organisent en diptyque : les premiers chapitres sont dédiés à la manière dont se réinvente une lignée après sa disparition et au « refus de l’exhibition » quand les seconds chapitres focalisent sur la singularité du « redevenir juif » et de l’hybridité générique. Symétriques sont également les trois chapitres qui structurent la première et la quatrième parties par un glissement de la quête identitaire à son enseignement, des formes aux figures testimoniales, des topoï de la Shoah aux risques de l’expansion de l’écriture génocidaire.

4L’abondante bibliographie est-elle-même soumise à une présentation rigoureuse de pas moins de 230 références de littérature de jeunesse avec une sériation générique identique pour le corpus principal et le corpus secondaire (« Albums et livres illustrés », « Romans », « Bandes dessinées », « Pièces de théâtre », « Manuels scolaires »). Un index des noms propres permet un repérage aisé dans cet opus. Les citations longues et les titres des sous-parties sont typographiés en bleu, un procédé esthétique facilitant la lecture.

5La figure de Perec dessine un fil rouge sémantique et stylistique par le dualisme affiché dans l’ouvrage de référence W ou le souvenir d’enfance. D’ailleurs Philippe Lejeune est fréquemment convoqué tant pour examiner l’essence autobiographique de W que la part romanesque, une dichotomie dont s’empare Éléonore Hamaide pour construire sa réflexion sur la représentation de la Shoah en littérature de jeunesse : cette problématique de l’exposition de l’indicible à la jeunesse est soulignée par la note au lecteur qui confirme une démarche imitée de l’artiste Paul Klee cité en ouverture de La Vie mode d’emploi : « l’œil suit les chemins qui lui ont été ménagés dans l’œuvre6 ». La littérature de jeunesse ne donne pas à voir la Shoah mais la suggère par l’implicite, le non-dit, les inférences, les jeux intertextuels ou les illustrations symboliques en demi-teintes ou en noir et blanc.

La couverture de l’ouvrage est éloquente à ce sujet : l’image est extraite de Fu Stella 7 de Matteo Corradini et Vittoria Facchini ; elle résume l’enjeu du livre par les couleurs chatoyantes en aplats et les figures des enfants entourés d’oiseaux multicolores ; le personnage central de l’enfant juif en jaune avec en son centre (cœur) l’étoile creusée pose la problématique entière de la Shoah en images et de la communication verbale avec la présence de deux autres enfants au bas de la reproduction, un garçon et une fillette quasi hors champ : quelle perception ont-ils de celui qui est au centre dans une posture christique ? comment leur est racontée la Shoah qui les surplombe métonymiquement et à qui ils tournent le dos ? Le sous-titre « De Perec à la littérature de jeunesse » associe l’écrivain autobiographe et académique à une littérature constituée en iconotexte8. Parallèlement et allusivement, le sous-titre oriente vers l’objectif entier de l’ouvrage : retracer les processus de reconstitution de la mémoire, de ce « souviens-toi », « Zakhor » qui est le cœur de cible.

Modalités de souvenance

Deuxièmement, il est important de noter les différents moyens de souvenance évoqués par l’auteure. Chaque partie recense tour à tour le témoignage oculaire, l’autobiographie, le roman, la lettre, l’album photos, le journal ; l’hybridité générique affleure sans cesse au point de mêler l’herméneutique de l’image et du texte. À dix-huit reprises, l’ouvrage est illustré à des moments clés qui relient image documentaire et image fictive à valeur testimoniale complémentaire. L’incursion iconographique des brouillons d’écrivains de Perec (p. 63-71) sur la fictionnalisation possible de la Shoah est elle-même encadrée par deux séries d’images fictives à une dizaine de pages d’écart : d’abord deux cases de la bande dessinée La Bête est morte de Dancette et Zimmermann (p. 46-47) illustrent la violence grâce à l’anthropomorphisation des animaux afin d’atténuer le trauma humain, trois premières de couverture (p. 53-55) révèlent ensuite le parti pris mémoriel par différents types de témoignages : roman, métaphore (Sur la tête de la chèvre de Aranka Siegal, La Steppe infinie de Esther Hautzig), récit autobiographique et photographie (Voyage à Pitchipoï de Jean-Claude Moscovici), la mention de l’éditeur au bas des couvertures (Folio Jeunesse, L’école des Loisirs) annonce l’orientation éditoriale finale de l’essai. L’image des enfants sur la première de couverture avère le recours à « l’effet personnage » de Jouve pour parler aux jeunes lecteurs et les instruire tout en les émouvant, un credo classique (docere et placere) bien illustré. Au centre de ce premier triptyque iconographique, la reproduction du processus créatif de Perec réfléchissant sur la manière de fictionnaliser la Shoah pour les enfants a une double visée métatextuelle et testimoniale : le commentaire auctorial des feuillets originaux inédits révèle autant la bibliophilie d’Éléonore Hamaide que son souci de justifier la problématique identitaire traitée par son livre. Le troisième volet emprunte à l’illustration symbolique de Sauve-toi Élie où Bernard Jeunet transfère la violence intrinsèque des camps à partir d’un simple dessin d’enfant au bonnet d’âne accompagné en regard du texte mi-sérieux, mi-ludique et d’un cul de lampe en épingle à nourrice rappelant à la fois la rupture avec la mère et avec l’étoile jaune que lui enlève la fermière pour le sauver. Ainsi se déclinent les remembrances, alliant le souvenir de Perec entre réalité et fiction et les modalités de représentations pour les plus jeunes.

6Un travail important9 est consacré au succès du Journal d’Anne Frank à l’origine d’un déplacement du questionnement générique et de la « création de nouveaux genres qui s’ajoutent aux anciens sans les exclure10 ». Est soulignée la publication massive de journaux intimes et de lettres « comme forme testimoniale et testamentaire » (p. 297) en référence à Catherine Coquio et Aurélia Kalisky11. Le cas d’Anne Frank n’est pas sans rappeler celui de sa contemporaine Charlotte Salomon dont le nom pourrait figurer dans cet ouvrage : le père de cette dernière (comme Otto Frank dont il était l’ami) a contribué à la reconnaissance du témoignage artistique de sa fille, Vie ? ou Théâtre ? 12, une somme picturale inestimable, « Gesamtkunstwerk 13 » réalisé dans l’urgence de vivre, en la publiant tardivement.

7La question de la langue focalise également l’attention en matière de souvenir : comment continuer à (sur)vivre lorsque l’entreprise de déshumanisation consiste à éliminer les traditions linguistiques et religieuses et à dépouiller du yiddish? Néanmoins il reste une mémoire sensorielle pour associer l’ouïe à un souvenir quasi charnel, une synesthésie que connaît aussi Esther l’héroïne de Le Clézio dans Étoile errante 14, un roman dédié à la quête de la Terre promise et qui prolonge la réflexion d’Éléonore Hamaide.

Éditorialisation, pédagogisation et prospection

8Enfin la dernière partie de cet essai pose la question de la scolarisation, de l’éditorialisation de la littérature de jeunesse de la Shoah en exhaussant les principaux éditeurs, à commencer par L’École des Loisirs et Gallimard, premiers diffuseurs dans ce domaine. La question finale de l’intérêt de continuer à produire une telle littérature trouve probablement sa réponse dans l’actualité et la transposition de l’écriture génocidaire à destination des plus jeunes : en effet n’y aurait-il pas un profond intérêt à réfléchir sur les représentations exodiques en littérature de jeunesse en prenant conscience de la manne poétique que constituent la Bible et le cas de Moïse ? Le livre d’Éléonore Hamaide non seulement relève le défi d’une étude de l’indicible révélé à hauteur d’enfant grâce à un locus absconditus (le camp d’extermination) où le nom du personnage devient « le lieu critique15 » ; il incite à emprunter de nouveaux sentiers de recherches qu’ils soient artistiques ou littéraires, historiens ou philosophiques, toujours en lien avec le témoignage et le souvenir que construit l’actualité guerrière.

9L’ouvrage commis par Éléonore Hamaide répond donc à une triple prétention mémorielle, iconotextuelle et didactique. Il mérite d’être mis en exergue par la critique littéraire et historienne car il ne se contente pas de recenser les ouvrages pour la jeunesse dédiés à l’indicible ni de gloser W ou le souvenir d’enfance, il tente une approche comparatiste judicieuse entre littérature générale et littérature de jeunesse au sujet de la Shoah. Une mosaïque d’opus pour enfants et adultes tissent la trame d’une analyse dont l’enjeu est bien de mesurer la fiabilité de textes méconnus du grand public car méjugés au nom de leur simplisme ou de leur connotation enfantine. Relus à l’aune de référents canoniques, comme Élie Wiesel, Jorge Semprun, Primo Levi ou Imre Kertèsz, chacun à leur manière, ils tentent de reconstituer « la trace » des disparus et de quêter une identité floue, voire perdue.