Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Juin 2026 (volume 27, numéro 6)
titre article
Mickaël Mesierz

La correspondance de Breton et Gracq : une histoire du surréalisme au présent

The correspondence between Breton and Gracq : an everyday history of Surrealism
André Breton, Julien Gracq, Correspondance 1939-1966, éd. Bernard Vouilloux, avec la collaboration d’Henri Béhar, Paris : Gallimard, 2025, 240 p., EAN 9782072961229.

1La publication de la correspondance d’André Breton et de Julien Gracq était attendue depuis longtemps. Marie-Claire Dumas en avait donné un aperçu synthétique dans un article en 20101. Une lettre et quelques extraits avaient alors été publiés. Cette correspondance, qui est de nature à renouveler sensiblement le regard porté sur les deux auteurs, s’étend, avec les notes qui l’accompagnent, sur 176 pages. Parmi celles-ci ont été insérés huit documents iconographiques2. Une introduction très claire de 36 pages précède l’ensemble, qui est également complété par un index des noms propres.

2La publication a été confiée à deux spécialistes : l’un de Gracq, l’autre de Breton. Bernard Vouilloux a assuré l’édition du texte et en a rédigé l’introduction. Ses travaux portent sur les relations entre le texte littéraire et l’image. Il est l’auteur d’ouvrages de référence sur Gracq tels que Julien Gracq. La littérature habitable 3 (sur le rapport au lieu), Gracq autographe 4 (sur le rapport au moi) ou De la peinture au texte. L’image dans l’œuvre de Julien Gracq 5. Les notes de bas de page, fréquentes et précises, ont été rédigées en collaboration avec Henri Béhar, figure centrale de la recherche sur le surréalisme. Henri Béhar est notamment l’auteur d’André Breton. Le grand indésirable6, l’éditeur du manuscrit original d’Arcane 17 7 ainsi que de la correspondance de Breton avec Picabia et Tzara8. La publication de la correspondance s’est faite avec le soutien des ayants droit, Aube Breton-Elléouët et Bernhild Boie. Elle a été réalisée avec le concours éditorial d’Andrea Guiducci (qui a publié la nouvelle édition de La Fabrique du pré de Ponge, chez Gallimard, en 2021), ainsi qu’avec l’aide d’Anne Egger et d’Anne Foucault, historiennes de l’art et spécialistes du surréalisme.

3Les lettres et documents publiés viennent presque tous des fonds de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Comme le rappelle l’éditeur (p. 41-42), la cinquantaine de documents envoyés par Breton à Gracq a été achetée par la Bibliothèque lors de la vente ayant eu lieu à Nantes en 2008, suite à la mort de Gracq. Les documents envoyés par Gracq ont été légués par Breton à la Bibliothèque en 1966 : ils sont constitués d’une soixantaine de lettres et de cartes postales. Treize d’entre eux ont été placés par Breton dans les exemplaires dédicacés d’œuvres de Gracq que celui-ci lui avait envoyés. Ceci va dans le sens de ce que montre Henri Béhar dans Potlatch André Breton 9 : pour Breton, la pratique de la dédicace — reçue ou adressée — s’inscrit dans un dialogue littéraire et critique dont elle est un élément central, au même titre que la correspondance et que d’autres formes de discursivité.

4À mi-chemin entre la transcription diplomatique et la transcription linéarisée, l’éditeur a fait le choix de restituer de façon approximative la topographie de chaque feuillet (p. 43) et de conserver les spécificités de documents écrits au milieu des activités quotidiennes, non destinés à la publication (mots raturés, irrégularités de ponctuation, incorrections orthographiques). Un signe conventionnel indique le passage d’un feuillet à un autre. Ces choix offrent au lecteur un parcours aisé, tout en préservant la spécificité et le rythme propres à une lecture épistolaire. S’il ne s’agit pas d’une édition génétique, les choix de transcription et l’important appareil de notes permettent de situer les lettres dans leur contexte d’élaboration et de conservation. C’est bien une écriture en train de se faire qu’il nous est donné de découvrir.

5L’introduction de Bernard Vouilloux rappelle avec précision dans quelles trajectoires littéraires se situe la correspondance des deux auteurs. En 1939, lorsque commence l’échange, Gracq est un écrivain débutant. Né en 1910, quatorze ans après Breton, il est l’auteur d’un premier livre, Au château d’Argol, qui va décider de son entrée en littérature ainsi que de sa relation avec Breton. Il vit en Bretagne, loin de la vie littéraire parisienne qu’il connaît très peu. Quant à Breton, âgé de 43 ans, il a déjà une œuvre littéraire derrière lui et une longue pratique des réseaux intellectuels de son époque. Gracq commence son œuvre après le moment où le surréalisme s’est manifesté dans toute sa nouveauté, ce qui ne l’empêche pas de voir en lui un potentiel intact : celui de renouveler le rapport à l’écriture et à la vie (p. 10-13). Quant à Breton, tandis que la guerre se profile, la rencontre de Gracq lui offre l’occasion d’un regard en arrière, un moment de réflexivité sur ce qu’a été, jusque-là, le surréalisme et sur ce qu’il pourrait encore proposer. Breton formulera ainsi cette découverte : « “Au château d’Argol, de Julien Gracq, où, sans doute pour la première fois, le surréalisme se retourne librement sur lui-même10 […]”. » (p. 15) De même que dans ce premier récit, Breton trouve, dans Le Roi pêcheur, un écho à son intérêt croissant pour les mythes et pour une forme de connaissance plus haute, en partie occulte, dont il repère les signes dans l’œuvre de Gracq.

6La première rencontre, décisive, a lieu à Nantes, en août 1939, à la veille de la guerre. C’est le début d’une relation fondée davantage sur la proximité de l’esprit que sur les rendez-vous concrets : les lettres, de même que les rencontres, resteront aussi importantes qu’espacées. La guerre instaure une première distance. Les deux hommes sont mobilisés mais ont, du conflit, une expérience très différente. Breton s’installe à Marseille puis part aux États-Unis. Pour sa part, Gracq est fait prisonnier, sur le front, et est envoyé dans un camp pour officiers en Allemagne. Gravement malade, il est rapatrié en 1941 et reprend son activité d’enseignant (p. 22). La période de l’Après-guerre est marquée par divers changements qui infléchissent la relation de Gracq et Breton : l’existentialisme occupe une place croissante dans le champ littéraire ; parallèlement, la notoriété et l’indépendance de Gracq se précisent, sans que cela se traduise chez ce dernier par une quelconque forme d’orgueil (p. 23-24). Comme le souligne Bernard Vouilloux, les deux hommes apparaissent loin des caricatures qui ont pu en être faites : Gracq montre sa capacité à s’affirmer et à prendre part, à sa manière, aux affaires de son temps, tandis que Breton agit, vis-à-vis de son interlocuteur et ami, avec délicatesse et compréhension, convaincu que Gracq peut avoir, pour la suite du mouvement surréaliste, une importance déterminante (p. 25-26). Bernard Vouilloux met bien en avant le débat qui est au cœur de la relation entre les deux auteurs : comment concilier la volonté de changer la vie (privilégiée par Breton) et le souci fondamental de l’écriture (défendu avec constance par Gracq) ? L’une des réponses se trouve dans l’amitié réelle unissant les deux hommes, qui leur permet de dépasser leurs dissensions (p. 34). On pourrait ajouter que chacun trouve en réalité, chez son interlocuteur, de façon plus affirmée, l’une de ses tendances personnelles : Gracq aussi est guidé par la quête d’une autre vie ; quant à Breton, il est — nul ne le conteste — un stylisticien hors pair. Au sein des diverses correspondances de Breton aujourd’hui publiées, Bernard Vouilloux souligne que celle-ci tient une place à part : l’interlocuteur de Breton n’y est ni un proche ni une figure influente dans le champ culturel, ce qui donne à voir un aspect un peu moins connu de l’auteur. Du côté de Gracq, Bernard Vouilloux mentionne que cette correspondance est « la première à nous révéler le Gracq épistolier » (p. 39). Il convient de préciser que l’intéressante correspondance entre Gracq et José Corti a été transcrite, en 2004, dans un mémoire de maîtrise non publié à ce jour11. Ceci ne change rien à l’intensité de l’échange présenté aux lecteurs ni à son actualité, dont nous souhaitons ici rendre compte.

Le rôle des affects dans l’échange intellectuel

7Le statut des lettres échangées par Breton et par Gracq se signale par son ambiguïté. Bien qu’il s’agisse d’une correspondance privée, elle constitue une interaction entre deux auteurs : Gracq remarque avec justesse à quel point sa relation est médiée par la figure d’écrivain que Breton a souhaité construire (p. 150). La réciproque est vraie, naturellement. Par ailleurs, si ces textes n’ont pas été conçus comme des œuvres abouties, ils ne sont pas non plus fondamentalement différents — dans leur formulation de même que dans leurs enjeux — de certaines des œuvres discursives publiées par Breton et par Gracq. Ce lien constant entre l’expérience personnelle et l’œuvre ne doit pas nous étonner : il est au centre de la quête des deux hommes. La rencontre se fait donc entre deux auteurs tout autant qu’entre deux personnalités.

8Il convient de souligner que cette rencontre se passe, dès le début, d’échanges fréquents. Après les treize lettres de 1939, le rythme ralentit nettement. Tandis que Gracq répond à Breton dans les jours qui suivent sa lettre, il arrive à Breton de laisser passer plusieurs mois, laissant ainsi sans suite plusieurs envois successifs de Gracq. Breton en a conscience : « J’ai pu vous décevoir » (p. 61). Gracq finit par formuler ses interrogations : « Je me demande quelquefois les raisons de votre silence […]. » (p. 83) Au-delà de la première rencontre, à Nantes le 17 août 1939, il est plus souvent question de rendez-vous manqués ou impossibles que des prolongements de cette rencontre initiale. Les silences et les maladies de Breton, l’éloignement géographique, les oublis, les difficultés financières créent, à diverses reprises, une distance. Les deux auteurs doivent aussi tenir compte des différences de leurs personnalités.

9Celle de Gracq se manifeste dès ses premières réponses. L’enthousiasme de Breton trouve un écho immédiat, mais cet enthousiasme se trouve filtré par un réflexe de réserve, habituel chez Gracq. Celui-ci montre une grande modestie (parfois proche d’une forme de dépréciation de soi) et une certaine autorité (il commande à Breton de respecter son anonymat à Quimper, p. 51). Alors même que Breton représente pour lui une chance inattendue, il refuse une offre de collaboration à Minotaure, craignant que son implication dans le monde littéraire ne soit une source de contraintes : « ne pas compter sur moi » (p. 57). Plus tard, Breton lui ayant demandé une « édition de luxe » (p. 113) de l’essai qu’il lui a consacré, Gracq s’efforce de le satisfaire, tout en lui indiquant qu’il ne partage pas sa bibliophilie : « Moi-même je n’avais rien réservé pour moi. » (p. 116) Une assez grande sincérité se manifeste dans ses lettres qui ne cachent pas — sans toutefois s’y appesantir — les épreuves traversées par l’auteur : la guerre ; la mort, en 1961, de Nora Mitrani, sa compagne (p. 208). Vis-à-vis de Breton, une constance lucide s’expose, soutenue par l’éblouissement inaugural de la lecture de Nadja (p. 85) : cet éblouissement précède la rencontre de Breton et lui permet de conserver un effet durable. L’obsession de l’indépendance apparaît aussi : elle fonde la dignité et les limites d’une attitude qui varie peu avec le temps.

10La personnalité de Breton se manifeste très différemment dans cette correspondance, ne serait-ce que parce qu’il y apparaît rarement seul : à l’arrière-plan de ses lettres se trouve souvent son entourage artistique et intellectuel. C’est en compagnie de Matta que Breton découvre le premier roman de Gracq (p. 48-49). Dès la deuxième lettre, Breton propose à Gracq de collaborer à des projets qui ont toujours une dimension collective. Les papiers à en-tête qu’il utilise le situent dans l’actualité de son temps : en-tête de la revue Medium (p. 173), de la galerie D’Arcy à New York (p. 200), de l’association des amis de Benjamin Péret (p. 214). Il envoie une carte postale de Saint-Cirq représentant sa maison (p. 189). La Seconde Guerre mondiale marque une rupture nette dans leur relation : c’est par le journal que Gracq apprend le retour de Breton en France (p. 97). On relève, dans les lettres de Breton, la tension constante entre, d’une part, le besoin intense d’un contact amical et intellectuel avec Gracq et, d’autre part, les propositions parfois vagues de rencontres réelles. Le goût de la merveille ainsi que l’intense activité littéraire de Breton peinent à se trouver en phase avec l’attitude de réserve maintenue par Gracq. Breton en a conscience lorsqu’il propose, non sans quelque inquiétude, de rendre à Gracq, lors d’une séance de photos pour la presse aux Deux Magots, le manuscrit de l’essai qu’il lui a consacré et qui l’a bouleversé (p. 110).

11Les étapes de cette relation sont liées au suspense propre à l’échange épistolaire — et à ses aléas matériels — ainsi qu’aux enjeux psychologiques associés à une rencontre qui se fait, avant tout, à distance. Après l’échange initial, la seconde lettre est marquée, de part et d’autre, par un élan moindre. La différence des personnalités et des modes de vie est conséquente et conduit à un paradoxe : tandis que le « contact » (p. 74) est perçu comme indispensable, une certaine distance semble s’imposer, de part et d’autre, comme nécessaire. Gracq et Breton mettront longtemps à trouver une solution à cette difficulté.

12Une inversion de la relation se met en place au fil des années. Jusqu’à la fin des années 1940, Gracq apparaît en demande d’un échange régulier avec Breton, que celui-ci n’est pas en mesure de lui offrir. Au-delà, suite aux silences répétés de Breton, un changement de ton est perceptible : Gracq apparaît moins tributaire de l’écho donné à ses propositions. En 1951, il écrit une lettre importante, qui propose un regard rétrospectif et autonome sur sa relation avec Breton. Pour la première fois, il formule explicitement une réserve vis-à-vis de Breton, qu’il juge « un peu “grossissant” » (p. 149) quand il s’agit de faire face à une opinion divergente. Il analyse avec lucidité en quoi le fait qu’il a d’abord connu Breton à travers son mythe et ses livres ne devait pas faciliter leur rencontre et pouvait être une cause de la distance établie entre eux. Breton lui répond (p. 152), sans se placer exactement sur le même ton de confidence et de proximité. Il réitère l’idée de rechercher la « “consanguinité des esprits” » (p. 155) plutôt que le pouvoir sur les individus.

13Dans cette seconde phase de la relation (à partir des années 1950), au cours de laquelle est sans cesse envisagé — et jamais réalisé — un voyage commun à Montségur, en pays cathare, deux attitudes contraires coexistent chez Breton : le geste épistolaire devient plus attentif et plus régulier, tandis que des formes d’évitement empêchent de vaincre la distance établie. Une autre épreuve attend la relation : le refus de Gracq de soutenir l’association des amis de Péret est à l’origine de la première réserve explicitement formulée par Breton, qui lui fait part de sa « déception » (p. 211).

14La solution de ces difficultés est finalement trouvée dans une co-présence poétique qui se dispense d’un accord idéologique de même que d’une fréquentation régulière. À Montségur, Gracq n’a pas besoin d’être présent pour révéler le lieu à Breton qui lui écrit, à propos de cette excursion : « c’est “le Roi Pêcheur” qui me guidait. » (p. 188). La formule de cette solution sera donnée par Breton, après un astérisque situé dans la dernière ligne de sa dernière lettre : Nantes « (*où nous sommes tout à la fois ensemble et séparément) » (p. 217). Il n’est plus temps, alors, de se livrer à la nostalgie de l’ubi sunt, à laquelle il s’adonnait en 1950, revenant, dans cette même ville, sur les lieux de ses promenades avec Gracq : « J’y ai retrouvé certains de nos itinéraires mais les cafés de la place Royale ne sont plus » (p. 138). Le contact entre les deux auteurs est définitivement établi.

Comme un roman

15La correspondance entre Gracq et Breton renvoie à ce que Michel Murat nomme le « romanesque des lettres » (lettres est ici à entendre au sens de fait littéraire). Le critique définit le romanesque comme l’ensemble « des interférences et des modalisations réciproques entre la littérature et la vie12 ». Dans le cas qui nous concerne, lettres renvoie aussi, bien sûr, aux objets qui servent de lieu et de vecteur au romanesque.

16Breton le rappelle à propos de Péret : il est inenvisageable de séparer l’œuvre du « sens » (p. 212) donné à sa vie par son auteur. Ailleurs, Breton écrit, suite à la lecture d’Au château d’Argol : « Vous disposez […] de grands secrets qui ne sont pas seulement ceux de la poésie […]. » (p. 48) Ainsi, le roman (ou la poésie : Breton assimile ces deux termes l’un à l’autre, les débarrassant de toute acception générique) peut-il également renvoyer à la vraie vie.

17À la suite des propositions de Michel Murat, il s’agit de situer l’apport de cette correspondance à une histoire envisageant le fait littéraire à travers l’ensemble de ses manifestations : œuvres, interprétations, lieux, rencontres, hasards, objets.

18Le romanesque de cette correspondance s’appuie, tout d’abord, sur des formes de narrativité. La correspondance s’ouvre sur une rencontre et se termine par deux disparitions : celle de Nora Mitrani en 1961 et celle de Breton en 1966. Elle commence par la lumineuse lettre de Breton écrite en mai 1939. Après quelques aléas relationnels, sa dernière lettre est aussi confiante que la première mais également plus lucide (p. 216). Les deux lettres se terminent sur le même mot : « le vœu qui m’est aujourd’hui le plus cher » (1939, p. 49) ; « vous nous êtes très cher. » (1966, p. 217). Ailleurs, un écho narratif est créé par une inquiétude de Gracq, à laquelle répondent les paroles de Breton : Gracq se dit conscient d’avoir été « ennuyeux » (p. 68) lors de leur première rencontre. Breton répondra, dix-sept ans plus tard, suite à une nouvelle expression d’inquiétude de la part de Gracq : « l’ennui […] n’est pour rien dans ce que vous pouvez dispenser » (p. 188).

19La correspondance souligne, par ailleurs, l’indistinction entre le moi créateur et le moi social13. Les variations quant à la façon dont Gracq signe ses lettres montrent que le nom d’auteur ne tient que par une convention : Gracq ne la maintient que s’il la pense validée par Breton. Lorsque la relation se distend, le nom d’auteur reflue. Ainsi Gracq signe-t-il « Louis Poirier » pour la première fois lorsqu’il envisage que la correspondance avec Breton s’interrompe en raison du silence de ce dernier (p. 71). Après l’usage d’une solution intermédiaire (« Julien Gracq [L Poirier] », p. 88), alors que l’échange retrouve son dynamisme lors de la phase préparatoire de l’essai consacré à Breton, Gracq utilise son nom d’auteur (p. 108). Toutefois, l’appellation conventionnelle, quand elle dure, finit par être perçue comme naturelle. Après diverses dénominations (« Monsieur », « cher Monsieur », « Mon cher Ami », « Très cher Ami », « Mon très cher Ami »), on voit apparaître, sous la plume de Breton : « Mon cher Julien » (p. 200). Le nom d’auteur est ici réduit à un prénom intégré à la spontanéité de l’écriture épistolaire. L’hésitation de Gracq, puis l’indistinction décidée par Breton vont, toutes les deux, dans le sens d’une absence de différence nette entre le Je de l’auteur et celui de l’état-civil.

20D’autres éléments rattachent cette correspondance à la catégorie du romanesque, telle que la définit Jean-Marie Schaeffer : le romanesque se caractérise par l’intensité des émotions exprimées et par la présence d’« un contre-modèle de la réalité14 ». En effet, Gracq et Breton sont lecteurs des livres et des lettres de leur correspondant et sont guettés par les mêmes manifestations du romanesque. L’« émotion » est omniprésente, dès les deux premières lettres échangées (p. 48 et p. 50). Elle ne connaît pas de baisse d’intensité dans cette correspondance qui est suffisamment espacée pour ne jamais être banale. Quant au rêve d’un rapport alternatif à la vie, c’est bien ce qu’espèrent l’un de l’autre les deux auteurs : « rien ne peut m’empêcher de courir la chance sans mesure » (p. 63).

21La production littéraire reste toutefois étroitement dépendante des conditions matérielles, historiques, affectives qui l’entourent. Cette dépendance s’impose différemment aux deux auteurs. Gracq ne se sent investi d’aucune mission et est parfois tenté d’abandonner toute activité littéraire, tandis que Breton poursuit son travail d’organisateur et de défenseur de l’esprit surréaliste.

22De ces nombreuses interactions entre la littérature et la vie, nous n’évoquerons, ici, qu’un exemple : le voyage commun à Montségur. Celui-ci est évoqué à de nombreuses reprises entre 1948 et 1956, notamment à l’initiative de Gracq. Après plusieurs tentatives manquées, les deux auteurs s’y rendent chacun de leur côté. Pendant que Breton est à Montségur, Gracq est en Bretagne, dans le Val sans retour. De ses deux voyages distincts (Montségur et le Val sans retour), Gracq donnera, dans son œuvre, des représentations différentes. À Montségur, c’est une forme de magie qui ressurgit : une figure féminine apparaît sous la pluie, qui rappelle le personnage de Mona dans Un balcon en forêt 15. À l’inverse, le Val sans retour est présenté, dans Les Eaux étroites, comme un « terrain vague 16 ». Ainsi, le romanesque circule-t-il sans cesse entre le texte et la vie réelle.

23Le monde littéraire, de même que l’expérience vécue, joue donc comme références dans la correspondance qui soutient, à son tour, l’investissement dans l’écriture et dans la vie. Il convient, toutefois, de préciser la dissymétrie fondamentale qui caractérise les deux auteurs de cette correspondance.

Un dialogue critique

24Lorsque la correspondance de Gracq et Breton commence, les attentes intellectuelles de l’un et de l’autre ne sont pas exactement les mêmes. Gracq sollicite, de la part de Breton, une validation des étapes successives de son œuvre, ainsi qu’une ouverture sur un mouvement — le surréalisme — qu’il connaît mal. Pour Breton, il s’agit de se placer au contact d’œuvres qu’il admire mais aussi de bénéficier de la constance, de la lucidité et de la rigueur de Gracq, qui l’orientent dans ses choix théoriques.

25L’assentiment de Breton soutient le parcours romanesque et critique de Gracq. Malgré la réception décisive d’Au château d’Argol par son interlocuteur, Gracq ne cesse de douter et craint, en 1946, que le silence de Breton ne soit dû à sa déception devant Un beau ténébreux. Il n’en est rien : « c’est vous dire que je fais mieux que l’aimer, qu’il est de ces choses de plus en plus rares par lesquelles je vis et je vois » (p. 102). Par ailleurs, dès sa deuxième lettre, Gracq fait état des questions qu’il se pose à propos de l’œuvre de Breton (p. 57-58). Bernhild Boie nous indique que la rédaction d’André Breton se fait lors des derniers mois de 1946, entre la fin du poste de Gracq à l’université de Caen et le début de son poste dans le secondaire17. Cette correspondance nous apprend que les interrogations critiques de Gracq commencent dès le début de sa relation avec Breton : ainsi Gracq souhaite-t-il, très rapidement, « mettre au clair quelques réflexions d’ordre critique » (1939, p. 75) et sollicite-t-il Breton à propos de points précis. Quelques années plus tard, Gaëtan Picon propose à Gracq d’écrire un livre sur Breton, dans le cadre d’un projet de collection (« Les héros de notre temps », aux éditions du Sagittaire, qui ne verra finalement pas le jour). Gracq assure alors Breton qu’il n’écrira pas sans son accord (juin 1946, p. 99-100). Ce dernier le lui donne sans réserve (p. 102). Breton se trouve ainsi associé à la genèse de l’œuvre : « […] j’aurai sans doute encore à vous soumettre quelques points litigieux. » lui écrit Gracq à ce sujet (1947, p. 107-108), avant de lui adresser les épreuves corrigées (p. 108). Il en sera de même lors de la publication du Surréalisme et la littérature contemporaine, texte auquel Breton se propose d’apporter quelques corrections de détail (1951, p. 163). En tant que critique, Breton apporte un soutien sans faille à Gracq, preuve à l’appui : il joint à une de ces lettres un article qui lui est favorable (1952, p. 172). Cette attitude est maintenue lorsque la réception des œuvres de Gracq devient moins positive. Ainsi défend-il Le Roi pêcheur lors de la polémique qui entoure la création de la pièce (p. 124).

26Quant à Breton, le contact avec Gracq lui permet de préciser ses prises de position théoriques et de soutenir son investissement dans la défense de l’esprit surréaliste, dans lequel, à ses yeux, s’inscrivent les premières œuvres de Gracq. La correspondance est, tout d’abord, l’occasion d’assez nombreuses suggestions de lectures et, de la part de Breton notamment, d’envois de livres. Breton envisage, en 1939, de fonder une revue surréaliste, à laquelle Gracq pourrait apporter une contribution décisive. Gracq le conseille, sous la forme d’un programme précis, allant jusqu’à envisager la façon de constituer l’équipe de cette future revue (1939, p. 66-67). D’après Gracq, la revue doit renoncer à l’engagement comme à la polémique. Elle doit se centrer sur l’affirmation d’une capacité à évaluer les œuvres. Elle doit donner au public « une critique des œuvres contemporaines » et pas seulement « un certain style de vie » (p. 66). Gracq insiste sur la notion de « sérieux » (p. 63, 67), qu’il donne comme la condition d’une rupture par rapport à certaines pratiques antérieures du groupe surréaliste, mais aussi comme un gage de pérennité de l’esprit qu’ils ont souhaité incarner. À propos d’Armand Hoog, il envisage que l’exercice de la critique puisse devenir une œuvre à part entière, sans trahir l’esprit du surréalisme : Armand Hoog « est surréaliste dans la critique » (p. 104). Les débats consubstantiels au mouvement surréaliste trouvent ici une nouvelle formulation, à laquelle Breton se montre sensible : il renonce à son projet de revue, craignant de ne pas marquer une évolution assez nette par rapport aux projets surréalistes antérieurs (p. 73). Cette réflexion se poursuivra, chez Gracq, dans le cadre d’une opposition constante à « la littérature mobilisée » (1945, p. 96), face à laquelle il affirme très tôt ses « préférences » (1940, p. 84).

27Les deux auteurs se rejoignent donc autour des mêmes enjeux théoriques : quels textes peuvent résister à l’« épuisement » de la relecture (1940, p. 84) ? Et quel discours tenir sur eux ? Ces questionnements prennent place dans un contexte intellectuel bien précis : celui de la France des années 1940 aux années 1960.

L’histoire littéraire des années 1940-1960, vue depuis son centre et sa périphérie

28L’écriture épistolaire apparaît comme un aspect central de la vie littéraire de cette période. En effet, tandis que le téléphone ne s’impose que progressivement comme une pratique spontanée et quotidienne, les lettres et la presse écrite constituent les principaux moyens d’information et d’échange entre auteurs. Les lettres soumettent l’échange intellectuel à un rythme lent ainsi qu’à des aléas matériels qui peuvent constituer de véritables ressorts narratifs : une lettre de Breton arrive alors que Gracq termine la réponse à sa précédente missive (p. 77) ; José Corti, l’éditeur de Gracq, fait fonction de poste restante (p. 107) ; la guerre laisse ouvertes toutes les hypothèses quant à l’absence de courrier. La presse écrite joue un rôle décisif : Gracq renseigne Breton sur Carrefour (p. 105) ; il déclare lire Combat régulièrement (p. 134).

29Les rencontres se font, le plus souvent, dans des lieux de sociabilité artistique ou intellectuelle. Breton transmet plusieurs invitations à Gracq : vernissage de l’exposition Arts d’Océanie (p. 118) ; invitation à une lecture de chapitres de Maurice Fourré par lui-même (p. 127), invitation à l’exposition Henri et Nô Seigle (p. 143) ; réunion politique chez Suzanne Labin dans le cadre d’une dénonciation du stalinisme (p. 132). Quant à Gracq, il relate, dans une scène de burlesque intellectuel proche de la conférence de Jean-Sol Partre imaginée par Vian, l’audition privée d’un enregistrement censuré d’Artaud dans lequel ce dernier se livre à des déclarations anticléricales. Ces déclarations provoquent l’enthousiasme d’un ecclésiastique présent à cette séance, qui entraîne à sa suite une assistance ne sachant que penser. Gracq s’enfuit : « j’ai regagné la sortie avec prudence, craignant de me faire assommer comme philistin par un trappiste ou un rédacteur de la Revue des Deux Mondes » (p. 117).

30Cette sociabilité artistique peut prendre un tour plus conflictuel. Breton et Gracq se trouvent associés, de manières différentes, à des polémiques. Ayant reçu le texte de « Haute fréquence », Gracq se réjouit que le surréalisme ait abandonné les moyens d’« agitation » (p. 149) qu’il utilisait auparavant. Toutefois, déclarant n’avoir signé aucun texte depuis la guerre (en dehors de protestations contre des condamnations à la peine capitale), il refuse de signer ce document. La polémique fait néanmoins son retour à travers trois affaires qui marquent l’actualité du surréalisme d’après-guerre. Breton cherche à rallier Gracq à sa cause dans l’affaire Carrouges et lui envoie l’invitation à l’assemblée générale chargée de régler le différend entre d’une part, Breton et Péret, et d’autre part, Pastoureau. Gracq ne s’y rend pas (p. 146) mais suggère à Breton de voir dans cette affaire, au-delà du débat entre les tenants d’une posture révolutionnaire anticléricale et ceux qui envisagent le surréalisme de façon plus ouverte, une forme de « dépit amoureux » (p. 157). Cette polémique ne serait que la cristallisation de tensions accumulées depuis longtemps, liées à la personne de Breton, autour duquel les attentes ont toujours été très élevées et parfois contradictoires. Gracq se risque à dire à Breton qu’il n’est lui-même pas exempt de reproches quant à sa façon d’agir dans cette affaire et lui conseille, tout simplement, de ne plus y penser (p. 159). Contre toute attente, ces remarques sont bien accueillies. Les échanges avec Gracq apportent à Breton « la plus apaisante lumière » (p. 163).

31En 1960, suite à l’élection de Cocteau en tant que Prince des poètes, Breton parvient à faire signer par Gracq, en partie contre son gré, un texte de protestation (p. 200-202). En 1962, c’est l’affaire Péret qui marque une rupture — temporaire — entre Gracq et Breton : ce dernier souhaiterait que Gracq adhère pleinement à l’association des amis de Péret et soutienne l’ensemble de ses actions contre Georges Hugnet, qui avait fait de Péret un portrait jugé diffamant (p. 211). Or, Gracq ne souhaite pas s’engager à ce point. Breton refuse alors l’aide qu’il propose, la jugeant insuffisante (p. 212).

32En dehors des réponses sollicitées par Breton sur des questions d’actualité, Gracq utilise la correspondance autrement que le fait Breton. Il n’y voit pas un moyen d’action immédiate et préfère y formuler des opinions littéraires qui replacent l’actualité dans un temps long. Ainsi critique-t-il négativement Le Diable et le Bon Dieu, qui vient d’être créé (p. 150). Dans le même mouvement, il oppose Chateaubriand à Rousseau quant au rapport à l’Histoire, et Chateaubriand à Sartre quant à la façon de formuler le lien qu’entretient l’individu avec sa situation historique (p. 152). Ces passages annoncent la future écriture fragmentaire de Gracq. Qu’il s’agisse d’y participer par les mots ou de l’envisager également à travers l’action, l’histoire littéraire se situe bien de façon constante à l’horizon de la correspondance entre Breton et Gracq.

Un lecteur invité

33La correspondance entre Gracq et Breton se développe avec authenticité, intensité mais aussi en dehors de toute véritable intimité. Face à elle, le lecteur trouve facilement sa place : celle d’un tiers inclus. La rencontre ne se fait vraiment qu’à la fin, dans un contact à distance permanent. Entre-temps, trente années d’existence et de vie littéraire ont passé.

34Le lecteur fait l’expérience des différentes versions d’une même vie et d’une même expérience de lecture : le « Boulonnais tragique de Bernanos18 » (Lettrines), où Gracq est envoyé en cantonnement en novembre 1939, est présenté comme « cher à Bernanos » et « extrêmement reposant » dans la correspondance (p. 74-75).

35C’est aussi la fiction des autres vies et des autres correspondances possibles qui affleure par endroits : quelles lettres auraient été écrites si Gracq avait accepté un poste en Haïti (p. 63) où Breton, sept ans plus tard, fera des expériences décisives, bénéficiant de l’effervescence artistique et politique qu’il découvre sur place ?

36Lecteur invité, celui qui parcourt la correspondance y vit, lui aussi, d’un contact à distance, toujours présent. Nous ne pouvons que souhaiter la diffusion ultérieure du fac-similé des lettres ou de leur version numérisée : nous y verrons l’écriture ronde et verte de Breton rencontrer l’écriture noire et vive de Gracq.