Corriger l’hypocrisie du passé
1L’éditeur Classiques Garnier a publié l’an dernier un gros livre épatant qui réunit 291 lettres inédites, échangées par cinq jeunes correspondants entre 1869 et 1873. La plupart d’entre elles s’étendent sur une à trois pages et font découvrir, vu de l’intérieur, un moment charnière de l’histoire de France. Mais ce ne sont pas seulement la débâcle du Second Empire, la défaite aux mains de Bismarck, la Commune de Paris et les tâtonnants débuts de la IIIe République qui palpitent au fil de cette correspondance croisée exhaustive et, néanmoins, bien resserrée. Chose remarquable en effet, le contexte historique tendu dont ces lettres témoignent accroît le saisissement qu’on éprouve à les lire en 2025. L’écart ne paraîtrait pas si grand entre ces jeunes gens-là et les nôtres, si ce n’était de la radicale transformation du cadre épistémologique particulier au sein duquel ces cinq amis de collège se sont émus pour ce qui leur tenait vraiment à cœur : l’amour et la littérature.
Du bon usage de la littérature et de ses trop rares victoires
2Préoccupation passionnée, la littérature qu’affectionnent les cinq correspondants ne se démarque guère par l’originalité des préférences qu’ils affichent. L’on aime La Comédie humaine par-dessus tout, et avec cela le romantisme des poètes Musset, Goethe et Hugo, et aussi la poésie de Baudelaire et du Parnasse (plus par conviction idéologique que par affect), et l’on vénère encore les grands les poètes de l’Antiquité, Catulle et Virgile. Des mots, des vers, des passages, des scènes sont cités à qui mieux mieux.
3Si la correspondance du quintette frappe l’esprit du lecteur d’aujourd’hui, c’est plutôt par la manière qu’ont ces jeunes gens de truffer leurs billets d’allusions littéraires, parfois transparentes, souvent nébuleuses, presque toujours érudites, lesquelles, en vertu du savoir niché qu’elles sollicitent chez le destinataire, fournissent une protection contre les censeurs pouvant éventuellement entrer en possession d’une de leurs lettres. Un parent, un pion, un proviseur, même la Justice pourrait s’en saisir. Échafaudant un éloquent réseau d’insinuations pathétiques ou chastes, mais ardentes, les cinq amis se communiquent des secrets passibles de scandale, ou de pis.
4Leurs lettres surprennent également par le sérieux et la révérence avec lesquels ces collégiens discutent de la littérature : celle qu’ils consomment et celle qu’ils produisent, et plus encore celle qu’ils prévoient réaliser. Paul Bourget en 1871 au sujet d’un nouveau poème qu’il mijote et dont il a, le jour même, jeté sur papier le commencement, déclare à Adrien Juvigny que « l’idée, qui ne peut être comprise que de toi et de moi, est vraiment très belle, — tu la trouveras sacrilège, mais elle est vraie, de cette vérité logique du cœur et des sens puisque j’ai ressenti ces émotions-là1 » (p. 449). Et l’ami de lui répondre : « Travaille, ô mon poète ! Prépare ton œuvre ! Nous gagnerons la bataille2. » (p. 455)
5En vérité, cette victoire sera bien celle de Paul Bourget, qui publiera des recueils de vers, puis se fera remarquer par ses Essais de psychologie contemporaine et par des romans à saveur de scandale, et sera élu à l’Académie française en 1894. Elle sera également celle de Maurice Bouchor, auteur de plusieurs livres de poésie, dont le premier parut alors qu’il n’avait que dix-neuf ans ; il sera nommé Chevalier de la Légion d’honneur en 1889 et recevra, en 1892, le prix Vitet décerné par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre poétique. Seuls ces deux-là, parmi les cinq, auront eu le privilège de faire paraître des livres de leur propre cru. Georges Hérelle deviendra professeur de philosophie, rédigera trois volumes (1700 feuillets) d’un essai resté inédit, intitulé Nouvelles études sur l’amour grec, et se distinguera sur la scène littéraire plutôt par ses traductions d’auteurs italiens et espagnols. Félix Bourget, de quatre ans le cadet de Paul, se destinant à l’enseignement des mathématiques par révérence pour son père, n’écrira qu’en secret, s’engagera dans l’armée et y terminera ses jours avant d’avoir célébré ses quarante ans. Le sort fut encore plus cruel pour Adrien Juvigny, possiblement le plus talentueux écrivain du lot, qui fut emporté par la maladie en septembre 1873, dans la jeune vingtaine, avant d’avoir pu réaliser son désir de publier ses œuvres, lesquelles ne feront pas l’objet d’une publication posthume malgré le projet maintes fois ressuscité par les proches amis l’ayant accompagné dans ses derniers jours. C’est peu dire que l’entrain fiévreux partagé par ces collégiens pour la littérature n’aura pas été également récompensé.
De l’amour impensable
6L’autre trait d’union entre Maurice Bouchor, les frères Bourget, Georges Hérelle et Adrien Juvigny est la question de l’amour entre hommes. Ils s’indignent des jugements tout faits : « Contre nature, contre nature ! Voilà le grand mot des Philistins3. » (p. 452) Là s’exerce avec peut-être avec le plus d’acuité la pression du discours médical conservateur de ce siècle positiviste. Leurs contemporains les plus tolérants, pour parler d’une chose telle, recouraient à l’euphémisme : disaient « les amitiés de collège », ou encore « les amitiés particulières » (p. 16), ainsi que le signalent Michael Rosenfeld et Clive Thomson dans l’introduction du volume. Ces vocables accusaient des pratiques que l’époque réprouvait impitoyablement (tout en considérant qu’elles pouvaient, à la rigueur, faire fatalement partie des aléas de l’éducation des garçons de bonne famille). Et ce n’est pas le moindre mérite de la Correspondance croisée 1869-1873 que de fournir la preuve incontestable qu’était celée sous le masque des « vices de potache » une plus haute forme de l’amour dont le siècle se refusait à croire qu’elle pouvait exister : la « pédérastie passionnée4 » (p. 78). Ces deux dernières expressions sont de Georges Hérelle, qui sa vie durant se dévoua à réunir et archiver les documents formant la matière première du volume. C’est d’abord grâce à lui qu’a pu être enregistrée cette page frémissante de la vie homosexuelle au xixe siècle.
7Par de charmantes idiosyncrasies, les cinq amis contournent le sévère tabou dans les lettres qu’ils s’échangent. L’on louvoie devant une appétence inavouable, tel Paul Bourget évoquant « le vague de [s]es propres désirs5 » (p. 277) ; ou, à l’instar d’Adrien Juvigny, l’on affecte d’en parler comme de subtils et extatiques « raffinements 6 » (p. 278). Telle n’est pas la seule stratégie rhétorique déployée par les correspondants afin de pouvoir se comprendre sans toutefois s’exposer à l’anathème. L’évocation de figures célèbres appartenant à l’Antiquité, l’insinuation de certains mythes païens, l’allusion à tel personnage choisi de la Comédie humaine, toutes les tactiques sont recensées et présentées avec aplomb dans l’impressionnante introduction préparée par Michael Rosenfeld et Clive Thomson7.
Particularités du volume
8On saluera d’ailleurs le travail des éditeurs. Ils ont subdivisé en un grand nombre de parties, huit en tout, la matière et les points de discussion qu’il y avait à ventiler afin de présenter avec justesse, mais sans nulle longueur, la somme des lettres qu’ils ont colligées. En revanche, on s’étonnera de la mise en page qui a été adoptée pour l’importante section des annexes insérées à la fin de l’ouvrage. S’y trouvent reproduits des poèmes versifiés, des textes en prose, des fragments. Tous sont tirés des trois fonds d’archives exploités par Michael Rosenfeld et Clive Thomson (fonds Hérelle, fonds Robert de Montesquiou et fonds Paul Bourget) ; tous sont des pièces originales inédites, sauf exceptions signalées en note de bas de page, auquel cas il peut s’agir de versions préliminaires d’œuvres publiées ensuite. Lisant ces écrits de Maurice Bouchor, de Paul Bourget, d’Adrien Juvigny et d’Auguste Gérard (autre comparse du collège), on apprécie la précoce maestria de ces jeunes hommes de lettres. Notre seul regret est que la mise en page des annexes, vraiment minimaliste, ne permet pas toujours d’identifier sans hésitation l’endroit où se terminent et où débutent les textes. Au surplus, les commentaires des éditeurs viennent s’y mêler, de sorte que la lecture s’en trouve gênée.
9Au demeurant, on apprend avec satisfaction qu’en publiant ces textes annexes à la Correspondance croisée 1869-1873, les éditeurs accomplissent 150 ans plus tard le vœu que Juvigny avait entretenu à la fin de ses jours et que ses plus proches amis continuèrent de caresser jusque dans les années 1920. Jugulé par la tartuferie de certains des principaux intéressés, ce souhait était pourtant à leur portée : que les œuvres du poète mort trop tôt soient rassemblées et publiées en un volume. Voilà qui est fait grâce à Michael Rosenfeld et Clive Thomson.
Un choix éditorial osé et nécessaire
10Si le segment d’introduction où les éditeurs décortiquent la rhétorique propre à cette écriture du désir incompris est celui ayant le plus retenu notre attention, il n’en est pas le plus polémique. Car ils prennent à bras le corps le problème épineux que représente le testament de Paul Bourget. L’auteur d’Un crime d’amour, de Mensonges, du Disciple et de la Physiologie de l’amour moderne, académicien depuis 1894 qui raflerait toutes les distinctions et dignités de la Légion d’honneur, interdit formellement à sa mort toute publication de sa correspondance et de ses cahiers intimes8. Examinant les aspects éthiques, juridiques et historiques de la question, les éditeurs ont tranché le nœud.
11D’une certaine manière, ce sont les archives elles-mêmes qui les ont guidés vers la bonne décision, puisque c’est grâce à elles qu’il leur a été possible de remettre en contexte la fin de non-recevoir adressée par Bourget à la postérité. Nous aimerions ici, sur une note plus personnelle, leur exprimer notre reconnaissance d’avoir passé outre aux dernières volontés du plus connu de leurs cinq auteurs. Parce que la Correspondance croisée 1869-1873 éditée par Michael Rosenfeld et Clive Thomson corrige les pudeurs et l’hypocrisie des temps passés, elle s’impose à notre esprit comme justice rendue, et ce, au moyen de la passionnante résurrection d’œuvres par malheur restées trop longtemps enterrées. Elles étaient pourtant et sont toujours d’un intérêt certain pour l’histoire littéraire, l’histoire culturelle et l’histoire des idées.

