
« Bonshommes Ripolin »
1Hormis les spécialistes — universitaires s’intéressant à la littérature contemporaine, ou mieux : ultra-contemporaine, éditeurs et bibliothécaires, auxquels on peut ajouter quelques amateurs éclairés — qui peut, aujourd’hui, se targuer de connaître ou d’apprécier ce qui s’écrit actuellement dans le domaine de la poésie ? Ou, tout simplement : qui peut donner une définition acceptable de ce qu’on entend par « poésie » ?
2La poésie est-elle assimilable au fourre-tout kitsch du « Printemps des poètes » ou à la mièvrerie, aux jolivetés et aux bons sentiments façon Christian Bobin, François Cheng ou Cécile Coulon ? À ce qui s’autorise d’une regrettable reprise au pied de la lettre de la proclamation de Lautréamont — « La poésie sera faite par tous... » ? À « l’assiette de sucre » qui suscitait l’écœurement de Gombrowicz dans son Contre les poètes 1 ? À tout ce qui pouvait justifier les propos quasi comminatoires — et rebattus — d’Adorno, décrétant « barbare » toute velléité d’écriture poétique après Auschwitz ?
3Peut-on discerner quelques orientations significatives ? Y a-t-il encore des manifestes, des écoles ou des tendances permettant de caractériser ce qui relève d’un genre indiscutablement poétique ?
4Avant d’aborder les « questions de style », il conviendrait de s’entendre sur ce que l’on range sous l’étiquette « poésie contemporaine », ne serait-ce que d’un point de vue strictement chronologique. Même si cela s’impose comme une évidence ou un truisme, il ne serait pas inutile de rappeler qu’on ne peut se satisfaire d’une approche intuitive, paresseuse, scolaire ou, justement, « poétique », c’est-à-dire inepte, genre : « La poésie, c’est quelque chose qui marche par les rues. » On peut, sans prendre beaucoup de risques, considérer comme inopérantes — ou non-pertinentes — les définitions fondées sur des caractéristiques ou des contraintes formelles (règles prosodiques, rimes, formes fixes, etc.) aussi bien que sur des catégories thématiques « euphoriques », entre emphase et mièvrerie.
5Les questions de style supposent donc — on pourrait du moins le penser — qu’on postule une définition pertinente à partir de considérations d’ordre linguistique ou sémiologique, pas nécessairement innovantes, renvoyant aux études désormais classiques de Jakobson ou de Barthes, par exemple. Une autre approche, exigeante, expulsant le kitsch et le flou du champ poétique, pourrait se fonder — par analogie avec le modèle de la distinction pragmatique physique / métaphysique — sur le concept de « méta-littérature », ouvrir une troisième voie entre littérature et philosophie, plutôt que de s’égarer dans la recherche d’une catégorie littéraire introuvable. C’est une approche théorique de ce type — qui s’esquisse à travers, par exemple, les propos de Roberto Juarroz dans ses entretiens avec Guillermo Boido2 — qui pourrait peut-être le mieux rendre compte de la démarche de nos grands hermétiques — tels Georges Schéhadé, Salah Stétié ou Jude Stéfan — aussi bien que de leurs héritiers « entourés de silence », pour reprendre la belle formule de Christofle de Beaujeu.
6On pourrait, d’emblée, regretter que la « poésie contemporaine », objet annoncé de ces « questions de style » semble implicitement posée comme une et indivisible, alors que la diversité de ses nombreuses hypostases, procédant d’intentions différentes, requiert naturellement des approches et des lectures diverses, qui justifient a posteriori la solution expédiente qu’offre le recours aux miscellanées. Outre les « seuils » et paratextes traditionnels — avertissement et préface de Laurent Fourcaut ; postface de Catherine Fromilhague ; bibliographie générale ; glossaire ; index des noms ; index des notions et présentation de l’auteur — , ce volume d’un peu plus de trois cents pages rassemble une brève étude sur « L’incertitude modale et ses fonctions stylistiques dans la poésie de Léopold Sédar Senghor » ; un entretien Lionel Ray / Gérard Berthomieu ; vingt-trois notices consacrées aux « poètes et poésies d’aujourd’hui » ; deux « vis-à-vis » ; des « échos » et des comptes rendus.
7Cette abondance et cette bigarrure, tout en témoignant de la vitalité d’un genre qui ne touche qu’un public des plus restreints, esquisse, au fil des lectures, une cohérence, un « ordre du désordre » qui conduit, au terme d’un parcours à la billebaude, voire à l’occasion d’un feuilletage désinvolte, à entrevoir la finalité d’un genre introuvable : retrouver, après Auschwitz, le langage d’avant Babel. Quitte à devoir, pour cela, recourir à quelque mimétisme conjuratoire : ce n’est pas par hasard que, passés les « seuils », le premier texte qu’on nous propose traite de « l’incertitude modale »3. L’épigraphe de cette étude, empruntée à Jean Guéhenno et citée, comme on nous l’indique, par Senghor lui-même, nous renvoie à cette formule rimbaldienne — « l’alchimie du verbe » — qui peut elle-même faire référence à la non moins fameuse formule des « artistes » : ad obscurum per obscurius. Cet hermétisme de la poésie actuelle, déconcertant pour le profane, peut se traduire par des démarches radicalement différentes, voire contradictoires : laconisme extrême ou garrulité, dont les notices bio-bibliographiques fournissent divers échantillons. Dans un cas comme dans l’autre, c’est toujours d’une quête qu’il s’agit, quête de la langue perdue, ascèse, quête violente ou douloureuse qui emprunte les voies ouvertes par Mallarmé ou Michaux, aussi bien. Grand secret, proximité du silence ou verbigérations et grand combat — logomachie.
8Dernier « seuil », l’entretien Lionel Ray / Gérard Berthomieu, après une ouverture prometteuse — « Dans un poème, c’est le silence qui parle » —, se perd vite en considérations assez floues, en propos à bâtons rompus, name-dropping et listes dont on chercherait en vain la cohérence, voire en truismes et jugements à l’emporte-pièce : Du Bellay ? « Le plus moderne parmi les grands anciens » ; Francis Ponge ? « Un excellent professeur de langue française » ; René Char ? « Raide, grandiloquent […] très artificiel et facilement imitable ». On ne retiendra guère de cela que l’éclectisme des goûts et des références de Lionel Ray.
9Les notices bio-bibliographiques qui suivent ces hors-d’œuvre représentent la part la plus importante de ce volume : plus de cent cinquante pages, consacrés à des poètes d’expression française, vingt-trois poètes d’aujourd’hui, peu connus pour la plupart hors du cercle restreint des spécialistes. Comme annoncé dans une note liminaire, les « renommées internationales » — William Cliff, Dominique Grandmont, Marie-Claire Bancquart ou Lionel Ray — voisinent avec les jeunes impétrants qui « tentent leur nom ». Chacune de ces notices, initialement publiées dans la revue Place de la Sorbonne — deux pages pour la plus courte, une dizaine pour les plus longues — comprend une brève présentation biographique et un choix de textes, suivi d’un commentaire analytique plus ou moins développé. L’intérêt de cette micro-anthologie réside dans le fait qu’elle donne à voir le statut paradoxal du genre, marginal, méconnu du grand public cultivé et, dans le même temps, bien vivace, en quête permanente de voies et de formes nouvelles ou revisitées. Ainsi des « compressions de textes » de Jean Renaud, des sonnets et pseudo-sonnets de Christian Bernard ou encore des « Chronographies » de Christine Bonduelle, associant images filmiques, QR codes et brévissimes commentaires, qui ne sont pas sans rappeler les emblèmes de la Renaissance. Les questions induites par ces échantillons procèdent sans doute, comme annoncé au titre du volume, d’une approche stylistique, mais, la plupart du temps, le style renvoie à une démarche ou une intention relevant davantage, semble-t-il, d’une problématique de l’écriture — au sens que Barthes donne à ces termes4.
10La section suivante — « Vis-à-vis » — quoique occupant approximativement le même nombre de pages que les notices, est consacrée à l’étude approfondie de deux séries de « textes reconnus, émanant d’écrivains qui sont déjà pour ainsi dire des classiques de la poésie de notre temps » : Philippe Jaccottet (« Le difficile dit du lieu ») et Antoine Emaz (« Une poésie du risque »). Dans un cas comme dans l’autre, l’analyse serrée, très technicienne, recourant volontiers à un vocabulaire qui justifie qu’un glossaire figure dans les appendices, risque de rebuter le profane. Les dernières pages confirment le côté miscellanées du livre. On serait même tenté de parler de remplissage. « Échos » se limite à une lecture commentée de La mer d’Iroise d’Alain Frontier. À laquelle fait suite une série de comptes rendus ayant fait l’objet de précédentes publications dans la revue Place de la Sorbonne. On a ensuite une postface de Catherine Fromilhague — glose sur les gloses précédentes : on pense à Montaigne et aux bonshommes Ripolin —, une dizaine de pages de bibliographie, le glossaire susmentionné qui nous éclaire sur l’énantiosémie, la métataxe et la sémasiographie, un index des noms et un index des notions.
11En dépit des défauts ou des inconvénients propres à ce genre de compilation — mélanges ou miscellanées —, de l’aridité d’exégèses dont la technicité peut rebuter le profane ou le lecteur pressé, d’une typographie étouffante, ce recueil peut se prêter à un feuilletage fructueux, voire agréable. Il a en outre le mérite de témoigner de la vitalité de la poésie actuelle, dont témoigne le nombre de publications figurant aux catalogues, même si le lectorat reste restreint — et les maisons d’édition spécialisées confidentielles.

