
Le Grand Refus comme fin du monde que nous connaissons et « promesse de bonheur » ?
1Mikkel Bolt Rasmussen, professeur d’esthétique politique à l’université de Copenhague, est connu en France pour la traduction du Great Refusal (Zero Books, 2018), éditée chez L’Harmattan sous le titre Après le grand refus. Essais sur l’art contemporain, ses problèmes et ses contradictions (2019). Il y considère l’art, avec Adorno ou Marcuse, comme le reflet d’une « promesse de bonheur ». Il a poursuivi cette analyse de la situation de l’art d’aujourd’hui en éditant le volume collectif Aesthetic Protest Cultures: After the Avant-Garde, (Minor Compositions, 2024), qu’il conclut avec l’article : « Protests after Hegemony » publiant dans le même temps des livres comme Late Capitalist Fascism (Polity, 2021). C’est dans ce contexte politique que se situe son dernier livre The Refusalist International. A Theory of the New Protest Cycle (Polity, 2025), où déjà le titre crée un lien avec le Grand refus. Mais le titre principal renvoie aussi ostensiblement à l’Internationale Situationniste, un autre champ de recherche majeur de Bolt Rasmussen qui prend clairement position dans les débats actuels, aussi bien artistiques que politiques.
2Les deux mises en exergue du livre, de Claire Fontaine et d’Amiri Baraka, paraissent confirmer son orientation artistique. Mais la 4e de couverture indique clairement que le « nouveau cycle de protestations » est interprété comme « the emergence of a new kind of revolutionary action, which is an anthropological as much as a political transformation » (« l’émergence d’un nouveau genre d’action révolutionnaire qui représente une transformation autant anthropologique que politique »), même si on peut reconnaître dans cette double perspective une appréciation des avant-gardes de Pierre Bourdieu quand il parle, dans Les Règles de l’art, du « rêve d’une réconciliation de l’avant-gardisme politique et de l’avant-gardisme en matière d’art », qui serait « une somme de toutes les révolutions ». (p. 414) Le nouveau livre de Bolt Rasmussen mérite d’être présenté (et traduit) au public français parce que c’est une analyse perspicace, stimulante et activiste de la situation politique et sociale actuelle, ouverte sur une possibilité de réaliser le « rêve » de Bourdieu.
L’actualité de Herbert Marcuse
3La « Théorie du nouveau cycle de protestations » est développée dans l’« Introduction » à partir d’une lecture de L’Homme unidimensionnel (1964) de Marcuse. Pour Bolt Rasmussen, « One-Dimensional Man may be read as Marcuse’s attempt to keep the dream of the German Revolution alive » (p. 4 ; « L’Homme unidimensionnel peut être lu comme la tentative de Marcuse de garder vivant le rêve de la révolution allemande »), donc au moins l’une des deux parties du « rêve » chez Bourdieu. Mais le « Great Refusal » de Marcuse se réfère à un article de Maurice Blanchot « Le Refus » (Le 14 juillet, oct. 1958), lors de la prise du pouvoir par de Gaulle en 1958, et Blanchot écrit en même temps un article sur Yves Bonnefoy sous le titre « Le grand refus » (L’Entretien infini, Gallimard, 1969), il trouve cette idée d’un « gran rifiuto » dans l’Inferno Du Dante. Pour Blanchot, « [l]e refus est absolu, catégorique. Il ne discute pas ni ne fait entendre ses raisons1 ».
4Pour Marcuse, ce « refus » peut devenir le point de départ de ce que Bourdieu appelle « une somme de toutes les révolutions » : « Freedom would become the environment of an organism which is no longer capable of adapting to the competitive performances required for well-being under domination […] The rebellion would the have taken root in the very nature, the „biology“ of the individual2 » (« La liberté deviendrait l’environnement de tout ce qui entoure un organisme qui n’est plus capable de s’adapter à la performance compétitive pour se sentir bien sous la domination […] La rébellion prendrait racine dans la nature même, dans la “biologie” de l’individu »), et pour cette « libération », l’art joue un rôle important : « art contains the rationality of negation. In its advanced positions, it is the Great Refusal – the protest against which it is3. » (« L’art contient la rationalité de la négation. Dans ses positions avancées, il est le Grand Refus, la protestation contre ce qui est. ») C’est la société avancée des années 1960 qui, pour Marcuse, semble rendre possible un changement radical : « it is the overwhelming wealth of capitalism which will bring about its collapse4. » (« C’est la prospérité accablante du capitalisme qui amènera son effondrement. ») Pourtant, « Nothing indicates that it will be a good end5 » (« Rien n’indique que cela finira bien »), et dans cette situation qui préfigure celle des Spectres de Marx de Derrida, Marcuse se sert du Principe espérance à la manière d’Ernst Bloch en soulignant qu’un changement anthropologique est possible. Comme chez Bourdieu, cette « rencontre » historique n’a pas eu lieu et la question que pose l’étude de Mikkel Bolt Rasmussen est de savoir si cette situation a changé avec le New Protest Cycle depuis 2011. Pour lui, ce cycle représente une forme inconnue d’action politique, les mouvements agissent sans références à des dogmes pré-établis, sans convention et sans principes, comme il le formule à la fin de son « Introduction ».
Manifestations et conceptions du Grand Refus
5À cette fin, il décrit dans deux chapitres (« The Globalization of Protest » ; « The New Movement ») la situation actuelle et après un bref bilan théorique de ces mouvements (Refusal ; Aphasia), il analyse le développement historique à partir de la situation dans laquelle Marcuse a développé sa conception : « The End of Reformism », « Anti-Politics », « The Workers Movement », « The Socialist Horizon and Beyond » et « Dissolution », pour arriver à sa conclusion, « Refusal of the Refusal » qui est une théorie performative et engagée du « grand refus » actuel.
6Après un tour du monde des mouvements de protestations, du « Printemps Arabe » aux Occupations de Places en Europe et aux États-Unis ou aux révoltes en Amérique du Sud, « The Globlisation of Protest » analyse surtout le mouvement des Gilets Jaunes et les révoltes au Chili comme modèles d’une protestation exprimant un « refus absolu, catégorique qui ne discute pas et ne fait pas entendre ses raisons » pour le dire avec les mots de Blanchot. « The New Movement », en se référant à Judith Butler, Hardt et Negri et surtout le Colectivo Situaciones, développe une conception de cette radicalité selon laquelle « the movement […] was more a de-instituting action than a classical instituting movement » (p. 40 ; « le mouvement […] est plus une action de dé-institution qu’un mouvement classique d’institution »). Pour Mikkel Bolt Rasmussen, c’est une épreuve de force plus anthropologique que politique et dans ce sens, il correspond à la conception et aux espoirs de Marcuse et à certaines théories de l’avant-garde artistique et littéraire.
7C’est cette perspective approfondie dans « Refusal » écrit à partir du contexte historique du bref article programmatique de Blanchot, pour qui le refus « was a cancellation of the very logic of representation that caracterizes modern politics » (p. 44 ; « annulait la logique même de la représentation qui caractérise la politique moderne »), qui ressemble à la « communauté qui vient » de Giorgio Agamben. Ainsi, les mouvements sont un « parti politique » sans membres, un nouveau « parti politique » fait pour en terminer avec tous les partis politiques. Ce type de refus (qui ne s’articule pas politiquement) est analysé dans « Aphasia » grâce à La Destitution du peuple (2022) de Jean-Claude Milner, présenté comme ancien Maoiste, pour qui l’« aphasie » des Gilets Jaunes est une métaphore de la désintégration politique (du peuple), un point de vue que Bolt Rasmussen réfute, désignant Milner de donneur de leçons.
La fin de l’époque des Réformes
8La partie historique commence avec « The End of Reformism ». Depuis le Printemps arabe (2011), des manifestations, occupations et révoltes se succèdent dans le monde et la bourgeoisie globale est incapable de développer un programme économique cohérent. En même temps´, « Anti-Politics » montre comment ces protestations se refusent à proposer un programme ou même des revendications, ce que souligne un T.J. Clark, présenté comme vieux situationniste. Pour Mikkel Bolt Rasmussen en effet, les « révolutionnaires âgés » comme Milner et Clark n’ont pas compris la nouveauté du caractère anti-politique de ces mouvements qu’ils critiquent de l’extérieur, ce qui montre (aussi) l’identification de l’auteur avec eux.
9« The Workers Movement » est basé sur le modèle du travail des prolétaires dans les usines, dont Rasmussen souligne les conquêtes depuis le « Manifeste Communiste » mais aussi les défaites (depuis la Commune). Il aboutit au « succès » de l’état social des Trente Glorieuses qui deviennent aussi des Adieux au Prolétariat. Ainsi, « The Socialist Horizon and Beyond » montre que, après « la dernière grande offensive prolétarienne » (de 1968 à 1977), la globalisation néolibérale a comme résultat « the final disintegration of the working class as a political-economic as well as oppositional subject » (p. 83 ; « la désintégration finale de la classe ouvrière comme sujet politique et économique mais aussi comme sujet d’opposition ») Et Bolt Rasmussen cite un article de Jean-Luc Nancy de 2016, déclarant que la politique a été dissoute dans la vie économique et la bourse. Il en tire la conclusion qui suit : « Attacking the state today is thus an attack on the economy, too. » (p. 86 ; « Attaquer aujourd’hui l’État est ainsi aussi une attaque de l’économie. ») Mais est-ce que cela correspond à la situation actuelle, où un Elon Musk attaque l’État et son administration pour libérer plus encore l’économie ?
10Dans « Dissolution », l’auteur interprète les protestations pour une Palestine libre plutôt comme refus de l’ordre existant que comme revendication affirmative : « to disparticipate is to put the legitimacy of the existing order at stake… » (p. 93 ; « Ne plus participer est aussi mettre en jeu la légitimité de l’ordre existant ») Et dans « Refusal of the Refusal », il perçoit depuis l’analyse de la révolution iranienne par Foucault ou le Black Lives Matter-mouvement après l’assassinat de George Floyd de plus en plus une transcendance des protestations vers la « transformation anthropologique » revendiquée par le Comité Invisible. « The refusal is so massive, that it points towards a radical transformation, the end of the world as we know it. » (p. 106 ; « Le refus est si massif, qu’il montre la direction d’une transformation radicale, la fin du monde que nous connaissons. »)
Au-delà du monde que nous connaissons
11On peut se demander ce que deviennent, dans cette fin d’un monde dont rêvaient aussi les avant-gardes (Bourdieu), les régimes où l’État est de plus en plus omniprésent, comme en Russie ou en Chine, ou pourquoi les protestations n’ont pas pu empêcher des régimes autoritaires en Argentine, au Chili ou aux États-Unis, pour ne pas parler de Hongkong. Mais on peut aussi confronter le « Refusalism » à l’appréciation de la situation actuelle telle qu’elle apparaît dans la conception de l’« hyperpolitique » d’Anton Jäger (Hyperpolitik. Extreme Politisierung ohne politische Folgen [Politisation extrême sans conséquences politiques], Suhrkamp, 2023). Sous la devise que partagerait probablement Bolt Rasmussn, « Si tout est politique, rien n’est politique », il voit comme celui-ci un refus de « l’ensemble de la politique » (p. 103). Chez Jäger, cette situation aboutit à « la fin du néo-libéralisme, mais ce qui vient après pourrait être plus déroutant ». Les réseaux sociaux dirigés/exploités par les grandes entreprises médias, dont Mikkel Bolt Rasmmussen ne parle pratiquement pas, pourraient amener un « replacing clashes of classes with the collaging of identities and morals6 » (« remplacement d’affrontements de classes par le collage d’identités et de morales »). Cela correspond à l’appréciation de Marcuse : « Rien n’indique que cela finira bien. » On comprend que Mikkel Bolt Rasmussen préfère la « fin du monde que nous connaissons » qu’espère aussi Marcuse, une perspective qui ressemble au Grand Soir des anarchistes ou à l’utopie à la Fourier, si importante pour Walter Benjamin, et qu’il cite dans un autre contexte. Avec sa perspective globale, The Refusalist International élargit de façon significative la compréhension des mouvements de refus qui font (partie de) notre époque. Et le fait qu’à la différence d’Après le grand refus et ses « Essais sur l’art contemporain », ce dernier ne joue pratiquement plus de rôle pour les débats actuels, devrait questionner aussi l’art et la littérature contemporains sur leur capacité d’être à la hauteur d’une (possible) transformation anthropologique.

