
Le fantasme de la rencontre prostitutionnelle
1Cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2021 à l’Université de Montréal, porte sur l’échange prostitutionnel dans la littérature et les arts des xixe (Dumas fils, Flaubert, Manet, Maupassant, Villiers de l’Isle-Adam) et xxe siècles (Arcan, Duras). Il est constitué de deux parties, s’appuyant chacune sur un siècle différent, ce qui n’empêche pas Léonore Brassard d’opérer des comparaisons entre les littératures moderne et ultra-contemporaine. L’essai s’ouvre sur un avant-propos substantiel (p. 11-30) dans lequel la critique présente les deux courants idéologiques actuels liés à la prostitution : l’abolitionnisme et le mouvement pro-sexe. Elle donne un aperçu des positions marxistes sur la question de la prostitution et rappelle également les lois en vigueur en France et au Québec. Par ailleurs, elle fait le point sur la prostituée dans la littérature en s’appuyant sur Alexandre Parent-Duchâtelet1 et Alain Corbin2, tout en expliquant, dès l’introduction, qu’elle ne traitera pas du personnage de la fille publique mais de la rencontre :
On l’aura compris : ce n’est pas la « figure » de la prostituée qui m’intéressera dans ce livre, mais plutôt l’imaginaire de l’échange prostitutionnel, là où ce dernier permet de regarder, plus largement, toutes nos désastreuses rencontres inventées sous le contrat ; ce contrat tant aimé et tant fui à la fois. (p. 40)
2On a donc d’emblée affaire à un ouvrage étonnant, composite, qui s’appuie sur de nombreux théoriciens appartenant à des champs scientifiques aussi divers que la philosophie (Agamben, Bataille, Foucault, Kant…), la psychanalyse (Freud, Lacan, Nancy…), l’ethnologie et l’anthropologie (Lévi-Strauss), la sociologie (Mauss), le marxisme (Marx, Engels, Lukacs), les théories féministes (Beauvoir, Butler, Despentes, etc.) et celles du care.
La désastreuse rencontre prostitutionnelle
3Le sujet de la prostitution au xixe siècle a été largement analysé dans des essais et des anthologies parus avant ou juste après 2015, date à laquelle le Musée d’Orsay lui consacra une exposition intitulée Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910 3. Parmi ces ouvrages, on peut citer Un joli monde : romans de la prostitution 4 (2007) et L’imaginaire de la prostitution : de la Bohème à la Belle Époque 5 (2016). Or, si l’anthologie de la collection Bouquins est bien utilisée par l’essayiste, les deux autres titres — le catalogue d’exposition et l’essai de M. Dottin-Orsini et D. Grojnowski — sont absents de la bibliographie, pourtant fournie, de la thèse de Léonore Brassard, alors qu’ils auraient pu apporter un éclairage utile sur la prostitution au xixe siècle, étudiée dans la première partie à travers quelques fictions (nouvelles, romans). De même, lorsqu’elle analyse deux tableaux à l’esthétique opposée — L’Olympia de Manet et La Naissance de Vénus de Cabanel —, l’autrice aurait pu renvoyer à l’ouvrage de Hollis Clayson6 qui a fait date sur le sujet. La section bibliographique recensant les études littéraires portant sur le corpus primaire — Villiers, Flaubert, Maupassant — se réduit à cinq titres d’articles, ce qui est bien maigre quand on pense au nombre de publications générées uniquement par « Boule de suif »…
4Dans la première partie, l’essayiste rappelle qu’il est difficile de séparer la rencontre prostitutionnelle de l’argent et de la morale bourgeoise, d’où le scénario récurrent de la prostituée amoureuse dans la fiction de la Belle Époque. L’échange prostitutionnel est étudié comme la représentation par excellence de la relation capitaliste. Mais l’autrice passe sous silence la présence du proxénète et de l’amant de cœur qui entourent bien souvent la prostituée et qui viennent perturber la relation avec le client. Celui-ci projette ses fantasmes sur la femme vénale et pense, en payant, obtenir ce qu’il est venu chercher (encore faut-il qu’il sache exactement ce qu’il attend, en plus d’une prestation sexuelle). Dans la fiction des xixe-xxe siècles, le client est généralement déçu car il ne peut y avoir de véritable rencontre avec une prostituée qui est une femme sursexualisée sur laquelle l’homme projette ses désirs et ses frustrations. La prostituée marchandise est consommée comme un objet, ce en quoi son métier l’a transformée.
5Dans la seconde partie, qui s’attache plus particulièrement au corpus vingtiémiste (Duras) et vingt-et-uniémiste (Arcan), l’autrice parle de la répétition compulsive de la non-rencontre chez Nelly Arcan car la rencontre prostitutionnelle est la non-rencontre, une rencontre annulée par l’économie, et vouée d’avance à l’échec, à ce que la critique nomme le désastre. Il ne peut y avoir de véritable relation, autre que déceptive, avec une prostituée en raison même du contrat clair passé entre elle et le client.
En passant de Flaubert et Dumas fils, puis de Manet et ses interprétations par Bataille et Foucault, vers Arcan et Duras, je change nécessairement le point de vue sur l’échange. Alors que l’une des questions qui animent ce livre (quelle est la rencontre inventée sous le contrat ?) se nourrit du regard d’Olympia, elle ne peut non plus se passer de là où Arcan se détache finalement d’une forme de souveraineté, et permet d’envisager non seulement cette adresse qui passe toujours à côté, nous l’avons vu, mais aussi la prostitution comme répétition de ce qui ne se passe pas — répétition compulsive d’un désastre toujours en train de se faire dans la rencontre. (p. 295-296)
6Léonore Brassard expose ainsi la logique économique du contrat, auquel est lié le fantasme prostitutionnel et qui empêche toute relation possible.
Éloge de l’anachronisme et de la digression
7L’ouvrage de Léonore Brassard, pour original qu’il soit, peut gêner par l’anachronisme qui sous-tend la pensée, notamment dans l’analyse des nouvelles du xixe siècle. Il paraît maladroit de mettre sur le même plan « Les Demoiselles de Bienfilâtre » de Villiers de l’Isle-Adam ou La Dame aux camélias de Dumas fils et le film Pretty Woman, et cela, même si Léonore Brassard voit le film de Roy Orbison comme une réécriture de La Traviata. L’essayiste reconnaît d’ailleurs elle-même cet anachronisme, qu’elle revendique :
Je reviens à Marie, dans Novembre, et à la rencontre « ratée » entre elle et le narrateur, malgré les soudaines déclarations d’amour de la prostituée. Il me faut, ici, à nouveau, faire un anachronisme, et effectuer un saut dans le temps, pour mettre en relief ce « ratage » des personnages à faire advenir leur fantasme dans un rapport au sexuel, et de façon concomitante à faire advenir un rapport entre eux. (p. 231)
8De même, si l’étude de L’Olympia de Manet, dans le sillage de celle de Charles Bernheimer7, est bienvenue, on regrettera que le tableau réaliste soit mis en regard avec des dessins trouvés sur le site internet d’une danseuse nue, qui évoquent l’univers du peep show (p. 261-265). On a parfois du mal à saisir l’intérêt de certaines analyses sur des sujets qui touchent, certes, la prostitution — le phénomène des Sugar Babies — ou beaucoup moins comme le bodybuilding. Le lecteur quitte le domaine littéraire et artistique lors de digressions qui paraissent anachroniques. Ainsi, après une analyse de la souillure faite à partir de « Boule de suif » de Maupassant, l’essayiste évoque l’opération Cleanup menée aux États-Unis par les abolitionnistes en 2016 (p. 114).
9Par ailleurs, on peut regretter que Léonore Brassard n’ait pas choisi des œuvres du xixe siècle — il y en a, pensons à Sand, Rachilde et Georges de Peyrebrune — traitant de l’amour vénal mais écrites par des femmes puisque l’approche féministe est prégnante dans l’ouvrage et que la seconde partie s’appuie sur un corpus d’autrices. De même, pourquoi avoir fait dialoguer l’œuvre de Marguerite Duras, qui trouve pleinement sa place dans l’étude, et deux œuvres de Nelly Arcan, qui ne peut être mise sur le même plan que l’autrice de L’Amant et de L’Amant de la Chine du Nord ? Si la prostitution est en effet un fil rouge de l’œuvre de Duras, comme le montre bien Léonore Brassard, les deux œuvres d’Arcan — Putain (2001) et Folle (2004) — ne permettent pas de l’ériger au rang d’écrivaine reconnue et légitime — du moins en France — au même titre que des auteurs devenus des classiques de la littérature des xixe et xxe siècles.
10Les digressions sont souvent accompagnées d’expressions comme « j’y reviendrai dans la seconde partie » ou « Il en sera question plus loin dans ce livre » qui peuvent lasser le lecteur. Les livres évoqués sont problématiques. On dirait que l’essayiste convoque toutes les lectures qui lui sont passées sous la main durant une période donnée, sans les hiérarchiser. Ces textes qui vont de Sade à La Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch, en passant par Cinquante nuances de Grey et King Kong Théorie n’ont rien à voir dans leur esthétique si ce n’est la thématique de l’échange tarifé.
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11On peut se demander dans quelle mesure Léonore Brassard a bien choisi les œuvres de son corpus principal car la confrontation Duras/Arcan n’est pas suffisante. Quand l’essayiste tente de renvoyer à d’autres fictions, elle choisit plutôt des films comme Belle de jour de Buñuel par exemple (p. 172) au détriment des livres qui les ont inspirés. Le propos sur Un amour de Swann aurait ainsi pu être développé et d’autres auteurs du xxe siècle abordés. Par ailleurs, il est très souvent question, pour les titres de classiques — Montaigne, Baudelaire — de citations de seconde main. Il aurait fallu également faire une différence entre la prostitution dite de basse classe (celle des trottoirs ou des taules d’abattage) et celle dite de luxe, qui trie les clients et opère un choix. Cette notion de choix n’est pas donnée à toutes les formes de prostitution, car il existe bien des prostitutions.

