
Et pourtant, elles écrivent !
1Publié en 1983, How to Suppress Women’s Writing est présenté sur le site de l’éditeur comme « un classique de la critique féministe » qui connaît ici sa première édition française. On peut en premier lieu s’interroger sur cette traversée de l’Atlantique qui aura pris plus de quarante ans… Pourquoi maintenant ? Indéniablement, les études de genre ont pris en France un nouveau tournant ces dernières années, dans le monde académique comme dans le débat public, à la suite de la vague (du tsunami) #metoo, et l’on a vu émerger de nouvelles voix, souvent polémiques, parfois brillantes, qui invitent à repérer et à déconstruire les mécanismes de silenciation des minorités. Elles sont nombreuses et de plus en plus audibles, alors pourquoi diable traduire aujourd’hui ce vieil essai d’une obscure écrivaine de science-fiction américaine ?
2D’abord, parce que l’autrice en question, universitaire, romancière, théoricienne, pionnière des luttes queer et intersectionnelles, active dans les années 1980 où les gender studies explosent aux États-Unis, nous offre une vision plurielle de la question, située à un moment charnière des mouvements de libération. Ensuite parce que les outils qu’elle met en lumière restent d’une redoutable efficacité. Enfin, parce qu’au-delà de la dénonciation, Joanna Russ annonce l’avènement d’une littérature féminine qui pourrait renouveler les anciens codes et donnerait un souffle nouveau à nos bibliothèques.
Entrer par la fiction
3Joanna Russ est avant tout une autrice de science-fiction bien connue des aficionados du genre. Elle commence à publier dans les années 1960 des nouvelles et des romans en parallèle de sa carrière universitaire. Son roman le plus connu, The Female Man qu’elle publie en 1975 et qui paraît en France dès 1977 sous le titre L’Autre Moitié de l’homme1, a récemment été réédité dans une traduction révisée sous le titre L’Humanité-Femme2. L’œuvre, relevant du sous-genre de la science-fiction féministe3, interroge la place des femmes à travers quatre univers parallèles. Quoique fictionnelle, l’histoire a aussi une dimension didactique comme le revendique Joanna Russ dans un article de 19754, inscrivant son écriture dans la lignée de l’esthétique médiévale puisque « [l]a science-fiction, comme la peinture médiévale, s’adresse à l’esprit, non à l’œil5 ». L’essai publié aujourd’hui par les éditions de La Découverte se place en miroir de cette démarche démonstrative : il ne s’agit plus de dénoncer par la littérature l’oppression des femmes, mais de voir comment cette oppression s’inscrit dans l’histoire de la littérature.
4Comme une passerelle, l’essai s’ouvre et se ferme sur le vernis allégorique des glotologues : une espèce intergalactique évoluée aux normes sociales à la fois délicieusement absurdes et étrangement familières… Mais la fable tourne court avant la fin du premier chapitre pour laisser place à une prose plus ouvertement explicative. L’humour et le second degré ne suffisent visiblement pas : c’est à une démonstration rigoureuse que s’attelle Joanna Russ dans la suite de cet essai, où les outils de délégitimation de l’écriture féminine vont être exposés, décrits, et démontés.
Les recettes de l’invisibilisation
5L’édition originale présentait dès la Première de couverture ces stratégies qui sont reprises ensuite de chapitre en chapitre et font figure de colonne vertébrale à cet essai. Les stratégies principales sont au nombre de sept : en premier lieu le soupçon d’imposture « She didn’t write it », ensuite, quand l’auctorialité ne peut être remise en cause, la critique va opérer un travail de sape portant sur la vie de l’autrice « She wrote it, but she shouldn’t have », ou sur le contenu « She wrote it, but look what she wrote about » ou sur la démarche « it isn’t really art », ou sur sa carrière « she wrote only one of it », ou sur son autonomie « she had help », ou, en dernier recours, la rejeter au statut de monstre « but she’s an anormaly ». Les neuf premiers chapitres analysent ainsi de manière très précise les différents mécanismes à l’œuvre pour décourager les femmes d’écrire, quand les deux suivants montrent comment les réponses des femmes écrivaines, pétries aux mêmes stéréotypes, tendent parfois à les renforcer.
6Pourtant l’essai met aussi à jour des réseaux d’influences entre femmes, insérés au creux des œuvres, dans le paratexte ou dans les correspondances. L’essai montre que, par-delà la misogynie structurelle qui n’épargne personne, les femmes se lisent et écrivent pour les nouvelles générations. On retrouve ici l’importance des modèles et la responsabilité de la femme artiste que pointait Virginia Woolf dans son très célèbre essai A Room of One’s Own6 . Un important chapitre lui est d’ailleurs consacré : Joanna Russ met en lumière les marques de son engagement politique, là où l’histoire littéraire n’a retenu que l’image de la bourgeoise protégée des luttes de son temps, faisant de son autrice un double de son personnage, Mrs Dalloway. Ainsi, même un indéniable génie, figure majeure de la modernité, mère du flux de conscience, se trouve amputé de sa dimension politique et ramenée à la sphère domestique.
Mais la magie du retournement
7En allant retrouver la parole de ces femmes, ce livre offre un florilège de propos d’autrices particulièrement pertinents. Ainsi, plus encore que la clarté de l’exposé, c’est surtout la multiplicité des noms convoqués qui convainc, avec parfois de longues citations qui montrent qu’à toutes les époques les femmes artistes ont eu conscience de la difficulté de leur position et de la nécessité de la résistance. Ces deux dimensions, la déconstruction théorique et la multiplication des exemples, fonctionnent comme une sorte de balancier : là où l’implacabilité du système pourrait étouffer le lecteur, ces dizaines, ces centaines, de voix amies viennent apporter de l’oxygène.
8L’ouvrage dessine ainsi en creux une histoire littéraire au féminin et les noms qui défilent occupent tout le spectre de la reconnaissance, des grandes stars victoriennes aux autrices plus confidentielles. On regrettera, même si on le comprend évidemment, qu’à de rares exceptions près, ces références appartiennent toutes à la littérature anglophone. Même si Colette ou Germaine de Staël font de brèves apparitions, une histoire de ce genre reste à faire pour l’espace francophone.
Comment torpiller les normes masculines ?
9Mais le plus intéressant de cet ouvrage est ailleurs : non pas de sa dénonciation du passé, mais dans une ouverture au présent. L’hypothèse est audacieuse, mais grisante : selon Joanna Russ, il existerait des formats et des sujets proprement féminins, des espaces d’expérimentations qui permettraient de renouveler en profondeur une littérature sclérosée dans ses privilèges. Il ne s’agit plus alors de revendiquer une place au panthéon des grands écrivains, mais au contraire d’assumer son altérité pour renverser l’ordre établi. Et cela fonctionne pour tous les groupes minorés, car :
ce qui fait peur dans l’art noir, féminin, chicano, etc., c’est qu’il remet en question l’idée même d’objectivité et de normes absolues :
Ceci est un bon roman.
Bon pour quoi ?
Bon pour qui ? (p. 164)
10Si les femmes ont été historiquement cantonnées aux langues vernaculaires, aux écritures de l’intime, aux genres privés, elles ont su en tirer parti, construire leurs œuvres dessus et participer ainsi au renouvellement des discours. La dynamique est la même pour les genres dévalorisés, comme la science-fiction, la romance, la littérature jeunesse, où des femmes imposent leurs chefs-d’œuvre à l’écart des projecteurs médiatiques. Il s’agit, en somme, de dénoncer les facilités des vieilles formes narratives et les codes désuets de l’écriture patriarcale — tout ce qu’Alice Zeniter appelle les histoires de mecs qui font des trucs7.
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11En définitive, Comment torpiller l’écriture des femmes n’est pas seulement la mise à nu d’un système de délégitimation séculaire, mais aussi une invitation à reconfigurer notre rapport à la littérature. La démonstration de Joanna Russ garde aujourd’hui toute sa pertinence : elle éclaire les angles morts de l’histoire littéraire et rappelle que l’art, loin d’être neutre, est traversé par des rapports de pouvoir. La force de l’ouvrage réside dans sa capacité à articuler rigueur critique et vitalité créative, à faire entendre des voix longtemps étouffées tout en proposant des voies d’émancipation. Cette traduction tardive, si elle interroge, témoigne aussi de la résonance contemporaine de son propos : à l’heure où les débats sur la représentativité, la mémoire et les canons s’intensifient, Joanna Russ nous donne des outils pour penser autrement les hiérarchies culturelles et ouvrir l’espace littéraire à une véritable pluralité. Son essai agit comme un rappel et un encouragement : les femmes n’ont cessé d’écrire, de résister, de réinventer. À nous désormais de lire, de transmettre et de faire une place durable à ces voix, afin que le récit collectif ne reste plus amputé de la moitié de son humanité.

