

Cet ouvrage collectif poursuit la réflexion menée dans L'Ecran de la représentation (compte rendu sur Fabula : http ://www.fabula.org/revue/cr/385.php) ainsi que dans La Scène. Littérature et arts visuels (http ://www.fabula.org/revue/cr/134.php). Il s'inscrit par ailleurs dans la perspective de l'ouvrage de Stéphane Lojkine (La scène de roman. http ://www.fabula.org/revue/cr/406.php).
Ces ouvrages analysent la façon dont les structures ou configurations internes au texte ouvrent sur le non représentable, qu'on le nomme incompréhensible, hasard, brutalité, complexité ou " réel " (par opposition à la réalité). Ces transcendances ont été longtemps exclues de la critique par souci de méth ode : elles génèrent parfois un rapport extatique aux textes peu propice à l'analyse de leur fonctionnement interne. Pourtant, la quête de l'irreprésentable en légitime aussi souvent l'organisation : on a d'abord vu comment les multiples écrans structurant images et textes (paravents, tentures, voiles, portes, fenêtres) pointent et occultent simultanément l'incompréhensible qu'ils tentent de circonscrire ; on a vu ensuite qu'une " scène ", qu'elle soit romanesque, poétique ou théâtrale s'organise paradoxalement autour de ce qui la désorganise (pas d'effet de scène sans perturbation). L'Incompréhensible, troisième volet de la réflexion, s'interroge sur cet élément hors cadre qui fait paradoxalement tenir du dehors tous les cadres de la représentation.
La première partie du livre (" La tragédie herméneutique ") se place du point de vue du lecteur et pose, avec Jean Bessière, la question de la " pertinence " dans l'interprétation des textes. Viennent ensuite les études de D. Wieckowski sur le sonnet en X de Mallarmé, d'E. Aragon sur Les Amours jaunes de Tristan Corbière, et d'Arnaud Rykner sur Henry James. Il s'agit de voir à chaque fois comment le texte organise lui-même la résistance à l'interprétation. Henri Meschonnic montre enfin comment le rythme du texte régule la lecture tout en faisant achopper le sens (" Le poème, crise de signe ").
La seconde partie, plus narratologique, passe au texte lui-même en s'interrogeant sur le " c?ur incompréhensible du récit ". M.-T Mathet montre à propos d'un roman de Barbey d'Aurevilly que le vecteur des actions (passions, Destin, inconscient, etc.) soumet le schéma actantiel à des forces échappant paradoxalement à toute catégorisation ; G. Larroux réfléchit sur l'importance de la distance dans le système des personnages : un personnage est souvent défini par la distance le séparant de l'élément incompréhensible autour duquel le récit se construit. Cet incompréhensible prend lui -même des formes variées : V. Dupuy envisage le rapport à l'Autre dans A la recherche du temps perdu, M-T. Mathet le rapport à la vérité dans Bouvard et Pécuchet, P-Y Boissau le rapport à l'absurde chez Gogol et Dostoïevski, enfin A. M. Lefebvre le rapport au surnaturel dans la littérature fantastique.
Passant du texte à son univers de référence, la troisième partie s'intéresse à la question de la brutalité en littérature, notion moins cadrée et moins symbolisée (sociologiquement et esthétiquement) que la violence. S. Lojkine montre comment la fameuse ironie voltairienne crée du " pas de sens " pour mieux révéler la barbarie des institutions ; G. Plissonneau analyse le lien entre échec de l'interprétation et revanche du réel dans Bouvard et Pécuchet. Karla Grierson analyse les témoignages des rescapés des camps de concentration dans une perspective pragmatique : comment représenter ce que personne ne désire se représenter ?
Dans la conclusion, Ph. Ortel approfondit la notion de " dispositif " et tente de comprendre comment le texte articule le nombre fini de ses moyens.