
Dans son introduction, Alain Brunn propose un état de la question qui s'organise de façon très claire en envisageant une série de rapports : rapport de l'auteur à son texte, de l'auteur à la société, puis à la tradition, à son discours, à l'activité de création et enfin, par l'intermédiaire du sens de son oeuvre, au lecteur. Il balaie ainsi efficacement l'ensemble des problèmes mis en lumière par la réflexion théorique depuis la fin des années 1960. Certains aspects de la question de l'auteur, peut-être pour équilibrer l'anthologie qui la suit, sont cependant privilégiés dans cette synthèse. Alain Brunn souligne, à propos du nom d'auteur et de l'autorité qui en découle et pour ainsi dire a contrario, le caractère incontournable des littératures populaires et des littératures anonymes qui précèdent puis côtoient l'invention de l'auteur. Cette insistance lui permet d'articuler la perspective théorique à la perspective historique - la question de l'auteur, comme le nom qui le révèle et la révèle, est un fait moderne - et de convoquer des réflexions qui n'ont pas pu figurer dans l'anthologie, comme celles de Paul Zumthor, Yves Delègue ou Daniel Poirion sur l'ambiguïté du terme d'auteur et de ses référents au Moyen Âge.
L'autre aspect de la question de l'auteur qu'Alain Brunn met en avant est celui que Jean-Benoît Puech et Nathalie Lavialle ont désigné par l'expression " l'auteur comme oeuvre " (L'auteur comme oeuvre (l'auteur, ses masques, son personnage, sa légende), N. Lavialle et J.-B. Puech dir., Orléans, Presses universitaires d'Orléans, 2000). Alain Brunn rend donc compte de l'évolution de la réflexion théorique sur la question de l'auteur en privilégiant son approche la plus récente, qui enregistre un retour au biographique : dans cette perspective, l'oeuvre ne se réduit plus au Texte, mais est constituée par l'alliance du textuel et du biographique, la figure de l'auteur devenant à son tour véritable fiction. Face à cet infléchissement, les questions de la mort de l'auteur et de l'intention apparaissent dans cette introduction reléguées au second plan et comme des moments - révolus ? - de l'histoire de la théorie de l'auteur.
L'anthologie elle-même semble aller dans le même sens puisqu'elle ne regroupe pas dans une section spécifique les textes fondateurs du problème de l'intention mais les sépare pour les rattacher à d'autres questions : Foucault illustre la question de " la publicité de l'auteur " ; Barthes prend place dans un groupement sur " l'instance créatrice " ; c'est enfin la notion de " relation critique " qui permet d'évoquer la question de l'intention et du rapport de l'auteur à la signification de son texte. On notera dans cette section la traduction inédite par Dominique Chevallier d'un extrait de l'ouvrage de Wayne C. Booth, The Rhetoric of fiction (Chicago-Londres, The University of Chicago Press, 1983). Cet inédit, ainsi que celui de la traduction d'un passage d'Aristote par Gilles van Heems, ne font pas la seule richesse de cette anthologie qui rassemble textes d'auteurs (de Rabelais à Proust en passant par Montaigne, La Bruyère, Hugo ou le moins attendu Duclos) et textes de critiques, théoriciens ou historiens, approches juridique (extraits du Code de la propriété intellectuelle), sociologique ( Goldmann), psychanalytique (Freud), etc. Par cette diversité, elle offre un panorama complet de la question de l'auteur et constitue à la fois un ouvrage d'introduction efficace et un précieux outil de travail.
Un mot à nouveau pour finir sur l'enjeu d'une telle collection destinée, en premier lieu, à des étudiants : annoncerait-elle la légitimation de la théorie littéraire dans les études universitaires françaises ?
Eloïse Lièvre
Université Paris-IV Sorbonne