Parutions Acta Fabula http://www.fabula.org/revue/ Dans l'ensemble des publications consacrées à la littérature, Acta fabula sepropose de recenser les essais présentant de nouveaux objets théoriques,mais aussi les ouvrages collectifs qui, relevant d'un champ disciplinaireplus étroit, recèlent de réels enjeux de poétique générale. fr contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) 60 Copyright © Fabula contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) acta Les nouveaux terrains de la littérature http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10338 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10338/critique.jpg" width="100px" />Le paradigme du terrainLe terrain est le paradigme même de l’ethnologie. Cette notion a servi durant des générations à établir une distinction, à ériger un lieu à partir duquel s’organise toute une profession. Elle permet de distinguer ceux qui font de l’ethnologie « en chaire » pour étudier des sociétés humaines in vitro de ceux qui se servent des bibliothèques pour préparer leurs voyages, car pour eux l’ethnologie ne peut être qu’une description in vivo des sociétés lointaines qu’elle étudie. L’expérience du terrain est le lieu symbolique de l’ethnologie, son rite de passage. Certains parlent même d’une « mystique » du terrain. Sans être passé par lui, on n’est jamais tout à fait anthropologue. Sans avoir subi les déconvenues du terrain et suivi ce processus d’acculturation à l’envers, sans avoir regardé en chair et en os « l’autre » et vécu à ses côtés en partageant ses gestes quotidiens et ses rêves, ses joies et ses misères, on ne fait pas tout à fait partie de cette étrange phratrie des ethnologues. Il suffit de relire quelques pages de Tristes tropiques pour se convaincre du défi que pose le terrain pour celui qui veut devenir ethnologue.Pourtant, depuis quelques années, le terrain lui-même a changé. Ses contours se sont métamorphosés. Au cours de ses dernières années de sa vie, Claude Lévi-Strauss avait insisté sur les effets dévastateurs de la globalisation sur la diversité des cultures. Cette diversité culturelle qu’il avait défendue au sein de l’Unesco au début des années 1950, voici qu’elle était soumise aux mêmes lois que l’ensemble du vivant et devait aboutir quelques décennies plus tard à un constat alarmant sur la rapide et progressive disparition de la diversité humaine. Et avec elle, les conditions du terrain changent radicalement. Ce qui jadis forgeait les lettres de noblesse d’une profession est en train de disparaître, poussant l’anthropologue vers de nouveaux terrains ou parfois l’invitant à réaménager de plus anciens. Ainsi, sous l’impulsion de l’intérêt croissant dont ont bénéficié les arts premiers, les ethnologues ont commencé à étudier le marché de l’art et ses étonnantes tribus que sont les marchands et les collectionneurs d’art tribal, alors que ce domaine relevait généralement de l’histoire de l’art. Dans le mouvement qui cherchait à réfléchir sur l’avenir de l’anthropologie, sont apparus d’autres terrains qui pourraient bénéficier de ce déploiement des méthodes de l’enquête ethnographique, comme par exemple celui de la littér lun., 15 mai 2017 22:23:44 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10338 acta Notre besoin de l’Indien http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10343 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10343/citrouille.jpg" width="100px" />Philippe Descola, l’auteur de Par delà nature et culture (2005) et titulaire de la chaire d’« Anthropologie de la nature » au Collège de France, déclarait récemment sur les ondes de France Culture que l’une des réponses à la crise environnementale et politique actuelle pouvait résider selon lui dans l’introduction, au sein des programmes destinés à nos lycéens, ces humains de demain, de deux nouvelles « matières » : l’écologie et l’ethnologie. Tout est là. Il n’y a pas de meilleur viatique pour la survie de notre espèce dans ses relations avec les autres espèces ; il n’y a pas de meilleur chemin que celui qui passe par l’autre pour revenir à soi, dans l’apprentissage de cette vérité encore si peu audible, formulée par Claude Lévi-Strauss dans Race et histoire, selon laquelle « le barbare, c’est celui qui croit à la barbarie ». L’« ethnopoétique » de la traduction contre l’ethnocentrisme de la « division »Il y a bien longtemps que cette double orientation anime le travail du poète et ethnologue américain Jerome Rothenberg (né à New-York en 1931), auteur en 1968 du grand opus Technicians of the Sacred, anthologie commentée de textes « poétiques » puisés dans les « cultures profondes » des quatre coins du globe, et transposés, ou « transcréés », plus que traduits, selon la méthode d’une « traduction totale », héritée de Dennis Tedlock. On faisait se croiser la « poétique » des Indiens et l’ethnologie des poètes, ce qui fit contrepoint avec l’ethnologie savante, dont les traductions furent souvent peu sensibles à la matière sonore du matériau collecté. On cherchait ici à conserver quelque chose de la force poétique du texte-source. Il fallut attendre 2007 pour que ce livre fondateur de « l’ethnopoétique » soit traduit en français, par les soins d’Yves di Manno (José Corti, 2007). Aujourd’hui, ce sont les Presses Universitaires de Rouen et du Havre, qui accueillent, au sein de la toute jeune collection « To » — ce pont de poésie jeté entre États-Unis et France — dirigée par le poète et traducteur Christophe Lamiot Enos, qui nous proposent une traduction d’une seconde anthologie de Rothenberg, publiée en 1972 (Shaking the Pumpkin). Cette fois-ci l’ouvrage se limite à la sphère culturelle propre aux Indiens d’Amérique du Nord, des Inuits aux Aztèques. L’enjeu politique n’est bien évidemment pas abandonné, comme en témoignent ces lignes de la préface de 1971, qui résonnent étrangement aujourd’hui, si l’on remplace « mode » par « États » : « […] de nos jours, la mo lun., 15 mai 2017 22:36:45 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10343 acta Rivière, Fénelon. Histoires croisées http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10334 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10334/rivière tremolieres.gif" width="100px" />Le nom de Jacques Rivière est associé, pour la plupart d’entre nous, à celui de la NRF à laquelle il collabora dès ses débuts en 1909 et surtout qu’il dirigea à partir de 1919, en optant pour une ligne éditoriale, formulée dans un manifeste qui fit date, où la littérature dans sa dimension autotélique et ses formes d’expression les plus libres serait mise à l’honneur, s’opposant dans le même temps aux tendances qu’incarnaient aussi bien Charles Maurras que Romain Rolland. Ce parti pris, lucide et courageux dans le contexte politique et moral houleux de ce début de siècle, qui plaidait pour une « démobilisation » des esprits, s’est avéré aussi le plus fécond, comme en témoigna, tout au long du xxe siècle, l’exceptionnelle richesse de la revue.On sait moins en revanche que le même Rivière, avant de se lancer dans cette formidable aventure éditoriale, fit publier dans les Annales de philosophie chrétienne l’essentiel du mémoire de DES (diplôme d’études supérieures, l’ancêtre du Master) qu’il consacra à la théodicée de Fénelon et à ses éléments quiétistes et qu’il soutint brillamment en juin 1908, ni que, à cette même époque, seules l’intéressaient « la Philo » et « la musique », comme il l’écrivit à Camille Mélinand, son ancien professeur au lycée Lakanal où il prépara le concours d’entrée à l’École normale supérieure — auquel pourtant il échoua, comme à celui de l’agrégation de philosophie.C’est ce mémoire de philosophie, plus exactement l’étude qui en est tirée (le mémoire étant perdu), que l’on découvre grâce à l’édition critique qu’en donne François Trémolières, l’accompagnant d’un commentaire remarquablement documenté qui permet d’en mesurer toute la portée historique, au-delà de ses qualités littéraire et démonstrative — Rivière n’a pas encore vingt-deux ans —, ou encore de l’engagement personnel de son auteur qui « habite » la pensée de Fénelon (fût-ce pour la critiquer), ou enfin de l’éclairage indirect qu’il apporte aux tourments du jeune étudiant, lequel cherche alors, mais en vain, à se frayer un chemin dans la voie d’un retour au christianisme. Aussi, pour contestables que soient les conclusions de ce mémoire de fin d’études, à la lumière de l’exégèse contemporaine de l’œuvre fénelonienne, celui-ci n’en présente-t-il pas moins, comme le montre F. Trémolières, un intérêt réel, en dépit de la désaffection que lui marqua son auteur. Fruit tout d’abord de l’époque qui le précède, et dont il porte profondément, dans le contexte de la philosophie chréti dim., 14 mai 2017 08:35:45 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10334 acta L’appel aux traducteurs. Manières de voir (& un peu plus) un poème chinois ancien http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10265 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10265/51GY-CAnfmL._SX308_BO1,204,203,200_.jpg" width="100px" />Version allongée d'un article initialement paru en 1979 et ici augmenté d'une postface d’Octavio Paz ainsi que de nouvelles traductions, 19 Ways of Looking at Wang Wei (with More Ways) du traducteur et éditeur Eliot Weinberger confronte vingt‑neuf versions du court poème suivant de Wang Wei :Après avoir médité sur les potentialités figuratives de quelques caractères comme 山 (montagne) ou 人 (homme), Weinberger en propose une traduction littérale. Voici une approximation en français de ce mot-à-mot :« Cerf-parc » vide-montagne-ne pas-voir-homme, mais-entendre-homme-parole-son (ou : écho). revenir-luminosité (ou : ombre)-entrer-profond-forêt, refaire-éclat-vert-mousse-dessus.Pour se faire une idée du poème une fois traduit, voici l’une des versions proposées par François Cheng (en 1990), citée par Weinberger (p. 65) :Clos aux Cerfs Montagne déserte. Plus personne en vue. Seuls échos des voix résonnant au loin. Rayon du couchant dans le bois profond : Sur les mousses un ultime éclat : vert. Dans ce bref livre, Weinberger présente, par ordre chronologique, une vingtaine de traductions, majoritairement en anglais, mais aussi en français, allemand et espagnol. La traduction en histoireMettant en évidence la manière dont chacun voit midi à sa porte, l’auteur montre comment chaque moment surdétermine la manière de traduire. Ainsi, les traducteurs du début du siècle aimaient à noyer les perceptions dans « les brumes éthérées d'une semi‑perception provisoire » (« the ethereal mists of tentative half-perception », p. 13), Bynner et Kiang écrivant « There seems to be no one » (« On dirait qu’il n’y a personne ») au lieu de « ne voir personne » ou « I think I hear a voice » (« Je crois entendre une voix ») au lieu de « entendre une voix ». Conformément à une tradition poétique et critique maintenant bien établie, Weinberger considère que c’est Pound avec Cathay (1915) qui (à une époque où le futur auteur des Cantos ne savait pourtant guère déchiffrer les caractères) a le premier su traduire la poésie de langue chinoise, « inventant à notre époque » même (selon le mot de T. S. Eliot) par sa traduction des poètes anciens « la poésie chinoise » (« the invention of Chinese poetry in our times », p. 11), exception qui ne l’empêche pas de rappeler la règle (p. 25) selon laquelle les meilleurs traducteurs ne sont ni les sinologues dénués de sens poétique, ni les poètes ignorant le chinois (Cathay apparaissant comme un miracle), mais les écrivains connaissant le chinois (comme ven., 21 avril 2017 15:23:44 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10265 acta Sous les apparences d’une illisibilité http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10314 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10314/L-illisibilite.jpg" width="100px" />Codirigé par Bénédicte Gorrillot de l’Université Valenciennes et par Alain Lescart de Point Loma Nazarene University of San Diego, le collectif « L’illisibilité en questions1 » rassemble les actes du colloque international coorganisé par les deux universités, qui s’est tenu à San Diego en 2008 sous l’intitulé « Liberté, licence, illisibilité poétiques », autour de ses quatre invités d’honneur : Michel Deguy, Jean-Marie Gleize, Christian Prigent et Nathalie Quintane. C’est essentiellement à partir de leurs œuvres aux esthétiques, registres et sujets hétérogènes, parcourant différents moments de la littérature contemporaine, que les interventions s'organisent. Les entretiens et les études spécifiques s’attardant à leur travail respectif sont distribués en quatre chapitres, le cinquième chapitre réunit quant à lui des articles consacrés à d’autres œuvres de poésie française, contribuant ainsi à dresser une cartographie du champ contemporain. L’ouvrage offre également une bibliographie sélective mise à jour en 2013.Si la notion d’illisibilité qu’examine le collectif constitue inévitablement un amalgame qui recouvre nombre de tensions par sa nature relative — que ce soit sa définition même ou son caractère « non fixe » (p. 15) d’un point de vue historique, Bénédicte Gorrillot offre une ouverture habile et précautionneuse. Les différentes définitions qu’elle établit d'entrée de jeu contribuent à conférer à la notion sa spécificité, entre autres grâce à une typologie éclairante et fine qui nuance plutôt que de diviser. La notion phare renvoie d’abord à un « jugement » (p. 11) auquel est soumise la poésie française contemporaine. Une des questions de départ qui en résulte est la suivante : comment sortir d’une appréhension d’une illisibilité littéraire qui ne soit pas étroitement liée aux jugements de valeurs ou de réception, donc au strict point de vue du lecteur ? La riche problématique proposée a trait autant à des enjeux génériques et générationnels, qu’esthétiques, sans compter qu’elle parcourt aussi l’histoire de la poésie et de ses formes. L’un des apports du collectif est de se concentrer sur le genre poétique français postérieur à 1980. De plus, aux articles des chercheurs s’ajoutent des entretiens avec les invités d’honneur, lesquels apportent un éclairage indispensable au sujet mis en question, alors que les auteurs reviennent sur leur travail en empruntant la lunette des enjeux soulevés par l’illisibilité. Il résulte de cette approche des positions par mar., 09 mai 2017 11:27:59 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10314 acta La Poésie hors du livre dans l’après-guerre : un hors-d’œuvre insoupçonné http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10326 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10326/pardo.jpg" width="100px" />Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, la poésie s’est vue revalorisée dans sa capacité à fédérer le peuple français autour de certaines valeurs (antifascistes, humanistes…). En outre, les artistes de la même époque se sont passionnés pour certains modes de transmission, tels que la radio, qui ont accrédité la capacité de l’art à former de véritables communautés de lecteurs ou d’auditeurs. Les troubles internes au champ poétique de l’époque (péril de nombreuses revues, difficultés d’être publié…) n’étaient, par ailleurs, pas sans effet sur cette utopie d’une poésie « vive ».Les vingt années qui suivent la fin du conflit constituent donc une période d’investigation riche si l’on souhaite observer la manière dont le champ poétique a réagi aux développements des médias radiophoniques et télévisuels, ou encore de certains supports d’enregistrement. En effet, une véritable volonté de démocratiser la poésie s’y est affirmée, démocratisation qui passait par une certaine recherche de transitivité. Dans cette perspective, la radio offrait une nouvelle « lisibilité » à la poésie, tout en ravivant certains scrupules quant aux dangers d’une traductibilité commerciale et facile du texte, très éloignée du paradigme, autrefois dominant, de l’autoréférentialité.Dans un même temps, la radio a questionné, sur un plan plus phénoménologique, les conditions de la lisibilité poétique : que se passe-t-il lorsque la voix d’un acteur, ou d’un poète, se substitue à la « voix » du lecteur ? quelle diction sied à la réception d’un texte poétique ? quelles sont les potentialités propres à la voix, par opposition à celles de l’écriture ?L’ouvert du dehorsCes questions font partie de celles posées par Céline Pardo dans La Poésie hors du livre (1945‑1965). Le poème à l’ère de la radio et du disque. Ambitionnant d’écrire une histoire alternative de la poésie, Pardo se focalise sur sa circulation « hors du livre ». Cet intérêt l’amène à étudier des matériaux rarement pris en compte par les histoires littéraires (pratiques de récitation, poésie scéniques, émissions radiophoniques consacrées à la poésie, interviews et lectures de poètes, disques poétiques…). Faire une histoire de la poésie « hors du livre » n’équivaut pas à réécrire une histoire de la seule diffusion de la poésie. Au contraire, pour C. Pardo, les supports sont une composante essentielle des poèmes. Or, bien que les poètes aient beaucoup pensé et exploité les potentialités du médium livresque (théorie mallarméenne du Livre mar., 09 mai 2017 11:33:54 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10326 acta Écrire avec son temps : production & produits littéraires numériques http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10304 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10304/petitjean.jpg" width="100px" />Philippe Bootz définit la littérature numérique comme une « forme narrative ou poétique qui utilise le dispositif informatique comme médium et met en œuvre une ou plusieurs propriétés spécifiques à ce médium »1. Même si les premières œuvres datent des années 1980, ce champ est en perpétuel mouvement, puisqu’essentiellement « expérimental »2 et métaréflexif. En effet, les œuvres qu’il regroupe tentent souvent d’explorer de nouvelles pistes, de repousser les frontières et de repenser leurs prédécesseurs. Elles intéressent ainsi un public plutôt restreint, constitué de critiques et d’autres « écrivains » – ou devrait-on les appeler « créateurs », « producteurs » ? – d’œuvres numériques. Parmi les critiques, Espen Aarseth3a offert au champ l’une de ses principales théorisations, mais ce sont plutôt les travaux de Clément4, Vuillemin & Lenoble5, Vandendorpe6, Bootz7 et Bouchardon8 qui constituent et influencent la critique francophone, les articles du volume dirigé par Petitjean et Houdart-Merot, Numérique et écriture littéraire : Mutation des pratiques, ne faisant pas exception. Bien que la critique – foisonnante – sur la littérature numérique ait envisagé tous les éléments gravitant autour de celle-ci (de l’auteur au lecteur, du contexte aux moyens techniques), cet ouvrage collectif publié en 2015, issu d’une journée d’étude organisée en 2013 à l’Université de Cergy-Pontoise, privilégie – comme l’annonce son titre – l’étude de la production de ces œuvres, en se focalisant à la fois sur l’auteur et ses techniques. Ainsi, il s’ouvre sur cette affirmation : « Que l’on soit écrivain, étudiant, éditeur, professeur ou même simple lecteur, le rapport que l’on entretient à l’écriture se passe aujourd’hui difficilement du numérique. » Elle souligne l’omniprésence du numérique dans nos pratiques de lecture et d’écriture, et plus largement dans la culture et la société et annonce également l’hétérogénéité de l’ouvrage. En effet, ce dernier propose, à la fois, descriptions d’expériences, enquêtes, analyses d’œuvres ou encore essais sociologiques et littéraires, et s’adresse tant au professeur de lettres ou d’écriture créative qu’au chercheur en poétique, littérature numérique, humanités numériques ou sociologie de la littérature. C’est donc un large public qui y trouvera des outils pour appréhender et exploiter au mieux cette mutation culturelle. Implicitement, l’ouvrage semble reconnaître cette variété de sujets et de publics au sein de sa structure : les quatre pre lun., 08 mai 2017 15:14:52 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10304 acta Quand on parle d’influence, qui est le héros ? http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10278 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10278/Schlanger.jpg" width="100px" />Sans Racine, Voltaire eût été un grand poète, et sans Fénélon, qu’eût fait l’homme qui a écrit Velléda et René ! Napoléon était comme eux. Sans Louis XIV, sans ce fantôme de monarchie qui l’obsédait, nous n’aurions pas eu le galvanisme d’une société déjà cadavre. — Ce qui fait les figures de l’antiquité si belles, c’est qu’elles étaient originales : tout est là, tirer de soi. Maintenant par combien d’étude il faut passer pour se dégager des livres ! et qu’il en faut lire ! Il faut boire des océans et les repisser.1Dans la lettre qu’il écrit à Louise Colet le 8 mai 1852, Flaubert fait de l’influence un problème historique, auquel le xixe siècle se trouverait confronté comme aucun avant lui. Plus on avance dans l’histoire, plus la bibliothèque des lettres prend de l’expansion, et plus il devient difficile de se délester du poids du passé. L’abondance des livres est loin de représenter une ressource pour l’écrivain : les grands ancêtres, dont le nombre ne cesse de croître, font entrave dans le chemin vers soi qui, seul, peut mener à l’œuvre originale. L’art contre l’âme ; l’artifice, la technique, le savoir, prérogatives des civilisations avancées, contre la spontanéité de temps révolus : le refrain revient sans cesse sous la plume du correspondant.La possibilité du neufOr Le neuf, le différent et le déjà-là part du constat, difficile à nier, qu’il y a sans cesse, dans le domaine des idées, du neuf. Les œuvres du passé et du présent en témoignent d’elles-mêmes : l’innovation n’est pas seulement possible, mais continuelle. « Comment se fait-il », demande J. Schlanger en ouverture, « que nous puissions concevoir quelque chose pour la première fois, dire quelque chose qui n’a jamais été dit, faire exister quelque chose de nouveau, inventer dans la pensée ? » (p. 5) La question peut sembler naïve, mais elle permet, de par sa naïveté même, d’ébranler le paradigme romantique de Flaubert, dont nous subissons encore aujourd’hui, selon l’essayiste, la force d’attraction. C’est dans ce paradigme seulement, où le neuf doit être conquis sur le déjà-là et ne faire fond que sur lui-même, que la pensée se heurte à l’aporie. La lamentation de Flaubert n’a de sens que depuis cette perspective contradictoire où l’œuvre est idéalisée comme origine absolue — nécessairement originale, en ce qu’elle émane d’un individu unique —, mais toujours menacée de redondance au moment de se mesurer à la masse des idées déjà formulées. Ce cadrage historique est rappelé ponctuellement au long mar., 02 mai 2017 22:50:26 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10278 acta Les Grimm dégrimés http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10268 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10268/9782841337392FS.gif" width="100px" />Si les travaux des folkloristes et des psychanalystes ont eu le mérite de mettre la lumière sur les contes au xxe siècle, ces études reposaient sur une fondation idéologique discutable : le rêve d’une littérature orale, populaire, immémoriale. Depuis une dizaine d’années, des chercheurs tentent de revenir aux texte et aux contextes : Jean‑Michel Adam et Ute Heidmann montrent comment Perrault reconfigure les auteurs de l’Antiquité1, Jean‑Paul Sermain s’intéresse au virage du Grand Siècle2, Ruth Bottigheimer remonte à la Venise renaissante3. Chacun renonce à la quête chimérique d’un conte type, et cherche au contraire à retracer la circulation et la fabrication des textes telles que l’atteste l’histoire littéraire. Il s’agit en somme de se débarrasser du conte pour retrouver les contes. Le livre de Corona Schmiele, Masques et métamorphoses de l’auteur dans les contes de Grimm, s’inscrit dans ce courant, et interroge enfin la figure essentielle et pourtant si mal connue des frères Grimm. En 2013, La Fortune des Contes des Grimm en France4 de Christiane Connan‑Pintado et Catherine Tauveron s’ouvrait sur le constat d’un déficit critique dû essentiellement à l’ombre de Perrault dans l’hexagone et à l’absence, jusqu’à récemment, d’une traduction complète5. Deux barrières qui ne dérangent pas Corona Schmiele : née en Allemagne, la chercheuse y a fait ses études, avant d’intégrer l’université française au début des années 80. Elle est aujourd’hui Maître de Conférences à l’Université de Caen, où elle dirige le département d'études germaniques, mais aussi traductrice. Familière des deux cultures, elle sera une guide précieuse pour nous mener dans les méandres de « ces contes que nous connaissons tous et qui néanmoins restent à découvrir » (p. 101).L’heure des comptesAvant de faire tomber les masques, il convient de se dévoiler soi‑même et Corona Schmiele ne fait pas secret de ce qui anime son travail, ce qui lui donne âme et mouvement : une passion d’enfant qui ne s’est jamais affaiblie. Cet aveu n’est pas abdication de la raison, bien au contraire, l’universitaire entend « rapprocher le regard du lecteur naïf et celui du philologue » (p. 14) pour tenter de mettre à jour les origines de la fascination qu’exercent les Märchen. Loin de l’anecdote personnelle, cette fascination doit être interrogée pour son caractère collectif, pour son ampleur, pour sa force, pour sa longévité, car elle pose en réalité « une question plus importante que de savoir d’où vient tel et tel lun., 24 avril 2017 13:08:21 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10268 acta Pour une anti‑polémologie du savoir. Les structures discursives de l’Occident http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10270 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10270/9782707329585FS.gif" width="100px" />Partageant le sentiment d’avoir fait le tour du monde pour en avoir trop appris, Bertrand Westphal s’écrie à la suite de Blaise Cendrars : « Je tourne dans la cage des méridiens comme un écureuil dans la sienne. » Le poème Le Panama ou les aventures de mes sept oncles, d’où la citation est tirée, est une longue fresque familiale publiée à l’issue de la Grande Guerre, dans laquelle Blaise Cendrars suit les péripéties de ces aïeux éparpillés à la surface du globe. Frustré de tout savoir du monde, et de n’en rien connaître autrement que par procuration, le poète exprime un sentiment paradoxal dont l’écho est particulièrement fort pour la critique littéraire aujourd’hui.Bien connu pour l’importance majeure qu’il accorde à la représentation des espaces en littérature, Bertrand Westphal procède, dans La Cage des méridiens. La littérature et l’art contemporain face à la globalisation, à une incursion dans le champ théorique de la littérature mondiale. Donnant suite à La Géocritique. Réel, fiction, espace (2007) et au Monde plausible. Espace, lieu, carte (2011), deux essais publiés aux Éditions de Minuit qui avaient chacun marqué un tournant dans sa pensée, B. Westphal consacre son dernier ouvrage à la représentation du monde d’aujourd’hui, dit « global », dans la critique et les arts littéraires et plastiques. Conscient d’être tributaire d’un point de vue dominant sur le monde, qu’il identifie comme une vision occidentale hégémonique, B. Westphal n’a pas pour ambition d’apporter sa pierre à l’édifice théorique de la littérature mondiale, mais cherche au contraire à remettre cet ensemble de discours en perspective. Remettre en perspective les différentes pensées occidentales du monde qui, à bien y réfléchir, ne sont pas si divergentes les unes des autres, c’est finalement remettre en question la prétention de l’Occident à détenir le monopole de la pensée du monde, grillageant celui‑ci dans sa cage épistémologique. « Le besoin invétéré de couler l’espace ouvert dans un lieu clos est l’une des marques de fabrique de l’Occident », déclarait‑il déjà dans Le Monde plausible (p. 16‑17).Dès les premières pages, le lecteur sera surpris du ton assez personnel que l’essai prend par moments. S’adressant à un tu que le lecteur ne tarde pas à identifier comme le double textuel d’un je jamais énoncé, B. Westphal exprime dès le début son angoisse de critique enfermé dans ses propres paradigmes épistémologiques : « Mais toi […] qu’en est‑il de tes prisons ? […] c’est sans gloire lun., 24 avril 2017 13:27:11 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10270 acta Usages et mésusages du poème. Comment lire (Paul Celan) ? http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10273 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10273/9782021319057FS.gif" width="100px" />Pourquoi ce poète ? est le fruit d’une recherche qui s’est étendue de 1989 à 2015. Les chapitres qui constituent le livre sont en effet des réécritures d’articles, qui conservent en partie leur unité problématique propre : l’un s’intéresse à la posture des heideggeriens, l’autre à la lecture que fait Gadamer de Celan, deux se penchent sur le cas Derrida et un sur la manière qu’ont Badiou ou Rancière d’interroger le poème dans l’horizon de la politique. Ces cinq premiers chapitres critiquent tous l’usage interprétatif fait par un ou plusieurs philosophes des poèmes de Paul Celan. Les deux chapitres finaux, l’un par la pratique de l’explication de texte, et l’autre par sa théorisation, tentent d’opposer à l’approche philosophique du poème une approche proprement philologique. L’ensemble se donne comme une réflexion sur la nature, les fondements et la légitimité de l’exercice de l’interprétation en général, et de celle de l’œuvre de Celan en particulier.Dans un avant‑propos, Denis Thouard présente son projet de la manière suivante : il s’agit pour lui de revenir sur le contresens opéré par les heideggeriens, qui voyaient dans Celan une espèce de Hölderlin moderne dont le « judaïsme permettait de dédouaner de ses attendus conservateurs et mortifères un discours spéculatif sur la poésie qui espérait faire l’économie d’un examen de conscience. On ignorait que la critique des mésusages de la poésie avait lieu dans les poèmes eux‑mêmes » (p. 9‑10). Autrement dit, l’erreur des heideggeriens était, d’après D. Thouard, double : d’une part, ils plaquaient une grille de lecture conservatrice (manifestement peu adaptée) sur les poèmes ; d’autre part, ils ne voyaient pas dans les poèmes eux‑mêmes la dénonciation des « mésusages de la poésie ». Ces deux écueils étant les deux faces de la même pièce, D. Thouard se propose de déconstruire d’une main les préjugés critiques des philosophes, tout en portant d’une autre main son attention sur les poèmes eux‑mêmes : « rendre sa voix éminemment critique à cette poésie en démontant la logique de ces lectures est une façon de ramener l’attention aux textes eux‑mêmes » (p. 10).Nous suivrons les deux moments de cette attitude (déconstruction de la logique des philosophes, retour à l’attention des textes), avant de tâcher d’en tirer quelques leçons sur ce que peut vouloir dire une réception probe de la poésie — un usage qui ne fût pas mésusage.Contre les philosophesDans les premiers chapitres de son ouvrage, D. Thouard critique princi lun., 24 avril 2017 13:37:00 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10273 acta Vigny, cent cinquante ans après http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10243 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10243/9782745330413FS.gif" width="100px" />Peut‑on encore dire du nouveau sur Vigny ? Les chercheurs réunis à Cerisy en 2013 ont brillamment répondu à cette question. L’ouvrage dirigé par Lise Sabourin et Sylvain Ledda offre un enthousiasmant panorama de l’œuvre de Vigny et propose des approches variées qui permettent une profonde relecture critique d’un ensemble de textes longtemps pris dans un entrelacs d’idées reçues, à l’instar de la fameuse image, construite par Sainte‑Beuve, de la « tour d’ivoire » dans laquelle le poète aristocrate se serait réfugié dans la dernière partie de sa vie. Le présent recueil a tout d’une entreprise de démolition de cette tour, puisque Vigny y apparaît aux prises avec son temps. La brève introduction de l’ouvrage trace des lignes qui donnent forme à un portrait de Vigny qui échappe à toute simplification réductrice :[Vigny est] un romantique à l’écoute de son temps, soucieux de la fortune littéraire de son œuvre, prophète paradoxal puisqu’il effectue une remise en cause déjà moderne des dogmes, politiques et sociaux comme religieux, tout en respectant une exigence d’épuration formelle et de renoncement lucide, quasi classiques. En perpétuel dialogue avec les formes esthétiques de son temps, mais aussi en scrutation de soi comme de la société, ses œuvres cherchent un absolu littéraire et humain dont les fondements s’esquivent au fil de son enquête philosophique, ouverte à tous les courants de pensée, mais dont le résultat, toujours déceptif, ne lui interdit pas la ciselure de la parole, qui finit par offrir un autre accès à la vérité, celle du sens du passage de l’écrivain en ce monde. (p. 13‑14)L’ouvrage se divise en quatre chapitres, chacun consacré à un genre ou à un thème : « Vigny et la poésie », « Vigny et le théâtre », « Vigny et l’Histoire » et « Vigny et la critique ». La poésie de Vigny : un cristal à l’épreuve du mondeSi Vigny est bien l’un des prophètes du romantisme, on ne saurait comprendre son œuvre si l’on se contentait de « cette image d’un poète pessimiste, d’un sage soupçonné d’être ennuyeux, d’un classique figé dans sa gradeur » (p. 15). Aurélie Foglia‑Loiseleur propose d’abord une lecture de la poésie de Vigny sous l’angle du système, ce qui l’oppose à la conception souvent associée au romantisme d’une poésie innée. L’œuvre poétique de Vigny apparaît ainsi comme un « effort vers l’idée pure qui vise la synthèse systémique » (p. 19). Au cœur de la pensée poétique de Vigny se trouve la notion de pureté, dont A. Foglia‑Loiseleur montre qu’elle s’en lun., 17 avril 2017 09:21:25 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10243 acta De la méthode : la thèse comme « chasse au trésor » http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10245 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10245/9782081380516FS.gif" width="100px" />Cet ouvrage d’Umberto Eco, dont la publication initiale remonte à 1977, fut traduit dans plus de vingt langues, y compris « dans des pays […] où les exigences pour une thèse sont différentes » (p. 12). La première version en français est parue chez Flammarion en août 2016, quelques mois seulement après le décès de l’auteur. Il s’agit des premières épreuves non corrigées, ce qui explique le caractère inachevé de l’ensemble (de nombreux tableaux manquent à l’appel, faute d’avoir été insérés dans les endroits prévus à cet effet). L’introduction est celle de l’édition italienne de 1985. Il peut sembler paradoxal de publier en français un livre écrit en Italie à la fin des années 70 (postface, p. 325). Umberto Eco tentait alors, dans un contexte politique trouble (les « années de plomb »), de convaincre les étudiants rebelles « de l’utilité de se soumettre aux règles rigoureuses que requiert la laurea1» (p. 332). Néanmoins, comme le rappelle l’auteur dans son introduction « les règles pour faire un bon travail de recherche sont […] les mêmes en tout lieu et à quelque niveau de complexité que ce soit » (p. 12). Nous pourrions également ajouter : en tout temps. Aujourd’hui comme hier, le candidat doit démontrer qu’il maîtrise l’exercice de la quête scientifique et qu’il en a compris les tenants et les aboutissants. C’est pourquoi « vouloir faire une thèse de laurea sans se plier à ces règles est une demi‑mesure : mieux vaut rejeter le principe même de la thèse », conseille l’auteur (p. 332). Le titre Comment écrire sa thèse fait immédiatement penser au guide pratique, au manuel didactique destiné à ceux qui ont peur de se tromper (ou de mal faire) et qui éprouvent par conséquent le besoin d’être rassurés. Le sommaire (p. 7‑9) reflète d’ailleurs les différentes phases du travail à accomplir : questionnements préliminaires (enjeux de l’exercice et choix du sujet), conduite des investigations (recherche et exploitation du matériau), formalisation des résultats obtenus (rédaction et mise en page). Bien que les nouvelles technologies de l’information et de la communication n’aient pas été intégrées à l’édition 2016, cela n’affecte en rien le fond du propos qui vise à transmettre « une méthode rigoureuse pour organiser les étapes de son travail, trier, sélectionner, et hiérarchiser le matériau » (p. 328). Certes, le support a changé — depuis les années 70 l’étudiant est passé de la machine à écrire à l’ordinateur, des fiches bristol aux logiciels d’organisation de donn lun., 17 avril 2017 09:40:19 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10245 acta Les nouveaux lieux du <em>Theatrum mundi</em> http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10250 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10250/9782745329370FS.gif" width="100px" />Généralement, on se réfère au theatrum mundi1pour évoquer l’idée d’une théâtralité du monde, théâtralité que le contexte de la mondialisation ne change guère. L’essai de Stéphanie Bérard vise en tout cas à appréhender la « mondialité » des pièces de José Pliya, un dramaturge peu étudié dont l’œuvre innovante et exemplaire méritait bien une monographie. Le projet de l’auteur est d’étudier l’« ouverture à l’autre et au monde [qui est] manifeste dans le théâtre de José Pliya qui fait se dérouler l’action de ses pièces aussi bien en Europe (France, Allemagne) que dans les Amériques (Caraïbes, Amérique latine) ou choisit de projeter ses personnages dans un hors‑temps et un non‑lieu » (p. 12). Pour ce faire, le cadre théorique est emprunté au concept de « Tout‑Monde » d’Édouard Glissant, dont l’une des citations figure en épigraphe, et à celui d’« écrivains pulvérisés », proposé par Nancy Huston. Si l’autorité d’Édouard Glissant fait l’unanimité dans le domaine des études littéraires francophones auquel est vouée la collection où paraît cet ouvrage, nous sommes tout de même surpris que le manifeste « Pour une littérature‑monde en français », dont ce dernier est signataire, et les livres qui en sont issus2, de même que le collectif Pour un Théâtre‑Monde3 ne soient pas évoqués. En effet, non seulement ils revendiquent eux aussi l’héritage d’Édouard Glissant, mais ils proposent nombre d’analyses qui auraient à coup sûr enrichi la réflexion de l’auteur. Celle‑ci ne repose pas sur une définition stricte de la notion du « théâtre‑monde » et procède sans méthodologie précise, en dehors d’une analyse interculturelle certes rigoureuse, qui articule de manière diachronique les parcours personnel et professionnel de José Pliya ainsi qu’une étude de ses œuvres et de leurs représentations scéniques. Or, la définition du théâtre‑monde que livrent Yamna Abdelkader, Sandrine Bazile et Omar Fertat aurait donné un cadrage théorique qui entre en résonnance avec les schèmes qu’elle se propose de lire : le théâtre-monde désigne le trait d’union qui relie le théâtre au monde, voire aux mondes. Il s’agit donc […] d’étudier les liens, les relations, les connivences comme les confrontations et les tensions qui s’avèrent manifestes ou sous‑jacentes d’une scène à l’autre, de la scène à la salle, du texte à la scène, d’une langue à l’autre, de la langue au langage du corps, d’une culture à l’autre, de la scène à l’école, d’un espace à l’autre, du groupe à l’individu, de soi à l’autre, de m lun., 17 avril 2017 10:05:42 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10250 acta <em>Qui vivra qui mourra </em>: éthique des naufrages http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10224 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10224/9782226314918FS.gif" width="100px" />L’éthique des naufrages, ou lifeboat ethics, est une branche à part entière de la philosophie morale depuis l’Antiquité. Hécaton de Rhodes se demandait si, lors d’un naufrage, voyant un sot attraper une planche, le sage devait la lui arracher. Formulée par un philosophe stoïcien, la question de savoir qui sauver quand tout le monde ne peut pas survivre ne tient pas compte de la panique, de la confusion, de l'instinct de survie : elle se pose en termes purement moraux. Lilian Griffith raconte dans Les Faux‑Monnayeurs1une tout autre histoire : celle du naufrage de La Bourgogne (un épisode réel, qui eut lieu en 1898, mais que Gide semble romancer). En plein naufrage, la jeune femme sauve une petite fille qui se noie et parvient à la transporter dans un canot de sauvetage. C’est là que l’horreur commence : deux marins, avec une hache et un couteau de cuisine, coupent les mains des naufragés qui tentent de monter à bord : « S’il en monte un seul de plus, nous sommes tous foutus. La barque est pleine. » Le naufrage est un des paradigmes de la question de la priorisation des vies en situation d'urgence, au centre de l'ouvrage de Frédérique Leichter‑Flack. Mais le naufrage est un aléa, de l’ordre de la catastrophe naturelle ; tandis que la question de la priorisation des vies peut malheureusement advenir dans une situation volontairement organisée.Les camps & le paradigme de la sélectionL’introduction de Qui vivra qui mourra est saisissante :Vous vous tenez debout au milieu d’un groupe de gens rassemblés en carré ; mais on vous bouscule de toute part car ceux qui sont sur les bords veulent votre place au centre. Sur les bords, en effet, on prend des coups de manière aléatoire, et, à force, des coups vous achèvent. Le but du jeu est de rester le dernier sur la piste et, pour durer, il faut s’efforcer d’être toujours le plus possible au centre du groupe, protégé par les autres. (p. 7)Ce « jeu », c’est celui de la sélection sur la place d’appel de Buchenwald, tel que l’a raconté David Rousset dans Les Jours de notre mort2. La machine exterminatrice nazie ne se contente pas de tuer en masse ses victimes ; elle organise préalablement leur déshumanisation. Elle créé artificiellement des situations bloquées, où le dispositif de « mort pour tous » prend d’abord l’apparence de « pas assez de vie pour tous ». La structure du camp impose aux prisonniers, pourtant condamnés, une compétition pour la survie : nourriture en quantité insuffisante pour les besoins vitaux, char lun., 10 avril 2017 10:29:15 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10224