Parutions Acta Fabula http://www.fabula.org/revue/ Dans l'ensemble des publications consacrées à la littérature, Acta fabula sepropose de recenser les essais présentant de nouveaux objets théoriques,mais aussi les ouvrages collectifs qui, relevant d'un champ disciplinaireplus étroit, recèlent de réels enjeux de poétique générale. fr contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) 60 Copyright © Fabula contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) acta Splendeurs & misères du roman de fille : les romanciers & la prostitution dans le second XIX<sup>e</sup> siècle européen https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12131 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12131/9782600058285-475x500-1.jpg" width="100px" />Longtemps passée sous silence en tant qu’objet d’étude universitaire, l’histoire de la prostitution réelle ou fictive du xixe siècle a fait l’objet, comme ce livre commence par le rappeler, d’un regain d’intérêt depuis une quarantaine d’années1, qui n’est pas sans faire écho au récit des destinées féminines en vogue sans même parler des études de genre auxquelles le sujet pourrait se rattacher. C’est dans ce contexte que s’inscrit le présent ouvrage qui résulte d’une thèse soutenue en 2014 à l’Université de Tours sous la direction de Philippe Chardin. À la fois volumineux par sa volonté d’exhaustivité et original dans son approche comparatiste, celui-ci se veut un travail complet dont le but premier est de redécouvrir les spécificités d’un personnage-type oublié — la prostituée —, que l’on croit connaître mais dont on mésestime la richesse artistique, de redécouvrir par son intermédiaire le sous-genre littéraire dont il est le centre et, à partir de là, tenter de proposer de nouvelles hypothèses de lecture et d’interprétation.Pour ce faire, il présente une étude équilibrée en trois parties, subdivisées chacune en trois chapitres, auxquelles s’ajoutent deux annexes comportant une chronologie de la prostitution aux xixe et xxe siècles, ainsi qu’une troisième incluant un recensement des romans et nouvelles publiés à cette période dans les littératures espagnole, française et russe. La bibliographie proposée est en outre très riche et s’avère précieuse à qui voudrait approfondir les différentes analyses.Peinture d’un personnage-typeL’ouvrage commence par une introduction complète (p. 9-26) qui, après avoir fixé l’emploi définitionnel et le contexte critique, avance qu’il manque, parmi les titres consacrés au personnage féminin dans le roman français, russe ou espagnol, une étude qui se focaliserait seulement sur la fille naturaliste2 — ce que Marjorie Rousseau-Minier se propose de faire. Le corpus retenu est ensuite justifié, représentatif des diverses modalités de la prostitution, des différentes manières de l’écrire comme de la réception d’un tel thème entre 1865 et 1885 : Crime et châtiment de Dostoïevski, Marthe, histoire d’une fille de Huysmans, La Fille Élisa d’Edmond de Goncourt, Nana de Zola, ainsi que La Desheredada de Pérez Galdós et La Prostituta et La Pálida de López Bago. De manière cohérente, la littérature russe apparaît comme annonciatrice du roman de la prostituée tel qu’il naîtra pleinement en France ; la littérature espagnole comme son prolo lun., 15 avril 2019 09:44:18 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12131 acta Des harpes pendues ou les impossibles de la littérature https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12136 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12136/obstinément-la-littérature.jpg" width="100px" />Voilà un ouvrage de récolement, au sens ancien du terme, c’est‑à‑dire un travail d’inventaire, lui‑même permis par un jeu de montage‑collage de différents travaux menés au fil du temps par l’auteur, Éric Benoit, et qui, ainsi rassemblés, font apparaître le chemin(ement) qu’il a parcouru. Explorant la littérature moderne, il s’est plus particulièrement aventuré sur ses terres arides, les cartographiant, s’interrogeant sur ce paradoxe qui la traverse : le constat d’une parole impossible à dire qui nourrit lui‑même une parole incessante, obstinément.  C’est ainsi, du moins, qu’il présente le propos de son ouvrage dans son introduction : « ce que ce livre voudrait mettre en évidence dès se premiers chapitres, c’est ce qui fait obstacle à la littérature, et qui la provoque ainsi à être, ce contre quoi elle a obstinément à lutter, lui est aussi intérieur et intrinsèque, constitutivement » (p. 9). Or cet obstacle, il est aussitôt nommé : c’est la menace du silence. Dire le silence, sans cesseDès lors, les études qui nous sont proposées s’efforcent d’explorer les formes que prend cette lutte de la littérature avec le silence ; recensons‑les sans plus tarder : le premier chapitre, intitulé « Bouche bée », dresse le constat de l’omniprésence de ce thème de l’impuissance à dire dans la littérature, et ce depuis ses origines même comme en témoignent par exemple des vers de Sappho ou ce Psaume 137, auquel l’auteur revient à plusieurs reprises — et qui évoque ces harpes pendues par les exilés de Jérusalem qui donnent son titre à ce compte rendu, harpes pendues car les mots sont devenus impossibles, ce qui n’empêche pas les chanteurs de désirer chanter. Première obstination de la littérature : donner du sens à mon expérience singulière même si elle est incommunicable, « donner du sens au monde que j’habite, aux autres qui m’accompagnent, et au monde que j’abrite en moi » (p. 25). Mais si telle est la spécificité de la littérature en son essence, quelle est celle de la littérature moderne que l’auteur se donne le champ d’étudier plus précisément ? Nous reviendrons sur cette question qui constitue, nous semble‑t‑il, un fil rouge important de l’ouvrage ; contentons‑nous pour le moment de rappeler avec l’auteur que les événements de la modernité (les (r)évolutions du xixe, puis les traumatismes du xxe siècle) ont constitué une étape décisive dans la prise de conscience par les auteurs comme par les lecteurs de l’impuissance pratique et politique de la littérature que le sile lun., 15 avril 2019 09:47:16 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12136 acta Le cinéma projeté des poètes spatialistes https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12138 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12138/9782376280460-475x500-1.jpg" width="100px" />Dix-septième livraison de la dynamique collection « Le cinéma des poètes », dirigée par Carole Aurouet aux Nouvelles Éditions Place, où figurent déjà les incontournables Duras, Prévert ou Queneau, l’ouvrage de Marianne Simon-Oikawa exhume, avec Pierre et Ilse Garnier, un pan de la poésie avant-gardiste méconnu, du moins des spécialistes d’études cinématographiques, et leur découvre un destin audio-visuel encore jamais remarqué par les experts en littérature1.Un projet en creuxDeux raisons au moins peuvent expliquer pourquoi ce lien entre les poètes spatialistes et les images mouvantes et sonores est demeuré inexploité : les pièces les plus probantes du dossier n’ont pas toutes été publiées et, dans les ouvrages déjà parus, le rapport entre spatialisme et cinéma reste à construire théoriquement. Dans le droit fil de la réponse de Pierre Garnier à Christian Janicot, l’éditeur de la fameuse Anthologie du cinéma invisible, faisant état de « scenarii de films […] restés dans les “cartons” », réponse malheureusement restée lettre morte puisqu’aucune création spatialiste ne fut retenue pour publication, M. Simon-Oikawa donne ainsi, d’une part, à découvrir des œuvres inédites et, d’autre part, à relire sous un angle nouveau des œuvres déjà connues (p. 8-9). Autant dire que le cinéma ne fut jamais le projet premier du couple Garnier, attachés avant tout à la poésie, dont la sphère audiovisuelle leur apparut seulement comme « l’un des possibles » (p. 12).C’est donc la cartographie de cette potentialité cinématographique qui est ici esquissée de manière suggestive en la montrant, le cas échéant, au creux des recherches spatialistes sur le mouvement des lettres et des mots, et sur la reproduction technique des sons. C’est pourquoi l’on pourrait presque caractériser la démarche de l’historienne de la littérature comme une rétroprojection du cinéma sur un vaste corpus d’archives, de créations et de correspondances, qui est donc à la fois présenté, décrit en termes évocatoires pour pallier le manque d’illustrations, et analysé dans ses virtualités audiovisuelles – sans que cette lecture au prisme du septième art soit, d’une quelconque manière, synonyme de forçage interprétatif, tant la notion de projection informe l’œuvre entier du couple Garnier.M. Simon-Oikawa commence d’ailleurs par déployer le spectre de leur attachement originaire à ce qui est alors beaucoup moins un art qu’un divertissement forain et populaire voire, avant tout film en particulier, un simple dispos lun., 15 avril 2019 09:50:46 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12138 acta De Marcel Ntsoni à Sony Labou Tansi https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12145 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12145/9782271124456-475x500-1.jpg" width="100px" />« Après sa mort, il y a eu un petit purgatoire. Dix ans après, il n’y avait pas énormément de choses sur Sony. Et puis, peu à peu, sa notoriété s’est élargie au-delà du public habituel de la littérature africaine. Aujourd’hui, il apparaît comme un grand écrivain qui dépasse de loin les frontières du Congo et de l’Afrique, ce qui correspond à sa volonté de s’adresser au monde entier. Il disait qu’il voulait coincer la terre entre deux mots. »Nicolas Martin-GranelMembre du CIEF (Centre International d’Études Francophones) lié à la Sorbonne, Céline Gahungu a soutenu, en 2016, une thèse intitulée Élan et devenir. Sony Labou Tansi (1967-1975) : naissance d’un écrivain, dont est issu le présent essai. Chercheur associé à l’ITEM / CNRS (Institut des Textes et Manuscrits Modernes), elle codirige l’équipe « Manuscrits francophones ». Reprenant le concept d’Alain Viala, Céline Gahungu étudie, non plus un écrivain français du xviie siècle – Racine –, mais un écrivain francophone du xxe siècle : Sony Labou Tansi. Comme l’indique le titre de ce compte rendu, l’un des enjeux de l’essai est la transformation de Marcel Tsony (1947-1995) en Sony Labou Tansi. C’est en hommage à Tchicaya U Tam’si que Marcel Tsony adopte ce pseudonyme. L’essai porte sur les cahiers de jeunesse, souvent enluminés, de l’auteur, dont plusieurs pages sont reproduites et qui sont également accessibles en ligne. Le Sony Labou Tansi de C. Gahungu, au sens du livre et de la personne, n’est pas encore l’auteur de La Vie et demie (1979), mais un jeune homme qui écrit entre 1967 et 1975. L’essai se focalise donc à la fois sur la jeunesse et la genèse d’un écrivain, entre analyse interne – textuelle – et analyse externe – contextuelle. Laissant de côté les clichés de l’écrivaillon au génie pour mieux donner une idée de la fabrique de l’écrivain, entre fantasme et réalité, C. Gahungu, comme son plan l’indique, reprend et analyse l’auteur à partir de ses propres mots, en particulier ce qu’il appelle le « boulot d’écrivain ».Jeunesse d’un écrivain (1967-1975) : les cahiersLe concept d’« œuvre de jeunesse »C. Gahungu rappelle que la catégorie d’œuvre de jeunesse a d’abord été employée à propos de Flaubert par Claude Duchet, dans un article intitulé « L’écriture de jeunesse dans le texte flaubertien ». Elle problématise cette notion avant de l’appliquer à Sony Labou Tansi en indiquant les deux limites qu’elle y voit : celle de la valeur de cette littérature et celle de la durée de la jeunesse. Cette problémat lun., 15 avril 2019 09:55:11 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12145 acta Rimbaud, Verlaine : une somme poétique https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12120 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/" width="100px" />La somme & le resteRimbaud, Verlaine, vies et poésies mêlées sur 1 856 pages. Tout semble dit là, ou presque. Ajoutons qu’il s’agit d’un « concert d’enfers », formule que l’on doit à Rimbaud en personne. C’est en réalité une polyphonie, avec de nombreuses voix, ainsi que du corps. Beaucoup de corps. Parce qu’il fallait bien donner raison à Rimbaud, dont la Saison termine sur le mot « corps », dûment souligné : « la vérité dans une âme et un corps ». Et il convenait aussi bien de rendre justice au corps de Verlaine, selon une voie que, le premier, Alain Buisine avait su frayer1.Appareil critique, documents divers et variés : ce très fort ouvrage pèse, tout habillé, plus d’un kilo trois cent, soit un peu plus que le « Quarto » (Gallimard) consacré à Antonin Artaud2, à peine moins que celui des Œuvres de Guy Debord3. Ce Concert d’enfers exploite pleinement les possibilités offertes par le format « Quarto » : la part belle y est faite à l’iconographie et aux documents, de sorte que le lecteur est amené à mieux envisager le poème in situ, selon le contexte propice à l’émergence de ce « roman de vivre à deux hommes4 ».L’entreprise, bordée d’impossible et de passion, tenait de la gageure autant que de l’évidence. Croiser les œuvres de Verlaine et de Rimbaud n’en tombe pas moins sous le sens. On s’étonne d’avoir eu à attendre si longtemps avant qu’un pareil ouvrage puisse voir le jour. Faire tenir tout Rimbaud (ou presque) ainsi que tout Verlaine (ou presque) en un seul volume : double pari que les maîtres d’œuvre de ce Concert d’enfers ont su relever. Or, il convenait de ne pas placer trop didactiquement les deux hommes côte à côte, encore moins de les poser face à face, en inoffensifs chiens de faïence. On regrette quelque peu que Verlaine file tout seul après les Illuminations. Mais c’était inévitable. Lié, en réalité, à la physionomie des œuvres de Rimbaud et de Verlaine.Si les deux corpus poétiques entrent naturellement en résonnance, les éditeurs scientifiques d’Un concert d’enfers, Solenn Dupas, Yann Frémy et Henri Scepi, ont pris soin de lier Rimbaud et Verlaine en rendant sensibles dans leurs trajectoires communes et respectives, ces « points de contact, […] lieux de croisement, […] moments de coïncidence et […] moments de crise » (p. 7-8) qui font l’incandescence de ce qu’on a pu nommer, chez Rimbaud, « œuvre-vie5 ».Signalons d’emblée que le trio éditorial s’est bien gardé d’ajouter benoitement à la légende. Ce Concert d’enfers se présente comme une lun., 08 avril 2019 11:11:44 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12120 acta La création littéraire : petite incursion dans une fabrique à mots vivante https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12123 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12123/img_674.jpg" width="100px" />Violaine Houdart-Merot, instigatrice du master de création littéraire et du doctorat de recherche en création de l'Université de Cergy-Pontoise, signe un précis synoptique dans la belle collection « Libres cours » des Presses Universitaires de Vincennes ; elle y développe les enjeux d’une filière prometteuse : les pratiques littéraires comme professionnalisation des divers métiers de l’écriture.En guise de préambule, l'auteure retrace l’historique de la tradition rhétorique qui a imprégné les conceptions de la littérature jusqu’à la fin du xixe siècle, période durant laquelle elle fit l’objet d’un rejet. Après 1880, « les œuvres littéraires sont conçues comme des objets à observer, dans une perspective qui se veut historique et critique, tout en restant normative et évaluative » (p. 14). Ainsi naquit la « culture du commentaire » (dissertation ou commentaire de texte), identifiée sous ce nom par Michel Charles, qui repose, pour l’essentiel, sur « une écriture de glose » (p. 14). À cette même époque le doctorat abandonne son oralité pour devenir la somme scientifique rédigée qu’il est aujourd’hui. La dissolution de la rhétorique est responsable d’un « rapport d’admiration et non plus d’appropriation à l’égard des textes littéraires » (p. 15), d’une utilisation restreinte de l’écriture cantonnée à la dimension critique, et d’un divorce acté entre la lecture et la composition, qui est elle-même scindée en deux champs : la critique et la création littéraires. L’art d’écrire fut ainsi boudé par l’enseignement supérieur, car il ne correspondait pas aux contenus évalués par les concours qui forment à une pratique rhétorique autour de la dispositio, autrement dit : l’art du plan. Petit à petit, la littérature s’est retrouvée isolée des autres formes d’art, un phénomène que V. Houdart-Merot analyse ainsi :La littérature jouit en France d’un prestige qui la rend intouchable, réservée aux génies, générant une posture de vénération et suscitant un art de la célébration. De plus, la tradition universitaire bien ancrée depuis un siècle dans la culture du commentaire et la théorie littéraire séparée de toute pratique n’ont pas rendu possible dans les années 1970 cette association entre pratique et théorie, contrairement à ce qui s’est instauré dans les toutes nouvelles UFR (unités de formation et de recherche) d’arts introduites dans les universités à cette époque (p. 20).L’efflorescence des ateliers d’écritureLes ateliers d’écriture, dont la charge avait initialement ét lun., 08 avril 2019 11:13:24 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12123 acta Autour du cas Heidegger vu par François Rastier : quelques réflexions sur la responsabilité de l’écrivain https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12119 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/" width="100px" />À contre‑courant des modes et des valeurs établies, ce nouvel essai de François Rastier consacré à la publication en France des Cahiers noirs de Martin Heidegger repose opportunément la question de la responsabilité du philosophe dans l’espace public. Il approfondit un certain nombre de traits inquiétants mis au jour dans un précédent ouvrage, Naufrage d’un prophète (PUF, 2015) et que vient souligner l’oxymore « messie antisémite ». La concordance accablante de la théorie et des actes confirmée par les derniers écrits publiés interroge le décalage entre les faits et l’image du grand Penseur ; les analyses s’attachent à la généalogie de cette pensée et à la fascination persistante qu’elle provoque. Nous évoquerons en prolongement quelques réflexions sur la fiction et la rationalité, questions suscitées par cette critique dont les enjeux nous paraissent majeurs.Écrits, faits & contextesLa stratégie de publication posthume adoptée par celui que ses thuriféraires qualifient de « plus grand philosophe du vingtième siècle » repose sur l’intuition d’un avenir propice à l’expression de son antisémitisme, dans lequel une crise portée à l’échelle mondiale redonnerait vigueur à la vieille théorie du bouc émissaire. Le même avait fait « profil bas » dans l’après‑guerre, cherchant astucieusement à se ménager des cautions juives et faisant passer provisoirement son adhésion au nazisme pour une « grosse bêtise » (voir à ce sujet Naufrage d’un Prophète).Les œuvres publiées à titre posthume ne vont pas dans le sens de cette contrition. Ainsi de Beiträge zur Philosophie, livre présenté comme aussi important que Sein und Zeit et qui paraît en 1989, avec un retard de cinquante ans ; ainsi de a fortiori des Cahiers noirs,rédigés de 1931 à 1973, et dont la traduction ne commence à paraître en France qu’en 2014 (4 premiers tomes) avec du retard sur d’autres pays (Allemagne, États-Unis, Espagne, Italie).La posture du messie se double d’une tactique de dévoilement progressif. Sein und Zeit, « premier tome d’une œuvre encore incomplète » (p. 46), voilait une vérité que les livres publiés ultérieurement formulent plus directement. Une lettre de 1943, seulement publiée en 2004, donne à comprendre un rouage essentiel de cette révélation différée : il s’agit des Decknamen ou mots couverts, dont le vrai sens n’est donné qu’a posteriori. Là où le livre de 1927 disait Sein (Être), il convenait de lire Vaterland (la patrie allemande) ; quant aux parasites qui s’attaquent aux racines de lun., 08 avril 2019 11:08:02 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12119 acta D’être marié à se marier : représentations du mariage de la Révolution à la Grande Guerre https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12127 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/" width="100px" />De la nuit de noces décrite par Balzac comme un « viol légal1 » en 1829, au « pot-au-feu cantharidé2 » dont rêve Paul Bourget à la fin du siècle, les représentations du mariage connaissent des évolutions majeures au fil du xixe siècle. C’est ce que s’attache à montrer, avec finesse, Écrire le mariage au xixe siècle dirigé par Anne Verjus et Stéphane Gougelmann. Ce recueil rend compte des bouleversements dans l’écriture du mariage au cours d’un long xixe siècle qui prend sa source dans les Lumières et s’achève avec la Grande Guerre. Ce volume collectif, paru en 2017, est issu d’un colloque international qui s’est tenu à l’Université Jean Monnet à Saint-Étienne les 3 et 4 octobre 2013 et à l’Institut des sciences de l’homme de Lyon les 30 et 31 janvier 2014. Le recueil réunit les communications de spécialistes de littérature et d’histoire, et s’enrichit de ces approches croisées. Ce choix de la transdisciplinarité permet d’élaborer une histoire subtile des représentations du mariage, la littérature se nourrissant de l’approche historique et inversement. L’ouvrage est dirigé par St. Gougelmann, maître de conférences en Lettres à l’Université de Saint-Étienne et membre de l’UMR IRHIM, spécialiste de la littérature française de la fin du xixe siècle, et par A. Verjus, historienne du politique, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de l’histoire de la famille et de la citoyenneté sous la Révolution. Les deux directeurs ont pu apporter chacun leur regard de spécialistes l’un de littérature, l’autre d’histoire, l’une du début, et l’autre de la fin du siècle. L’introduction générale et les présentations des chapitres bénéficient de cette collaboration pluridisciplinaire, mêlant une extrême précision historique avec la mise en valeur de textes littéraires rares. La recherche socio-historique s’était jusqu’ici intéressée surtout au mariage sous l’Ancien Régime, ou alors avait fourni des études s’étendant sur des périodes trop longues pour saisir les spécificités et les évolutions internes au xixe siècle. Bien que le thème ait été abordé dans plusieurs monographies, comme celle ancienne mais toujours éclairante d’Arlette Michel au sujet du mariage chez Balzac3, il n’existait aucune synthèse sur le mariage dans la littérature française du xixe siècle dans son ensemble.L’introduction générale permet de saisir toute la richesse de la notion de mariage au xixe siècle, et le caractère problématique de cette notion dans l’ère postrévolutionnaire. Le mariage est pou lun., 08 avril 2019 11:14:28 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12127 acta Pense pas bête pour penser les bêtes https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12110 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12110/1530235851_9782130799092_v100.jpg" width="100px" />Selon The Economist, 2019 sera l’année du véganisme1. La recherche littéraire semble lui donner raison. Les appels à contribution se multiplient : l’université Paris 8 organisera au printemps un colloque intitulé « Viande(s). Stéréotypies sémiotiques et inquiétudes culturelles2 », tandis que l’Université d’Artois posera à l’automne la question des « Représentations animales dans les mondes imaginaires : vers un effacement des frontières spécistes ? ». Les revues suivent aussi : Itinéraires va consacrer un numéro au « Discours animal », et Trait d’Union consacrera son dixième numéro à « La condition animale ». Ces événements s’annoncent tout à fait réjouissants, tant la question du spécisme ouvre des perspectives fécondes non seulement sur l’étude du bestiaire littéraire, mais sur ses enjeux éthiques et politiques, avec un renouvellement profond de la pensée humaniste. La question animale touche à des prénotions profondément ancrées dans la culture occidentale, et les débats se limitent trop souvent à l’échange de clichés. C’est tout l’intérêt de La Révolution antispéciste que de proposer des bases solides, à la fois philosophiques, biologiques et historiques, aux discussions qui s’annoncent. Les trois directeurs de l’ouvrage viennent en effet d’horizons disciplinaires forts différents : Yves Bonnardel est philosophe et éditeur, ayant notamment co-fondé en 1991 Les Cahiers antispécistes ; Thomas Lepeltier est astrophysicien de formation, tandis que Pierre Sigler est historien. Ils s’associent pour cet ouvrage à David Olivier, co-traducteur de La Libération animale, l’ouvrage fondateur de Peter Singer3, et à Estiva Reus, docteur en économie et philosophe politique. Chacun de ces cinq auteurs prend en charge un ou plusieurs chapitres, pour un total de douze articles, parfois tirés des Cahiers antispécistes, parfois inédits. Les formats sont assez divers, de la brève mise au point de quelques pages au court essai. Un ensemble a priori très hétérogène, qui tire pourtant sa cohérence de son souci didactique, de sa volonté de faire le tour de la question pour offrir aux non-spécialistes un état des lieux des enjeux en cours.De quoi parle-t-on ?L’ouvrage s’ouvre sur une série d’articles à ambition définitionnelle afin de (re)cadrer les notions en jeu. D. Olivier commence par définir le spécisme et en décrire les mécanismes, notamment à travers une série d’analogies avec le sexisme et le racisme, formes de discriminations aujourd’hui largement reconnues. Au chapitr lun., 01 avril 2019 10:03:19 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12110 acta Narcisse dans tous ses états https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12091 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12091/book-08534453.jpg" width="100px" />Issu d’une thèse terminée en 2013, cet ouvrage d’Audrey Mirlo traite de la représentation du philosophe dans la littérature française de la première moitié du xviiie siècle. L’auteure y analyse plusieurs figures de penseurs apparues dans les fictions des années 1720 à 1750, afin d’exposer l’ambiguïté avec laquelle elles ont été mises en scène. Elle use de l’expression « Narcisse philosophe » pour désigner ces personnages qui consacrent leur vie à l’étude et à la pensée, risquant de se détourner du bien commun et de se complaire dans la contemplation vaniteuse de leurs propres idées.Pour explorer la spécificité de ces philosophes fictifs, A. Mirlo se fonde sur un corpus de journaux et de romans écrits à la première personne par quelques écrivains notables de l’après-Régence (Marivaux, Prévost et Montesquieu en premier lieu). Elle confère par ailleurs au terme de « philosophe » une acception ample, qui lui permet d’ajouter à son corpus premier divers personnages qui se disent philosophes ou qui sont perçus comme tels par leur entourage. L’ouvrage est divisé en trois parties de deux chapitres chacune, correspondant respectivement aux relations du philosophe à son texte, du philosophe au monde et du philosophe au lecteur. Quatre figures principales font l’objet de ce parcours : le spectateur français1 et l’indigent philosophe2, qui fournissent le titre des journaux créés par Marivaux ; Cleveland, le personnage éponyme du roman de Prévost3 ; et Usbek, le célèbre Perse de Montesquieu4.D’après A. Mirlo, si les écrivains du premier xviiie siècle ont cherché à raconter des histoires de philosophes, c’était avant tout pour disséquer le mouvement même de la pensée. À cette fin, ils ont représenté la vie de penseurs à l’identité fluctuante, en soulignant les limites de leur entendement et, plus généralement, la fragilité de toute construction intellectuelle. La portée théorique de l’ouvrage est donc large. A. Mirlo se propose d’y étudier les critiques du statut du philosophe par les écrivains d’une période de transition, située entre un xviie siècle sceptique et une époque des Lumières qui a consacré le triomphe de la philosophie. Le philosophe & le texteDans la première partie de l’ouvrage, A. Mirlo traite les œuvres du corpus en tant que textes à la première personne, reflétant les hésitations et incertitudes des narrateurs-philosophes. Le premier chapitre distingue notamment ce qui dans ces écrits correspond à des traditions philosophiques établies de ce qui re lun., 25 mars 2019 09:37:53 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12091 acta Violence sexuelle, lecture littérale & politique de la critique littéraire https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12108 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12108/9782841749058-475x500-1.jpg" width="100px" />Avertissement :Le texte suivant évoque des cas de meurtre, de pédophilie, de viol et de torture.Il y a deux livres dans le livre de Michel Brix : une invitation à la lecture littérale, qui serait salutaire s’il n’en existait d’autres, et un pamphlet rétrograde mal informé. Bien des remarques que je formulerai ici à l’égard du dernier ouvrage d’un critique pour le moins prolifique seront déjà familières à ses lecteurs. Depuis quelques années en effet, le cas occupe les recensions académiques. En 2014, Fanny Lorent écrivait pour la revue de sociologie de la littérature CoNTEXTES le compte-rendu de L’Entonnoir, publié par M. Brix en 20131. Elle y décrivait un livre émaillé d’« attaques personnelles, violentes, qui semblent manquer […] quelque peu de hauteur » (p. 4), tandis que Christian Ruby, dans une recension du même ouvrage pour le site nonfiction.fr, dénonçait un argumentaire partial, approximatif et passéiste2. En 2016, Florian Besson donnait le compte-rendu d’un autre ouvrage de M. Brix, L’Amour libre, pour la revue Lectures, et parlait de chapitres conclusifs en forme de « pamphlet personnel, détaché de toute argumentation scientifique3 ».Il faut signaler cependant que l’étrange style de M. Brix ne fait pas consensus contre lui. Outre qu’il est salué, autant que je puisse en juger, comme un fin connaisseur de Nerval, dont les travaux reçoivent depuis plus de vingt ans des recensions élogieuses, la première édition de L’Amour libre a été accueillie par Christophe Premat comme une critique « sérieuse et documentée4 » de la Révolution sexuelle et de mai 68, tandis que l’année dernière, Anaïs Guittony s’enthousiasmait dans Lectures pour le présent ouvrage, qu’elle présentait comme une « histoire du libertinage […] dénuée d’a priori5», à même de balayer les idées néfastes des féministes sur la question.Deux interprétations du libertinageL’essentiel de l’ouvrage de M. Brix consiste à prouver que le libertinage est une mauvaise chose. Si le libertinage est une mauvaise chose, c’est qu’il n’aurait pas les mérites qu’on lui prête et qu’il aurait même les effets inverses. Principalement, le libertinage ne conduirait pas à une plus grande liberté pour les femmes, qui n’en seraient guère que les victimes, et la libération sexuelle dont il ferait la promotion ouvrirait surtout la voie à une soumission grandissante de la femme aux désirs des hommes et à la conclusion logique de cette soumission, c’est-à-dire à la marchandisation des corps. En d’autres termes, M. Br lun., 01 avril 2019 10:01:10 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12108 acta La rancœur des éconduits : comment de courtisan devient-on satiriste ? https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12112 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12112/saulnier35_meprisdelacour.jpg" width="100px" />La dernière livraison des Cahiers V. L. Saulnier s’intéresse aux topoi littéraires entourant le mépris de la cour au xvie siècle, principalement, et comprend quelques articles qui élargissent la perspective vers le xviie siècle espagnol. Comme l’annonce le titre du recueil, à l’intérieur de ces quelque 300 pages, on repérera comme fil conducteur de l’enquête les fortunes diverses du Menosprecio de corte d’Antonio d  Guevara. Les diverses approches théoriques quant à elles auront souvent eu pour point de départ la discussion de thèses développées par Norbert Elias et Pauline M. Smith.—Dès l’abord, les articles de Pascal Debailly, « Satire anti-curiale et émergence du sujet par la négative », et de Bernd Renner, « Des Regrets aux Divers jeux rustiques : un tournant de la satire renaissante ? », justifient la « réouverture du dossier » (p. 7) sur la littérature anti-aulique annoncée en préface. Non seulement l’étude de Pauline M. Smith, se concentrant sur la France du xvie siècle, peut être enrichie d’analyses d’ouvrages issus d’autres provinces d’une « République des Lettres » dont les frontières ne connaissent pas l’Allemagne, l’Italie, l’Angleterre et les Pays-Bas, mais leurs articles consacrés à la satire se proposent de pallier l’absence d’étude approfondie de ce genre littéraire sous l’angle des topoi anti-auliques.L’article de Debailly énonce dès l’ouverture une affirmation franche, soulignant à la fois la pertinence de ce nouvel ouvrage et des perspectives croisées qu’il ouvre : « la satire est fondamentalement anti-curiale » (p. 20). Fidèle à l’approche psychanalytique qu’il a développée ailleurs, son analyse de la satire met en exergue l’impulsion particulière du satiriste alimentée « par une fascination originelle pour la vie de cour qui s’est retournée en dépit » (p. 27). Dans la satire anti-curiale, le rejet de la cour ou la « négation aulique » (p. 20) accompagne le processus d’individuation du sujet : celui-ci oppose son refus à l’acquiescement qui définit le courtisan, asservi à une volonté autre que la sienne. Cette forme d’affirmation de soi par la négation, Debailly la réfère d’une part au concept philosophique de nolonté, emprunté à Paul Ricœur, et y perçoit d’autre part la trace d’un refoulement au sens freudien où « le déni anti-courtisan manifeste a contrario un désir puissant de reconnaissance auprès des élites aristocratiques et la volonté opiniâtre de devenir un poète officiel ». Enfin, l’acte d’écriture satirique résoudrait ainsi la lun., 01 avril 2019 10:05:51 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12112 acta Fragments d’un Reverdy https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12118 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12118/9782200930578-001-T.jpg" width="100px" />Publié en septembre 2016, ce numéro de Littérature consacré au poète Pierre Reverdy fait suite à un colloque organisé en 2008 à l’Université Paris-Sorbonne, et constitue l’un des rares volumes de la dernière décennie intégralement consacrés au poète. L’absence d’orientation thématique claire fait de cette livraison un ouvrage morcelé qui a en réalité plusieurs objets et dans lequel se rencontrent sans coïncider des approches méthodologiquement très variées : il est question de « resituer Reverdy dans la tradition moderne telle que lui-même la concevait et surtout l’inventait à mesure » (p. 7) sans que soit vraiment définie cette « tradition moderne ».La publication vaut donc moins pour l’ensemble proposé que par les approfondissements isolés que constituent les textes qui la composent. Elle intéresse également de par la variété des démarches qu’elle présente.PoétiqueLes deux premières contributions abordent la poétique de Reverdy en se fondant sur un va-et-vient entre des micro-lectures précises des poèmes et l’analyse des positions du poète sur l’écriture à l’époque de Nord-Sud.Entrer en poésie avec des Poèmes en proseMichel Murat s’intéresse à l’entrée en poésie de Reverdy. Quand celui-ci publie en 1915 son premier recueil, le titre qu’il choisit laisse songeur. Si l’expression « poèmes en prose »dit à la fois une économie de moyen et une certaine modestie, on ne manquera pas de remarquer que d’illustres prédécesseurs ont eu jadis la même modestie. De fait, le recueil exprime très vite et assez explicitement une distance critique vis-à-vis de Jacob et d’Apollinaire, et porte déjà la marque de cette poétique de l’image que le poète théorisera dans les textes de Nord-Sud.Les Poèmes en prose ne présentent pas de composition organique, bien que des échos thématiques soient ici et là repérables. Comme l’explique le critique, les points de cristallisation du sens qui nous éclairent fragmentairement sur un éventuel projet de l’auteur ou sur sa vision du monde sont alors les clausules poétiques (qui présentent souvent une orientation morale) et les cinq premiers poèmes du recueil (qui sont le lieu de prises de position sur le poème en prose et ses possibilités).M. Murat commente alors ces poèmes. Une lecture de « Fétiche » montre par exemple comment la figure du poète est présentée dans une exposition humble au monde, comment la poésie apparaît alors réflexivement comme un croisement de rapports, la fixation fragile d’une dispersion dont il semble impossible de lun., 01 avril 2019 10:08:47 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12118 acta La preuve par voix https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12097 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12097/voixdescontes.jpg" width="100px" />Après avoir longtemps été laissée entre les mains des folkloristes, l’étude des contes a connu un virage essentiel lorsque les chercheurs en littérature se sont penchés sur lui et lui ont restitué son statut de texte. Cette redécouverte a été permise grâce au travail conjoint de nombreuses branches des études de lettres, seul capable d’appréhender à la fois la généalogie plurielle du genre et les particularités de chaque reconfiguration. En cela, le travail commun de Ute Heidmann, comparatiste, et Jean-Michel Adam, linguiste, a été fondateur : en croisant leurs compétences, ils ont pu repenser le travail de Perrault et montrer comment le genre moderne des contes de fée était né d’un dialogue avec l’Antiquité1.Cyrille François poursuit le sillon mais en l’élargissant au triumvirat des conteurs stars : Perrault, Grimm et Andersen. Le projet est ambitieux. Le jeune chercheur entend s’attaquer seul aux trois géants, dans leur langue originale, en se servant selon les besoins des outils de la linguistique ou de la comparée. L’univers du conte est depuis toujours propice aux audacieux, et le pari est amplement réussi. La magie n’y est pour rien : C. François s’est donné les moyens de ses ambitions, et son parcours impressionne. Après un Master en Langues et littératures européennes comparées pour lequel il a reçu le prix de la Faculté des Lettres de l’Université de Lausanne, il enchaîne sur une licence en langues scandinaves, avant de commencer un doctorat sous la co-direction de Marc Escola, grand spécialiste du genre, et de Jérôme David, spécialiste des échanges interculturels. Les Voix des contes : stratégies narratives et projets discursifs des contes de Perrault, Grimm et Andersen fut donc d’abord une thèse soutenue en 2015 à l’Université de Lausanne, qui reçut elle aussi le prix de la Faculté. Dans un perpétuel aller-retour entre une vision panoramique des enjeux esthétiques et politiques qui entourent l’apparition du genre, et des analyses textuelles fines et nombreuses, C. François va démontrer que ces textes « témoignent de stratégies narratives très différentes et que ces stratégies reposent sur un certain mode d’énonciation du conte donnant une unité à ces textes » (p. 29). Ainsi, ce n’est pas la matière mais bien la manière qui fait le genre, à partir d’une posture énonciative particulière. Le chercheur procède pour cela en trois volets qui proposent en réalité deux moments méthodologiquement fort différents : dans un premier temps, il pose les fonda lun., 25 mars 2019 09:39:47 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12097 acta Avec André Gide. Itinéraires poétiques, parcours critiques https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12100 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12100/51IjmDo1k-L.jpg" width="100px" />« On croit le saisir... C’est Protée1. »Tout au long de sa vie, Gide n’a cessé de se définir comme un « être de dialogue2 » et de contradiction, un Protée justement. N’a-t-il pas inscrit en épigraphe à ses Morceaux choisis : « Les extrêmes me touchent » ? Face à l’auteur des Déracinés, dont les thèses reposent sur l’idée qu’il existe un lien déterminant entre l’individu et la terre qui l’a formé, l’écrivain considère sa personnalité comme le produit d’une conjonction géographique et culturelle d’exception. Dans son esprit sont intimement unis le Nord et le Sud — Uzès et la « garrigue enflammée » d’une part, La Roque-Baignard et « les bois normands3 » de l’autre.L’affirmation du nationalisme français, dans la foulée de l’affaire Dreyfus, influence profondément la manière dont Gide précise les contours de sa figure. « Rien de plus différent que ces deux provinces de France4 », écrit-il dans Si le grain ne meurt. Tout comme Victor Hugo qu’il ne manque pas de citer — celui-ci étant « d’un sang breton et lorrain à la fois5 » — ses attaches diverses sont la pierre de touche de sa vocation d’écrivain. Et elles expliquent en même temps son impossibilité à demeurer :Je ne sais encore, à trente-six ans, si je suis avare ou prodigue, sobre ou glouton… ou plutôt, me sentant porté soudain de l’un à l’autre extrême, dans ce balancement même je sens que ma fatalité s’accomplit. Pourquoi formerais-je, en m’imitant facticement moi-même, la factice unité de ma vie ? C’est dans le mouvement que je peux trouver l’équilibre.Par mon hérédité, qui croise en moi deux systèmes de vie très différents, se peuvent expliquer cette complexité et ces contradictions dont je souffre6.Comme le narrateur de Paludes, Gide a horreur de la stagnation : vivant dans un état de perpétuelle métamorphose, de tension constante entre les pôles opposés de son esprit, il ne peut rester longtemps au même endroit, ni physiquement ni intellectuellement. Ses textes se font ainsi un lieu de recherche et d’expérimentation où, au fil du temps, son Moi « ondoyant et divers7 » — selon le mot de Montaigne — dessine une trame d’aspirations multiples. Du Journal aux Mémoires, des fictions aux articles critiques, sans oublier le chantier de la correspondance, l’œuvre de Gide se configure comme un espace de dialogue de soi à soi et de soi aux autres. Dans cet ensemble vaste et hétérogène, plusieurs visages se superposent, ceux-ci étant tout aussi différents que profondément complémentaires.C’est autour de ces idées lun., 25 mars 2019 09:44:02 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12100