Parutions Acta Fabula http://www.fabula.org/revue/ Dans l'ensemble des publications consacrées à la littérature, Acta fabula sepropose de recenser les essais présentant de nouveaux objets théoriques,mais aussi les ouvrages collectifs qui, relevant d'un champ disciplinaireplus étroit, recèlent de réels enjeux de poétique générale. fr contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) 60 Copyright © Fabula contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) acta Quand y a-t-il essai ? http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11570 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11570/Feller.gif" width="100px" />Attardons-nous immédiatement sur le titre de ce recueil collectif qui publie les actes du colloque international du même nom qui s’est tenu à Poitiers du 12 au 14 novembre 2015 : Le quatrième genre : l’essai. Nous aurions pu imaginer, et même attendre, un titre inversé, mettant le terme d’essai en tête de propos pour le définir, par le biais du signe de ponctuation, comme étant le quatrième genre. Il se serait alors agi de déterminer les caractéristiques propres à l’essai en tant que genre. Le choix qui a été fait s’énonce davantage comme un programme, comme l’affirme d’emblée le directeur de la publication, Patrick Née, dans son introduction : l’ouvrage s’affiche en effet comme une « réclame ou réclamation » (p. 1) pour un genre trop souvent laissé pour compte, sous prétexte notamment de son caractère mixte, voire inclassable : « l’essai, écrit encore P. Née, qui par nature paraît si hybride, et qui existerait davantage par soustraction que par affirmation, n’aurait plus lieu d’être subsumé sous une notion de “genre” perdue d’avance » (p. 11). Tout se passe en effet comme si l’essai ne pouvait être saisi que par la négative — par tout ce qu’il n’est pas ou seulement partiellement, se refusant à toute catégorisation. Les contributeurs de cet ouvrage ne semblent pas vouloir se contenter d’une telle approche : sans pour autant la nier, ils s’efforcent d’appréhender les textes étudiés dans leur dynamique propre. Dès lors, définir le quatrième genre comme l’ensemble des œuvres que recouvre le terme d’« essai », c’est de fait reconnaître à ce dernier un rôle à jouer positivement dans le champ littéraire et intellectuel. La question qui se pose, comme le démontre Irène Langlet dans son article d’ouverture intitulé « Essai et théorie de l’essai », est moins de savoir ce qu’est un essai que quand il y a essai… Quel est le contrat que le lecteur passe avec l’auteur ? Quelles sont notamment ses attentes ? Quelle place vient remplir ce genre par nature hybride et, par là même, si difficile à définir ? Telles sont les questions auxquelles tente de répondre ce recueil, avec pour ambition de prolonger et — peut-être — de renouveler les recherches sur ce genre. Le plan de l’ouvrage et l’articulation des contributions entre elles en témoignent. P. Née prend ainsi soin de nous décrire le parcours dans lequel nous sommes invités à entrer, tout en rappelant au terme de ce dernier qu’il n’est qu’un parmi d’autres, résultant d’un choix assumé et par là même intéressant à prend lun., 08 oct. 2018 16:46:17 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11570 acta Correspondances rhétoriques http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11571 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11571/panzera.jpg" width="100px" />La relation épistolaire doit-elle nous apparaître comme un dehors de la littérature ? Dans ce cas, la lettre serait un acte de parole, pragmatique et situé dans un contexte. On y parlerait sans détours, en tout cas sans les détours commandés par la loi d’un genre littéraire. N’est-ce pas d’ailleurs dans les correspondances d’écrivain que l’on cherche à contourner les pièges et les obstacles de la fiction, pour trouver des éléments éclairant non seulement leurs textes proprement littéraires, mais également leur vie ? Dans De l’orator au secrétaire. Modèles épistolaires dans l’Europe de la Renaissance, Maria Cristina Panzera nous montre que cette conception de la relation épistolaire ne résiste certainement pas à l’analyse : « Longtemps reléguée à sa simple valeur de source historiographique et biographique au service de la reconstitution du passé, selon une conception de type positiviste, la lettre est appréhendée aujourd’hui comme un instrument de communication et un genre d’écriture doté de fonctions performatives […]. » (p. 11) Fruit d’une longue recherche ayant abouti à l’obtention d’une Habilitation à diriger les recherches, son ouvrage nous présente dans cette perspective (et de la manière la plus convaincante qui soit) la façon dont la correspondance, à la Renaissance, loin d’être un dehors de la littérature, s’est faite genre littéraire parfaitement codé. La fabrique d’un genre humanisteComme c’est souvent le cas à la Renaissance, le genre littéraire qui nous occupe s’est créé (ou recréé) grâce à la redécouverte des manuscrits antiques. Car en effet, « les recueils de lettres de grands auteurs de l’Antiquité […] montrent que l’écriture épistolaire s’était érigée en genre littéraire et philosophique à une époque très ancienne » (p. 66). Or, ce n’est pas sur n’importe quelle correspondance que Pétrarque et ses amis vont mettre la main à Vérone en 1345, mais sur celle de Cicéron, dont les discours seront par ailleurs bien sûr les modèles de la rhétorique renaissante : « en 1345 Pétrarque et ses amis véronais tiraient de l’oubli les lettres de Cicéron à Atticus, à Brutus et à son frère Quintus grâce à un manuscrit conservé dans la Bibliothèque du Chapitre de la cathédrale de Vérone. […] De l’assimilation à l’imitation le pas était bref : dans sa retraite du Vaucluse, Pétrarque commença alors, entre 1351 et 1353, à recueillir et à ordonner les lettres de sa propre correspondance en vue de leur divulgation. » (p. 73)En 1538, Pierre l’Arétin inaugure une n lun., 08 oct. 2018 16:52:41 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11571 acta Visages de Bernardin de Saint-Pierre http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11576 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11576/racault.jpg" width="100px" />Les recueils d’articles d’un même auteur sont souvent le moment d’un bilan, qui couronne une vie consacrée à l’étude d’un auteur ou d’un champ de recherche particulier. Celui qui nous est donné à lire, signé Jean‑Michel Racault, nous rappelle combien il demeure un spécialiste incontournable de Bernardin de Saint‑Pierre — auteur un peu trop oublié et réduit trop souvent à son chef-d’œuvre, Paul et Virginie — mais pas seulement : l’utopie, les robinsonnades ou encore l’œuvre scientifique de l’auteur sont explorés tour à tour dans cette « biographie intellectuelle », somme d’une carrière et tour d’horizon particulièrement éclectique de l’œuvre de l’auteur des Harmonies de la Nature.L’avertissement de l’ouvrage pose les jalons d’une exploration, fruit d’une trentaine d’années consacrées à Bernardin : il s’agit de constituer une « histoire de la réception critique de l’œuvre de Bernardin de Saint-Pierre » (p. 7) et, pour ce faire, non pas d’adopter une démarche générique ou chronologique, suivant les dates de parution des articles, mais bien davantage de trouver un chemin, une cohérence dans ce trajet interprétatif inlassable qui puisse cerner « la trajectoire intellectuelle de cet auteur, qui associe la littérature, la philosophie et la science ». Il s’agit de montrer, par la variété et la succession des études proposées, combien Bernardin de Saint-Pierre « pratique une écriture “en réseau” » qui « invite à l’entrecroisement des approches » (p. 8). Ainsi, la composition de ce recueil se façonne autour de pôles d’attraction successifs : « Du voyage à l’écriture » examine Bernardin de Saint-Pierre voyageur, l’apprenti écrivain et le penseur politique, pour aborder ensuite dans les deux parties centrales — deuxième et troisième — l’œuvre la plus célèbre de l’auteur, Paul et Virginie, d’abord sous l’angle de « l’espace » et de ses « représentations » puis du « génie du lieu » et de l’imprégnation des « mythes ». Enfin, la quatrième partie, la plus novatrice et originale à nos yeux, aborde un aspect encore trop méconnu de l’auteur, à savoir ses écrits scientifiques, souvent fustigés pour leur fantaisie et raillés pour leurs approximations alors que Jean-Michel Racault montre avec grand talent que l’intérêt de ces spéculations scientifiques est aussi dans leur poésie et leur manière de considérer philosophiquement le monde et le rapport de l’homme à la nature, au fameux « tournant des Lumières ».Au fil des études de ce recueil, l’on traverse aussi l’histoire de la c lun., 08 oct. 2018 17:01:22 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11576 acta Lumières noires http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11577 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11577/leborgne.png" width="100px" />La critique d’inspiration freudienne n’a plus, surtout dans les études littéraires sur les siècles d’Ancien Régime, le vent en poupe, et un certain historicisme décliné en analyse rhétorique, histoire des idées, histoire des genres, etc., donne parfois l’impression d’avoir, non seulement repoussé dans ses marges toute approche des textes anciens s’appuyant sur les sciences humaines, mais implicitement considéré toute construction intellectuelle postérieure à l’époque historique étudiée comme dépourvue de pertinence. Cet historicisme strict ne fait cependant pas encore l’unanimité, et Érik Leborgne nous montre, avec cet ouvrage de synthèse ambitieux qui est le fruit d’une longue maturation, la puissance heuristique de la pensée de Freud pour explorer des aspects peu fréquentés de la littérature du xviiie siècle. Je dis « peu fréquentés », non parce que ce travail porterait de manière prioritaire sur des œuvres mineures ou oubliées — tout au contraire ce sont quelques-uns des textes les plus célèbres du xviiie siècle qui sont ici le plus souvent convoqués — mais parce que l’éclairage qui est apporté est à la fois oblique — l’humour noir n’est pas une entrée qui va de soi pour rendre compte de l’écriture de l’époque des Lumières — et pénétrant par la manière dont il nous invite à observer, dans le feuilleté de ces écritures, des « couches » (aurait dit Roman Ingarden) moins visibles ou qui ne se dévoilent que sous le regard d’un lecteur attentif et lui-même à l’occasion non dénué d’humour. En même temps, ce livre, qui est dédié à la mémoire de René Démoris, apparaît comme l’approfondissement de certaines des intuitions de ce dernier, dans sa grande somme sur Le Roman à la première personne, bien sûr, mais aussi dans d’autres parties de sa vaste production critique. Il se situe donc dans une certaine tradition des études dix-huitièmistes pour laquelle la référence à Freud reste centrale, et qui est également illustrée aujourd’hui, d’une autre manière, par Christophe Martin.Une conception freudienne de l’humourL’étude se place de deux manières différentes sous le signe de Freud. D’abord, le premier exemple d’humour noir qui inaugure une longue série est un trait d’esprit brillant attribué par Ernest Jones à Freud lui-même, au moment de son exil, mais dont É. Leborgne doute qu’il ait été effectivement prononcé par le grand homme : alors qu’on lui demandait de signer un document attestant de son bon traitement par la Gestapo, il aurait suggéré d’ajouter qu’il pou lun., 08 oct. 2018 17:07:20 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11577 acta Œuvrer, écrire, penser entre les langues http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11561 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11561/2018-09-09_Rigeade_MD.gif" width="100px" />Le numéro 46 de la revue Genesis, la revue internationale de critique génétique éditée par l’ITEM (Institut des textes et manuscrits modernes, UMR 8132 CNRS/ENS), est consacré à la création « Entre les langues ». Mais bien plus qu’un simple numéro de revue, ce dossier, dirigé par Olga Anokhina et Emilio Sciarrino, dresse un état des lieux tant de la création que de la recherche dans ce champ encore peu exploré, bien que riche, étendu et complexe, de l’écriture plurilingue.Plus qu’un numéroCe numéro se distingue tant par la qualité des reproductions couleur de manuscrits inédits, laissant voir les strates d’écriture, les repentirs, les modifications et les hésitations, que par la qualité scientifique et la cohérence de l’ensemble.À l’exclusion des « Varia » hors dossier, dont il ne sera pas question dans ce compte-rendu, les contributions s’inscrivent dans la droite ligne des travaux menés par l’équipe de recherche de l’ITEM « Multilinguisme, traduction, création » (dirigée par Olga Anokhina), qui se consacre à l’étude du processus créatif des écrivains plurilingues et des traducteurs. L’objectif de ce numéro est de montrer que l’analyse du dossier génétique des œuvres (de l’esquisse à l’épreuve) constitue un accès privilégié à la création plurilingue. Cette approche est justifiée triplement par les responsables du numéro : d’abord, elle permet de revenir à la singularité de l’écriture, dont des travaux d’inspiration plus philosophique sur le sujet, comme ceux de Derrida, avaient pu éloigner le critique. Ensuite, elle met au jour le rôle du plurilinguisme dans la créativité de l’écrivain, ce que ni la neurolinguistique, s’intéressant à la créativité mais pas à la littérature, ni la psycho-ou la socio-linguistique n’ont su montrer. Enfin, l’approche génétique révèle l’envers d’un « monolinguisme apparent » (p. 7) : les brouillons font apparaître des jeux entre les langues, souvent effacés au moment de la publication et pourtant moteurs de création.La communauté de méthode – la critique génétique – n’est pas, néanmoins, le seul facteur de cohésion. L’ouvrage frappe en effet par l’alliance de deux qualités, rarement réunies dans les volumes collectifs : la variété et la cohérence. La variété, d’abord, est liée à la couverture d’un large spectre d’aires linguistiques (italien, espagnol, portugais, allemand, russe, chinois…), à l’étendue des périodes embrassées (du xixe au xxie siècle) et à la diversité des cas présentés (dialectes ; translinguisme ou changement ven., 28 sept. 2018 20:39:04 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11561 acta Réda : retour et reconnaissance http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11562 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11562/Bourjéa_Réda_CORR.png" width="100px" />Contrairement à de nombreux poètes de sa génération (Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Michel Deguy, Bernard Noël, Claude Esteban, Jacques Roubaud…) dont les œuvres, servies par un lectorat fidèle et des commentaires remarquables, bénéficient d’un large appareil critique, Jacques Réda (né en 1929) n’a assurément pas la reconnaissance universitaire qu’il mérite.Si l’œuvre, moins de vingt ans après ses débuts dans la collection « Le Chemin » des éditions Gallimard, motive en 1986 un visionnaire « Poète d’aujourd’hui » chez Seghers signé par Jean-Michel Maulpoix (Jacques Réda, le désastre et la merveille), que suivront en 1994 deux collectifs de grande qualité (respectivement issus de colloques organisés en 1991 à l’Université de Pau par Yves-Alain Favre et Christine Van Rogger Andreucci et en 1992 à Lyon-II par Hervé Micolet1), il faudra attendre2 2002 et 2006, puis patienter encore une dizaine d’années (2015-2016) pour que de nouvelles monographies voient le jour3 qui tiennent compte, en même temps que de la trentaine puis de la quarantaine de livres parus depuis la tenue du colloque de 1992, de l’évolution d’une œuvre poétique majeure de notre temps.Pour autant, en dépit des thèses qui lui ont été consacrées depuis 1993 en France comme à l’étranger, d’études nombreuses en revues, quoique disséminées, qui lui sont dédiées et d’une importante audience critique, déjà ancienne, dans le monde anglo-saxon (dont témoignent ses nombreuses traductions en langue anglaise4), la réception de cette œuvre protéiforme semble ne pas être à la hauteur des enjeux esthétiques d’un parcours d’écriture qui, depuis la parution du recueil Amen chez Gallimard il y a tout juste cinquante ans, ne se sera formellement rien refusé – et surtout pas le mélange des genres : vers libre, vers de quatorze syllabes « mâché », vers régulier, verset, poème en prose, prosimètre, prose poétique, prose narrative (nouvelle, conte, récit, roman), prose critique (littérature/jazz), poème critique… C’est dire la méprise de ceux parmi ses non-lecteurs qui, se focalisant sur la part la moins stimulante de la poésie en vers réguliers, réduisent le poète à un versificateur en même temps qu’ils ignorent des pans entiers d’une œuvre à bien des égards remarquable, dont les ambitions (formelles, esthétiques, théoriques, voire existentielles) n’ont rien à envier à celles de ses contemporains.Formes poétiques d’un devenirCette relative confidentialité du discours critique à l’endroit de l’œuvre rédienne just ven., 28 sept. 2018 20:40:57 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11562 acta Reconsidérer les littératures du monde global à travers le prisme du binôme centre/périphérie http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11564 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11564/Muller_NL_CORR.gif" width="100px" />L’ouvrage Centres et périphéries de la littérature mondiale. Une pensée connectée de la diversité publié sous la direction d’Amaury Dehoux se présente comme une collection d’articles qui étudient certaines littératures européennes et extra‑européennes sous le prisme du binôme centre/périphérie. Celui‑ci est indissociable d’enjeux géopolitiques, linguistiques, culturels et économiques qui à la fois débordent et participent de la construction des champs littéraires mondiaux. Appliqué aux littératures, ce binôme permet de réenvisager d’une part la singularité de chacune d’entre elles et de l’autre les connexions qui s’établissent entre elles, mais aussi les rapports de domination qui subsistent. En définitive, à travers l’étude de la relation entre le(s) centre(s) et le(s) périphérie(s) dans l’espace littéraire mondial, c’est le concept même de globalisation qui se voit réinterrogé.Centre & centresComme le souligne l’introduction de l’ouvrage, « ce binôme ne se laisse pas réduire à une application unique ou univoque » (p. 11). Autrement dit, il est possible d’identifier une multiplicité de centres et de périphéries. C’est ce que proposent Daniel‑Henri Pageaux et Kathleen Gyssels, qui s’intéressent particulièrement à la francophonie et aux littératures francophones au‑delà des frontières européennes. Ainsi, K. Gyssels aborde la francophonie insulaire à partir de l’écrivain guyanais Léon‑Gontran Damas et met en évidence les efforts fournis par l’auteur pour bouleverser le clivage habituel centre/périphérie. De manière similaire, D.‑ H. Pageaux pointe comment la « discontinuité territoriale » entre la métropole d’une part et les Antilles et la Réunion de l’autre « aboutit à un relâchement des liens, à l’émancipation, à l’autonomisation entre périphérie et centre, et à la naissance, pour ces espaces périphériques, d’autres centres ou d’autres pôles » (p. 169). Partant, la dualité centre/périphérie se voit inévitablement affaiblie, laissant place à des « espaces multipolaires » (p. 169) et entraînant une « approche relativiste de la littérature » (p. 11).Néanmoins, les articles cités ci‑dessus démontrent de quelle façon les littératures tant européennes qu’extra‑européennes ne parviennent en réalité que partiellement à se distancier du centre européen. Ce dernier reste majeur à bien des égards malgré les multiples centres secondaires si bien que d’un décentrement premier s’opère immanquablement un retour au centre. Dans le cadre européen, Marko Juvan s’intéres ven., 28 sept. 2018 20:43:56 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11564 acta Les passants d’Idomeni http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11528 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11528/Didi-Huberman.jpg" width="100px" />J’arrive où je suis étrangerUn jour tu passes la frontièreD’où viens-tu mais où vas-tu doncDemain qu’importe et qu’importe hierLouis Aragon, « J’arrive où je suis étranger », La Diane françaiseLettre d’Idomeni, Γράμμα από την ΕιδομένηEn grec ancien, εἰδομένη signifiait « celle qui est en vue ». Aujourd’hui, Idomeni est une petite ville grecque à la frontière avec la Macédoine, qui s’est fait connaître récemment comme l’un des lieux de « rétention » des expatriés en route vers le nord et le centre de l’Europe : les côtes de Grèce sont les confins auxquels l’Europe confie le soin de ses abords, et que rallient des candidats à l’émigration par-delà la Méditerranée. La région d’Idomeni est l’une des marches-frontières d’un espace cohésif vu comme relativement prospère, veillant à entretenir une paix volontariste, des structures démocratiques, la liberté de circulation de ses propres ressortissants et des lois concernant l’immigration, c’est-à-dire au sens propre la transgression de son limes. La gestion juridique de cette question est délicate – dans le seul sens de la pénétration dans cette zone convexe –, et l’accueil des étrangers dans cet espace délimité l’est encore davantage. Idomeni est ainsi en vue : vue de loin comme un point d’atterrissage, vue de près comme un lieu de confinement qui pose plus de questions politiques qu’elle n’en résout. Le poste-frontière, qui voit affluer des étrangers dont l’histoire se partage confusément entre détresses individuelles et chaos collectifs, devient le symbole de la difficile acceptation des réfugiés. Craintes politiques, maîtrise des flux migratoires et préservation d’intérêts d’un côté, droit d’asile et considérations humanitaires de l’autre. Dans ce contexte, l’engagement peut se traduire en actes, mais aussi en mots et images. Niki Giannari, elle-même active dans la solidarité, écrit d’Idomeni une « lettre ouverte », sous forme d’un poème de 140 vers environ, pour témoigner de ce qu’elle y voit, dire comment Idomeni peut être vue. Ce texte, « Φαντάσματα πλανιούνται πάνω απ’ την Ευρώπη (Γράμμα απὸ την Ειδομένη) », « Des spectres hantent l’Europe (Lettre de Idomeni) », est le cœur d’une œuvre à plusieurs voix : Passer, quoi qu’il en coûte s’avère être en effet une forme particulière d’ouvrage composite, conjuguant des genres complémentaires. La première section de 12 pages, sous forme poétique bilingue – texte en grec doublé en miroir de la traduction due à Maria Kourkouta, relue par Georges Didi-Huberman – est l lun., 17 sept. 2018 18:33:27 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11528 acta Pour une écriture « falsificatrice » de l’Histoire du XVI<sup>e</sup> siècle http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11551 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11551/Angard_Maira_CORR.gif" width="100px" />Depuis une dizaine d’années environ, les études de réception d’un siècle par un autre sont légion – on en appréciera le nombre par l’étendue de la bibliographie placée à la fin de l’ouvrage1. Souvent, ce sont le xixe siècle et ses écrivains qui sont conviés par les critiques pour saisir leurs modes d’appréhension littéraire des siècles passés, cet Ancien Régime si cher à Michelet. Daniel Maira se propose pour sa part d’interroger les romantiques qui mettent en scène dans leurs fictions ce que l’histoire littéraire a nommé la Renaissance. Plus largement, le critique montre la manière dont le xvie siècle est mis au service des idées politiques et sociales des romantiques – ou, pour le dire autrement, comment l’écriture de l’histoire est « falsifiée2 » par les écrivains eux-mêmes qui induisent leurs discours et récits à partir de leur interprétation des documents. Le titre, Renaissance romantique, peut dès lors se comprendre comme un double programme charpentant l’ensemble de la réflexion. Est-ce la période littéraire et historique qui s’habille des flammes du romantisme, tissant ainsi des liens avec son présent en recourant à des valeurs communes aux deux périodes ? Ou est-ce finalement une nouvelle naissance du mouvement littéraire romantique, qui renaît perpétuellement tout au long du xixe siècle grâce à ce retour vers cette Renaissance française ? Le sous-titre nous guide à mieux saisir le sens : Mises en fiction du xvie siècle (1814‑1848). Finalement, en supprimant à propos l’article défini de la formule consacrée, Daniel Maira a judicieusement rendu son titre ambigu pour mieux le démontrer : revisiter la Renaissance (le xvie siècle, par conséquent), c’est à la fois la (re)fabriquer pour en tirer toute « la substantifique moelle », mais aussi en faire « une défense et illustration » de l’identité et de la nation françaises.Comprendre les enjeux des mises en fiction de la RenaissanceDès l’introduction, D. Maira s’intéresse au problème de la périodisation : si la renaissance (sans majuscule) avait été perçue comme celle des arts et des lettres par les humanistes, rapidement, les hommes du xixe siècle l’ont transformée en une « “époqueˮ intelligible de l’histoire, et donc en notion historique » (p. 13). Infirmant les propos de Lucien Febvre qui fait de Jules Michelet le concepteur de « la notion historique », la Renaissance, le critique affirme que « la périodisation, le concept et le terme de “renaissanceˮ bénéficient déjà d’une histoire remarquable lorsqu sam., 22 sept. 2018 20:18:54 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11551 acta La littérature postcoloniale des Caraïbes : le personnage métis comme outil de renoncement à la certitude identitaire http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11553 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11553/Bedel_CORR_NL.gif" width="100px" />Fruit d’une thèse de doctorat en littérature comparée soutenue en 2013, sous la direction d’Anne Tomiche et en partenariat avec le Centre de Recherche en Littérature de Paris, la réflexion d’Alexandra Bourse propose une étude originale du personnage métis en quête d’identité au sein d’œuvres postcoloniales. À partir d’un corpus caribéen anglophone, hispanophone et francophone, constitué de seize romans et d’une pièce de théâtre, le raisonnement s’intéresse aux différents jeux de pouvoir dans lesquels s’imbriquent les questions de race, de sexe et de genre. Cette approche progressive, basée sur la théorie de l’intersectionnalité, met au jour un processus identificatoire complexe dans lequel le personnage et, à travers lui l’auteur, tentent de se démarquer de l’influence occidentale dont les empreintes historiques, politiques, économiques constituent une véritable entrave.La focalisation autour du corps métissé ou la crispation d’un discours stéréotypéLes problématiques entourant l’écriture du/des métissages occupent désormais une place reconnue dans le domaine littéraire1. Notamment abordée par la critique de la littérature de voyage mais aussi par l’anthropologie littéraire, l’élaboration du stéréotype continue d’interroger le lecteur sur ses propres pratiques. La première partie du travail d’A. Bourse s’inscrit dans cette logique pluridisciplinaire qui consiste à étudier l’inscription du personnage métis au sein d’une société construite à partir du discours hérité d’un passé colonial. Pour ce faire, elle oriente son analyse sur la question du corps métissé perçu de manière négative à travers le regard de l’entourage. Cette focalisation sur la corporéité présente les tensions liées à la race et au sexe. En effet, ne pouvant se reconnaître au sein d’une logique binaire de l’identité, le personnage métis échoue à intégrer l’un ou l’autre de ces espaces de représentation. L’impact porté par le discours dominant l’oblige à adopter « un compromis mutilant » (p. 53) en vue de lui assigner une identité fixe qui le conduirait à renoncer à son authenticité. Le phénomène d’usurpation raciale ou « passing », met alors en relief la condition tragique dans laquelle se trouve le personnage métis en situation de monstration.La monstruosité prêtée aux personnages métis rend compte de ce danger et de l’angoisse que manifeste, malgré elle, la pensée coloniale. Les personnages regardants, incapables de prendre en compte l’ensemble des traits à la fois physiques, intellectuel sam., 22 sept. 2018 20:20:31 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11553 acta Politisation de l’utopie. La pensée utopique à l’époque des Lumières http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11556 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11556/Bellemare_CORR.gif" width="100px" />Après un temps de relative désaffection et d’usure critiques, les études portant sur l’utopie, et plus particulièrement celles de l’Ancien Régime, semblent de nouveau à l’ordre du jour1. Dans ce paysage bariolé, l’ouvrage de Stéphanie Roza comble une lacune manifeste dans l’histoire de l’utopie, en cela qu’il décrit et analyse un moment relativement méconnu de sa généalogie entremêlée. En effet, la deuxième moitié du xviiie siècle a longtemps été le parent pauvre des études sur l’utopie de l’Ancien Régime. Axées sur ses rapports, souvent fantasmés, avec le socialisme et le totalitarisme, les critiques des textes utopiques de la période révolutionnaire notamment ont été prises dans des perspectives à la fois anachroniques et téléologiques : ces textes ont été décontextualisés, dépossédés de leur urgence, arrachés de leur criante actualité. En élisant Étienne-Gabriel Morelly, Gabriel Bonnot de Mably et Gracchus Babeuf comme figures emblématiques de la transformation graduelle de l’utopie en programme politique, S. Roza entend soumettre leurs textes, méconnus ou oubliés, à « un traitement spécifiquement attentif aux concepts employés, à la cohérence interne du discours, à ses éventuelles tensions : bref [à] un traitement philosophique » (p. 20). Cette façon prioritairement philosophique d’envisager les textes de Morelly, de Mably et de Babeuf, des minores que S. Roza entend en quelque sorte réhabiliter, est l’outil privilégié permettant d’explorer la mutation de l’utopie, qui passe globalement de la forme romanesque à une forme plus aboutie de projet politique au tournant des Lumières.Microlecture de minores : vers un regard philosophiqueAu contraire d’autres critiques, bien plus prolixes en matière de typologie2, S. Roza choisit de laisser en plan la question, sempiternelle et épineuse, de la définition de l’utopie. La réponse est brusque, mais salutaire, volontairement décalée par rapport à des décennies de conflits définitoires : soit l’utopie est fictionnelle (romanesque, donc impraticable), soit elle est une expérience de pensée, dont l’application est activement envisageable. Ainsi, il apparaît d’emblée légitime de se demander ce qui est proprement « utopique » chez Morelly, Mably et Babeuf. Ces auteurs, qui ont des parcours et des formations plutôt dissemblables, partagent une même vision du politique et du social : ils ont tous les trois en commun d’avoir « proclamé la supériorité de l’idéal inactuel de la communauté des biens sur toute autre forme d’ sam., 22 sept. 2018 20:23:10 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11556 acta L’ombre du doute http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11558 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11558/Demont_Tripet_CORR.gif" width="100px" />Sans nul doute, l’ambition de L’Atelier du doute. Des sceptiques à Valéry, dernier ouvrage d’Arnaud Tripet, professeur émérite de littérature française et italienne à Chicago et à Lausanne, est-elle importante – ne serait-ce que par son titre. Car cette sorte de petite anthologie du doute semble avoir pour but implicite de proposer un parcours de ce phénomène d’« incertitude en acte » et d’« antithèse du oui et du non » (p. 9) à travers l’histoire intellectuelle de l’Occident. Une anthologie du douteS’il existe bien des douteurs idiots et comiques (que l’on pense au personnage du philosophe sceptique de Trouillogan chez Rabelais), A. Tripet voudrait plutôt s’attacher aux douteurs « rationnels » qui, volontairement ou non, ont été sujets à un « doute provisoire polarisé par l’univocité d’un choix nécessaire » (p. 11). Son sous-titre, Des sceptiques à Valéry, dissimule ainsi mal le caractère bigarré des occurrences de doute étudiées par cet ouvrage. Passant indistinctement de la philosophie à la littérature ou à la théologie (sans que cela ne soit jamais justifié), A. Tripet opère par coup de sonde dans l’histoire des idées, livrant d’intelligents chapitres non numérotés qui proposent des analyses de texte, le plus souvent monographiques, comme autant de portraits parallèles ordonnés selon une logique plus ou moins chronologique.Car si la table des matières de L’Atelier du doute présente un parcours de type diachronique (partant d’Adam, pour passer par les sceptiques grecs, la philosophie chrétienne et la Renaissance, avant de s’atteler à Rabelais, Érasme, Montaigne, Descartes, Pascal, puis les Lumières et Rousseau, le romantisme, Baudelaire, et finir sur un « âge indécis » [p. 237] constitué de Verlaine, Mallarmé et Valéry), cette approche historique qui part d’une « philosophie du doute » pour aller vers une « poétique du doute » (p. 225) n’est jamais clairement évoquée ou légitimée. Or il ne s’agit point là d’un simple problème de cosmétique, mais d’un réel impensé méthodologique. Du doute actif, philosophique et thérapeutique de Pyrrhon1 à celui, en partie subi, douloureux et angoissant d’un croyant comme Pascal, A. Tripet passe d’un état du phénomène à un autre, sans jamais se demander s’il s’agit bien de la même chose, et si le seul mot de « doute » suffit à légitimer la cohérence d’un propos souvent maladroitement référencé et sourcé2. S’il existe bien sûr des liens entre toutes ces facettes du doute, les différences entre ces diverses occurrences aur sam., 22 sept. 2018 20:23:44 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11558 acta Sollicitations de M. Foucault http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11545 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11545/foucaults.gif" width="100px" />Loin de vouloir répertorier les « usages canoniques » de Foucault, cet ouvrage collectif se propose de réfléchir à partir de Foucault. Dans le commentaire du texte de Kant Qu’est-ce que les Lumières ?1, Foucault déclare que « la tâche du philosophe est de diagnostiquer le présent ». François Hartog (p. 97) s’interroge sur le « présentisme » d’un philosophe plutôt attendu sur la question de l’espace (au motif que la structure est un concept éminemment spatial). Mais c’est bien du temps qu’il s’agit ici, problématique qui court dans les Dits et Écrits2. Face à l’incapacité des intellectuels à capter le « contemporain », souligne Foucault, il faut admettre que la crise est un perpétuel présent, et l’analyser comme tel. Or la sollicitation du présent suppose une « attitude » particulière, une relation spécifique à l’actualité, puisque diagnostiquer le présent signifie dégager un ethos philosophique (via une élaboration de soi-même). Le rapport « sagittal » à l’actualité prend donc la forme d’une autocritique rationnelle et questionne par là même le pouvoir de la vérité : « C’est dans la contingence de l’hic et nunc que les choses se jouent, c’est-à-dire que ce travail peut et doit s’engager » (p. 104). C’est pourquoi il n’existe pas de dogmatisme de la pensée chez Foucault, dont l’œuvre suscite un rapport non discipliné au savoir, autrement dit une pensée toujours en acte.Mais précisons que le rapport au temps se mesure aussi aux relations théoriques que Foucault entretient avec la discipline historique. Jean-François Braunstein (« De l’histoire des sciences à l’épistémologie historique », p. 61) montre sans ambiguïté que l’œuvre de Foucault est indissociable d’une pensée de l’histoire et de l’histoire des sciences en particulier. D’après J. Bouveresse3, le Foucault « américain » est encore attaché à l’idéal des sciences de l’Aufklärung, là oùle Foucault « français » estime nécessaire de se délester des notions d’objectivité et de vérité, invoquées par la tradition épistémologique. Si le premier enseignement de Foucault porte sur l’épistémologie des sciences de la vie, de la psychologie, de l’histoire, c’est le débat avec Canguilhem (1904‑1995) qui amène Foucault à introduire le concept d’« archéologie ». Foucault se réclame du médecin-philosophe dans sa conception de l’histoire des sciences, histoire comprise comme un ensemble à la fois « cohérent et transformable de modèles théoriques et d’instruments conceptuels » (p. 64). Cette conception de l’histoire des lun., 17 sept. 2018 19:03:27 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11545 acta À rebours de l’oculocentrisme : le toucher en esthétique http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11546 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11546/parret.png" width="100px" />Le récent essai d’Herman Parret, La Main et la Matière. Jalons d’une haptologie de l’œuvre d’art, s’ouvre sur des textes de Paul Valéry portant sur le rôle de la main, du tact et de la matière dans la création artistique ; il se referme sur des dessins de mains par le même Valéry, lequel se dit fasciné par la « concentration du saisir et du sentir »1 qu’elles constituent. En se plaçant ainsi sous l’égide de Valéry et en suivant son impulsion, H. Parret se propose de reconsidérer la pensée esthétique et opère alors un double renversement de perspective : plutôt que d’envisager la production d’un jugement esthétique au sujet d’une œuvre d’art, il s’agirait de mettre l’accent sur l’expérience esthétique, sensorielle et corporelle, qu’est susceptible de susciter une pratique artistique, dans sa dimension sensible ; plutôt de conférer une prééminence au sens de la vue et de prendre avant tout en compte les qualités optiques d’une œuvre d’art, il s’agirait d’ancrer la vision dans une corporéité et de réévaluer l’importance accordée au toucher. C’est ainsi une « hypothèse haptologique » (p. 5)2 que H. Parret cherche à dégager en parcourant les textes de différents philosophes qui traitent de l’esthétique, du xviiie siècle à la fin du xxe siècle. L’auteur de La Main et la Matière, qui est lui-même philosophe, spécialiste de philosophie de l’art et du langage (Professeur émérite à l’Université de Louvain en Belgique), a déjà eu l’occasion de questionner la réflexion esthétique et le rôle de la sensorialité lors de plusieurs ouvrages et articles. Le présent livre, de par le parcours qu’il offre à travers les siècles, apparaît comme une somme synthétique, mettant en lumière une « haptologie de l’œuvre d’art » (p. 3), une logique du toucher parfois insoupçonnée et souvent négligée. Notre compte rendu tentera d’esquisser les enjeux d’un tel projet avant de présenter ce dernier plus avant, puis d’en interroger les limites et possibles prolongements.Présence, matière et tactilité : des enjeux contemporainsL’ouvrage La Main et la Matière entre en résonance avec les pratiques artistiques modernes et contemporaines et présente à cet égard une actualité indéniable. Outre Valéry, H. Parret convoque, en conclusion de son livre, plusieurs plasticiens contemporains (Luciano Fabbro, Alberto Burri, Jackson Pollock et Giuseppe Penone), ce qui lui permet de souligner la pertinence d’une perspective haptologique : en ayant recours à des matériaux souvent divers et parfois inattendus, lun., 17 sept. 2018 19:05:54 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11546 acta Visages de l’altérité. Figures de femmes étrangères en Suisse romande au tournant du XIXe siècle http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11532 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11532/guillemin.jpg" width="100px" />Dans D’Hélène à Lilith. Figures de femmes étrangères en Suisse romande(1890-1914) — un essai issu d’un mémoire de Master soutenu à l’Université de Lausanne sous la direction de Daniel Maggetti qui en signe la postface — Océane Guillemin propose une étude des statuts et rôles poétiques des personnages féminins d’origine étrangère dans la littérature Suisse romande au tournant du siècle. S’appuyant sur une connaissance très précise du contexte historique, idéologique, et esthétique dans lequel les œuvres qu’elle étudie s’inscrivent, et sur une méthodologie rigoureuse, elle invite le lecteur, par l’analyse fine de trois romans d’Édouard Rod, William Ritter et C. F. Ramuz, à un exposé des grands enjeux qui président à ces mises en scène. —En se fondant sur les théories du fantasme en littérature — dont la convocation aurait pu bénéficier de davantage d’approfondissement —, O. Guillemin avance l’idée selon laquelleles figures de la Femme d’une part, et de l’Étranger d’autre part, deviennent […] des réceptacles d’anxiétés collectives face à ce qui est ressenti comme une perte de maîtrise et un dangereux affaiblissement des repères ancestraux. La femme étrangère revêt une importance particulière dans ce contexte, car elle cristallise les angoisses suscitées tant par le spectre de l’émancipation féminine que par celui de l’altérité étrangère. (p. 7) Face à l’idéal de la femme helvétique, douce, docile, se dresserait des figures de femmes étrangères, menaçantes, support des fantasmes et des angoisses masculines en réaction aux changements politiques et économiques qui agitent la Suisse romande au tournant du siècle : « Pour préserver l’espace helvétique, les peurs et les fantasmes des auteurs se reportent dès lors sur une figure externe à l’univers romand — une femme étrangère. » (p. 7-8) En effet, le fort développement économique et l’intensification de l’immigration, conjugués au maintien d’une rhétorique coloniale dans l’espace public, fige les discours sur l’étranger comme autre menaçant « l’hygiène de la race1 ». En parallèle, on assiste à de profonds bouleversements relatifs à la condition féminine : leur émancipation paraît également une menace pour les milieux conservateurs — d’où la multiplication d’écrits et d’images misogynes à l’époque —, et l’intérêt scientifique grandissant pour le corps brise certes le tabou propre aux organes sexuels féminins, mais fige les femmes comme corps et comme êtres sexuels – les écrits d’Otto Weininger, convoqués par O. Gui lun., 17 sept. 2018 18:37:46 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11532