Parutions Acta Fabula http://www.fabula.org/revue/ Dans l'ensemble des publications consacrées à la littérature, Acta fabula sepropose de recenser les essais présentant de nouveaux objets théoriques,mais aussi les ouvrages collectifs qui, relevant d'un champ disciplinaireplus étroit, recèlent de réels enjeux de poétique générale. fr contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) 60 Copyright © Fabula contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) acta Réécrire le livre de la guerre : Proust & Céline http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11900 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11900/9782271089953-200x303-1.jpg" width="100px" />La littérature a cette habitude de peupler notre monde d’êtres imaginaires, de personnages irréels et de lieux que nous ne pourrons jamais visiter, à défaut de pouvoir retrouver leurs noms sur une carte. Mais qu’advient-il lorsque nous prenons deux des plus grands romans du xxe siècle pour projeter à partir d’eux un livre imaginaire, un livre qui compare moins qu’il ne tisse, qui privilégie les continuités plutôt que de creuser les oppositions ? C’est ainsi que Hervé Picherit a voulu rassembler À la recherche du temps perdu et Voyage au bout de la nuit en un livre imaginaire qu’il nomme Le Livre des écorchés. Ce livre trouve son ancrage dans une église, une église qui est mise à feu et à sang par les Allemands et dont la ruine et les décombres assurent la jonction entre le texte de Proust et le récit de Céline : « et si l’une des églises de village que le soldat Bardamu voit brûler au début de Voyage au bout de la nuit était celle de Combray dont le Narrateur d’À la recherche du temps perdu apprend la destruction dans Le Temps retrouvé ? » (p. 6). Telle est donc l’hypothèse formulée à l’ouverture de ce livre et qui tranche quelque peu avec les arguments usuellement mobilisés pour les comparaisons littéraires. Si L’Église fut le titre d’un des premiers textes écrits par Céline, une pièce de théâtre rédigée en amont du Voyage et qui forme comme une répétition générale au roman à venir, ce ne sera pourtant pas dans l’analyse textuelle de cette pièce que l’auteur nous invite à entrer, mais bien plutôt à nous arrêter à sa surface, là où s’opère la jonction dans le symbole de l’église détruite par la guerre. De même chez Proust, dont l’une des premières publications fut la traduction de La Bible d’Amiens de Ruskin en 1904, le livre que le Narrateur pense avoir entre les mains au moment de s’endormir dans les premières lignes de Du côté de chez Swann n’est autre qu’un traité d’archéologie monumentale1 que l’on imagine bien être les Seven Lamps of Architecture ou encore Stones of Venice du même Ruskin. Voilà donc comment la guerre nous fait entrer dans le domaine de l’architecture sacrée. Église ou cathédrale, l’édifice religieux en feu devient le signe d’une proximité entre les deux œuvres. La Recherche serait cet « avant proustien » auquel vient s’articuler « l’après célinien », dans lequel se joue ensemble le destin de la langue, la sensibilité du style et la vision du monde des deux auteurs.C’est à partir de l’effondrement du clocher que la phrase proustienne mer., 12 déc. 2018 15:54:44 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11900 acta Mouvement, style & interdisciplinarité http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11902 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11902/9782271079695-200x303-1.jpg" width="100px" />Le lecteur intéressé par la critique génétique connaît déjà certainement la synthèse présentée par Pierre-Marc de Biasi dans La Génétique des textes1 ou encore, les diverses études proposées dans la revue Genesis. Le volume L’Œuvre comme processus supervisé par P.-M. de Biasi et Anne Herschberg-Pierrot retrace les jalons du développement de cette discipline, tout en repensant ses objectifs et ses méthodes. Offrant les actes d’un colloque tenu à Cerisy-La-Salle du 2 au 9 septembre 2010 avec quelque soixante contributions présentées par des chercheurs issus des équipes de l’Institut des Textes et Manuscrits modernes (ITEM) ou venus d’autres horizons, l’ouvrage impressionne par l’éventail présenté des approches et des méthodes de la génétique des textes. À l’image du colloque international qui est à son origine, l’ouvrage se décline en neuf sessions portant sur divers aspects de la théorie génétique : « Histoire, concepts, théorie », « Esthétique du manuscrit », « Style et genèse », « Linguistique de l’écriture », « Génétique du manuscrit francophone », « Génétique des arts et sciences », « Archiver, publier les manuscrits », « Génétique et numérique » et « Aperçus de la génétique dans le monde ». Chaque session regroupe des textes de chercheurs établis dans le domaine, tout en réservant une place de choix aux recherches doctorales et postdoctorales. La génétique des textes ou la pensée en mouvementDans « La modélisation en critique génétique », premier texte de la session « Histoire, concepts, théorie », D. Ferrer nous invite à repenser le statut de l’avant-texte. Ce dernier ne saurait être réduit à un ensemble empirique de données qui demandent à être rassemblées, il s’agit plutôt de possibilités infinies pouvant être interprétées. Comme Ferrer l’annonce lui-même, « même ceux d’entre nous qui n’ont aucune ambition théorique doivent avoir conscience de l’activité de modélisation qu’ils exercent ou qu’ils subissent » (p. 21), puisqu’en somme, la critique génétique s’inscrit inévitablement dans un récit de genèse, ayant ses propres règles et ses propres lieux communs. D’où la nécessité, selon l’auteur, de s’intéresser à des théories narratologiques comme celles de la « tellability » (que l’auteur traduit par « racontabilité »). Comment raconter la genèse, donc ? ou encore, comment rendre compte du mouvement dans l’écriture et dans la pensée ?Sur ce dernier point, la référence à Henri Bergson et aux conférences réunies dans La Pensée et le mouvant (1927) donne mer., 12 déc. 2018 16:19:33 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11902 acta <em>Le Guépard</em>, l’aveu d’un roman http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11896 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11896/9782753565234-200x303-1.jpg" width="100px" />Le roman de Tomasi di Lampedusa a donné lieu, depuis sa parution, à différents malentendus interprétatifs, alors même que son succès ne s’est jamais démenti. La compréhension, la réception et la postérité du Guépard ont fait l’objet de nombreuses études, mais celle que propose Sylvie Servoise dans cet essai, par la prise en compte de toutes les facettes de l’œuvre, et la réfutation des fausses idées reçues à son égard, défend l’idée que Le Guépard a eu et a encore quelque chose à nous dire de notre propre rapport au temps et au changement historique. Cette analyse très précise nous semble rendre un juste hommage à cette œuvre qui a vu se déployer contre elle tant d’injustes critiques.Un faux procèsAccusé d’être un roman démodé, réactionnaire, défendant tantôt l’immobilisme (par l’attitude mal comprise du Prince), tantôt le transformisme (par celle de Tancredi, qui a d’ailleurs donné lieu à un contre‑sens sur la signification du mot « guépardisme »), un roman « désengagé », juge impitoyable du Risorgimento… Le Guépard a reçu de nombreuses critiques, toutes finalement nées d’un même reproche, selon S. Servoise : il s’agit d’un roman écrit par un aristocrate, qui nous parle (principalement) de l’aristocratie. Les critiques idéologiques et formelles faites à cette œuvre découlent toutes de ce procès d’intention lié à un préjugé biographique.Cette attaque simpliste et simplifiante a été notamment parée par Aragon qui avait perçu la subtilité de l’œuvre et compris la critique « de l’intérieur » de l’aristocratie qu’elle porte en elle, ou du moins l’acuité de son appréhension de la fin d’une caste à bout de souffle. En effet, Le Guépard ne prône pas le retour à un ordre ancien mais pose un regard lucide sur les splendeurs et misères de l’aristocratie sicilienne, au moment du Risorgimento. Les critiques lui ont cependant reproché de refuser l’histoire, ne pas soutenir la révolution, d’être défaitiste, de montrer des lendemains qui « ne chantent pas » ou encore d’annihiler tout espoir. Pourtant, l’idéologie du Guépard, s’il faut en trouver une à tout prix, a trop souvent été mal comprise : il ne s’agit en aucun cas d’un roman à thèse, dogmatique et péremptoire, qui défendrait la conservation des privilèges. Le seul message politique véhiculé est une forme de déception face au constat que les hommes ne sont plus capables d’aspirer aux mêmes choses au même moment, d’avoir les mêmes rêves, et une certaine nostalgie, liée à la perte des valeurs dites aristocratiques, l dim., 09 déc. 2018 14:04:06 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11896 acta Éclectisme du territoire sandien http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11843 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11843/book-08532960.jpg" width="100px" />Il est loin le temps où l’on considérait George Sand comme un écrivain provincial, réduite à ses œuvres champêtres, la fameuse trilogie François le Champi, La Mare au Diable, La Petite Fadette. Peut‑être le fameux passage de Du Côté de Chez Swann a‑t‑il contribué un peu à cette vue biaisée de la production littéraire de l’auteur :[…] les romans champêtres de George Sand [que ma grand‑mère] me donnait pour ma fête, étaient pleins, ainsi qu’un mobilier ancien, d’expressions tombées en désuétude et redevenues imagées, comme on n’en trouve plus qu’à la campagne. Et ma grand‑mère les avait achetés de préférence à d’autres, comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y aurait eu un pigeonnier gothique, ou quelqu’une de ces vieilles choses qui exercent sur l’esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie d’impossibles voyages dans le temps1.Les recherches sandiennes, de plus en plus actives, n’ont cessé de battre en brèche ces images d’Epinal de la bonne dame de Nohant occupée de son seul Berry et de ses romans des champs, avec le goût suranné d’écrits dont le seul intérêt serait l’empreinte de la vieille France des campagnes et la ruralité remise au goût du jour d’un xixe siècle retrempé dans les eaux baptismales des origines de la langue et du peuple. Les sandiennes et les sandiens ont dévoilé au fil des années de leurs recherches patientes et vastes toute l’étendue d’une œuvre sans commune mesure avec ce que le lecteur pourrait imaginer au premier abord en entendant parler de George Sand, réduite à son statut de première femme écrivain qui osa prendre place à égalité avec les hommes de plume de son temps, dans le sillage de Mme de Staël (qu’elle n’appréciait pourtant guère). Le Dictionnaire George Sand, paru en 2015 aux éditions Honoré Champion, vient couronner avec maestria tout le travail effectué par les spécialistes de l’auteur à travers les deux volumes de ce qui, il faut bien le dire, est une véritable encyclopédie de l’œuvre et de la vie de Sand. En le consultant à travers une soixantaine d’articles choisis, on s’y fraie un chemin étonnant et l’on en apprend bien plus sur l’auteur que l’on croyait déjà connaître sans la connaître réellement. Sa légende l’a précédée et, pour son malheur, l’a réduite à des stéréotypes bien peu flatteurs, souvent dus à une phallocratie encore persistante. Or, ce dictionnaire le prouve de manière magistrale : c’est tout le xixe siècle artistique, géographique, politique, esthétique, philosophique et l ven., 30 nov. 2018 18:18:37 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11843 acta Gide moraliste ? http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11845 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11845/Electre_978-2-406-06489-3_9782406064893.jpg" width="100px" />L’aphorisme au second degréNon, André Gide n’est pas Michel. Et si l’Immoraliste lui ressemble par plus d’un trait, sa trajectoire n’est pas celle que voulut épouser Gide. Elle aboutit de fait à un échec qui sonne comme un jugement : le créateur se désolidarise de sa créature qui s’enfonce dans les paludes d’un insurmontable marasme. Pour autant, Gide est‑il un moraliste ? Ce qui ne fait pas de doute en tout cas, c’est que la morale (protestante) lui fut un point d’appui, qu’il s’en servit, dans la conduite de sa vie, comme d’une de ces contraintes nécessaires sans quoi l’homme meurt d’être trop libre. Aussi n’est‑il qu’à moitié étonnant que Gide ait repris à son compte, en littérature, le geste fondamental des moralistes : l’écriture aphoristique. Certes, la posture d’autorité dans laquelle s’installent les producteurs d’aphorismes et de maximes ne saurait lui convenir. Mais c’est pour cela même qu’il s’attaque à la forme sentencieuse : il a besoin, pour devenir papillon, d’une chrysalide à crever. À quoi il faut ajouter qu’il entre une part de stratégie dans le recours gidien à l’énoncé gnomique. Certes, les idées comme le style de Gide se veulent idiosyncrasiques : mais celui qui devait obtenir en 1947 le Prix Nobel de littérature n’ignorait pas qu’il portait en lui un grand homme, et qu’il était par suite de son devoir de se comporter en homme d’influence. D’où cette périlleuse équation : désireux de préserver ma singularité, je ne saurais assumer une autorité qui m’obligerait à situer ma parole dans la sphère du collectif et du général ; cependant, qui se dérobe à l’exercice de l’autorité ne saurait prétendre être influent ; il ne me reste donc qu’à emprunter, sur le mode ironique, l’autorité des autres, et à mimer (sous la forme tantôt du pastiche, tantôt de la parodie) la rigueur et la vigueur intellectuelles et stylistiques de celui qui, dans l’histoire de la littérature française, est le type même de l’écrivain autoritaire : le moraliste. C’est de ce parcours moralement sinueux de Gide vers les formes brèves de l’écriture gnomique que rend compte l’essai de Stéphanie Bertrand, André Gide et l’aphorisme. Du style des idées. Essai qui propose une lecture nouvelle d’un écrivain qui compte parmi les plus commentés de la littérature française, et qui abonde en formules heureuses, St. Bertrand maniant elle aussi — mais en maintenant constamment une distance critique bienvenue entre sa pensée et ses propres facilités stylistiques — l’écriture aphoristiqu ven., 30 nov. 2018 19:20:06 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11845 acta Figurations du roman http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11847 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11847/1409581426.jpg" width="100px" />Benoît Tane, maître de conférence en littérature générale et comparée de l’université de Toulouse Jean‑Jaurès, se livre dans Avec figures, Roman et illustration au xviiie siècle à une analyse de la relation texte‑image dans quatre romans épistolaires qui comptent parmi des plus célèbres œuvres fictionnelles de la période : La Vie de Marianne de Marivaux, Clarissa de Richardson, Julie ou La Nouvelle Héloïse de Rousseau et Le Paysan perverti de Rétif de la Bretonne. Cette publication fait suite à sa thèse, dirigée par Stéphane Lojkine — qui signe également la préface dans l’ouvrage — et soutenue à l’université de Montpellier en 2004.On ne s’étonne pas dès lors que le plan soit celui du travail universitaire qui a fourni la substantifique moelle de la version publiée. Ainsi, après avoir justifié du choix de son corpus et de sa méthode, et en parallèle d’un rapide retour sur les savoirs fondamentaux concernant la gravure et son insertion dans le livre, l’auteur pose la trame essentielle qui conduit à l’axe principal de l’étude : comment définir l’illustration littéraire au xviiie siècle ? En effet, si c’est bien dans leur relation au texte que ces gravures se définissent, il ne faut pas tomber dans le piège tendu par une lecture limitatrice et contemporaine du mot « illustration », qui supposerait un rapport de subordination des images aux textes et un rôle quasi accessoire des premières. D’ailleurs, ce mot, le xviiie siècle l’ignore et a recours à celui de « figure », fort justement retenu pour le titre de l’ouvrage, à partir duquel il fait résonner toute son ambiguïté et sa polysémie. Et si « illustration » demeure et persiste tout au long du livre de B. Tane, c’est avec le support théorique posé dans son premier chapitre : dans la temporalité de sa production, dans la pluralité de l’auctorialité qu’elle suppose, sauf à être l’œuvre de l’écrivain lui‑même, et surtout dans sa relation étroite et complexe au texte, tant du point de vue de physique, matériel, dans le corps du livre, que sur le plan du contenu signifiant.Lecture & spectacle : les ressorts d’un discours texte‑imageLes deuxième et troisième chapitres permettent d’aller plus avant dans la compréhension des apports mutuels de l’estampe et du texte, tous deux en charge de la construction de la narration. Il convient de souligner dès à présent que la présence d’images dans un ensemble de lettres données, si ce n’est pour vraies, du moins pour vraisemblables au lecteur1 ne va pas de soi : s’il peut lun., 03 déc. 2018 07:43:18 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11847 acta « Parce que c’était lui & parce que c’était en ce temps‑là » http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11868 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11868/book-08534637.jpg" width="100px" />À un jeune amiSi l’analyse des correspondances d’auteurs peut nous permettre de constituer de solides dossiers génétiques destinés à cerner les traces de l’élaboration des œuvres, elle est aussi capable de nous laisser envisager une époque, un lieu, un climat dans lesquels se sont épanouis leurs auteurs, au sein d’une sociabilité épistolaire qui nous oriente, non vers une ancienne étude biographique mais vers une nouvelle étude des sources. Or c’est en ce sillage que s’inscrit le travail de Juliette Carré lorsqu’il souligne les affinités électives entre trois jeunes intellectuels de la Belle Époque qui se répondront toujours mystérieusement les uns les autres dans le tracé de leurs propres œuvres respectives. Amitié & dilectionValeur essentielle à la République des Lettres, l’amitié est la forme affective idéale de l’échange épistolaire — en tant qu’elle attire, soutient et soulève les correspondants dès lors mutuellement traités en alter ego. Portée par le creuset de la khâgne avec Alain‑Fournier et Rivière ou par l’ouverture esthétique avec Lhote, elle ne se passe pas de relations avec les maîtres du moment qui rédiment les conflits inconscients avec la figure du père (Copeau, Gide, Claudel — la poésie, sympathisant génialement avec le monde, est bien le prolongement de la philosophie) mais privilégie certes les relations directes et franches entre jeunes gens du même monde et du même univers. Semblable amitié se trouve du reste solidifiée par la lettre : « est‑ce que tu ne te doutes pas un peu que tu me manques énormément ? », écrit ainsi Rivière à Alain‑Fournier en 1905, donnant ainsi le ton d’une amitié aussi belle que vitale ; et Alain‑Fournier, entrant seul en khâgne pour y khûber, d’écrire en retour à propos de Rivière : « mon ami m’a écrit, cette première semaine de rentrée ; il la savait par expérience rude et noire, pleine d’embûches pour ceux qui, intelligents, se trouvent médiocres – pour ceux qui souffrent de se trouver soudain seuls et en prison » ; quelle vérité et quelle beauté pour deux âmes qui ne veulent que le bien de l’autre. L’échange d’idiolecte entre les deux correspondants serait ici à travailler, car c’est peut‑être ce qui manque un peu à l’analyse plus historique et contextuelle que littéraire et rhétorique de J. Carré (la mention « l’amitié entre ces jeunes se manifeste bien chastement » (p. 56) ne suffit pas en effet au développement du sujet, tant il est vrai qu’il n’y a là nulle mièvrerie, fût‑ce en comparaison de l’expr lun., 03 déc. 2018 17:02:38 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11868 acta “Mais l’Abeille ne veut qu’un peu de belles fleurs” : éditer Auvray http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11801 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11801/005589285.jpg" width="100px" />Des anthologies aux œuvres complètesCe fort volume, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2011 à l’Université Paris‑Sorbonne, vient combler un manque, puisqu’il procure enfin une édition critique des œuvres poétiques complètes1 d’un auteur que l’on peut considérer à bon droit, en première instance, comme une reconquête des anthologies de poésie baroque : Jean Auvray. C’est d’ailleurs sur ces mots que s’ouvre la préface :En 1961 paraissait l’Anthologie de la poésie baroque française de Jean Rousset, accompagnant un grand mouvement de redécouverte d’une production poétique encore très largement méconnue du grand public : en deux petits volumes parus chez Armand Colin, tout un chacun pouvait facilement accéder à un large éventail de pièces et d’auteurs inconnus. Parmi les poètes ainsi révélés, certains ont, depuis, fait l’objet d’études et d’éditions critiques ; d’autres sont restés dans l’ombre. Jean Auvray, dont on situe la naissance vers 1580, figure parmi ces « inconnus » (p. 7).Et l’éditrice cite en note, en suivant l’ordre alphabétique, plusieurs poètes ayant connu depuis une édition intégrale, comme Chassignet, Colletet, Durand, Hopil, La Ceppède ou encore Motin. La valeur incitative de l’anthologie de J. Rousset aurait ainsi conduit non seulement à ces entreprises visant à réunir les œuvres complètes d’auteurs méconnus, mais aussi, le fait est notable, à la canonisation toute paradoxale d’Auvray :Très bien représenté dans la plupart des anthologies parues depuis, au point de servir parfois d’exemple dans les manuels scolaires d’aujourd’hui pour illustrer l’esthétique et le style « baroques », son nom est désormais familier. Jugé “mineur” il n’y a pas si longtemps encore, il semble être ainsi devenu en l’espace de quelques décennies une sorte de “classique” paradoxal : “classique”, car il est lu, cité et commenté en classe ; paradoxal, dans la mesure où personne ne paraît savoir précisément quel auteur ni quel homme il fut, ni même ce qu’il a effectivement écrit ou publié (ibid).En somme, les anthologies de poésie baroque ont simultanément révélé et masqué la production d’Auvray, en n’en donnant « qu’un aperçu peut‑être trompeur, sous forme de morceaux de bravoure » (p. 46). Dès lors, S. Cureau se donne pour mission de restituer les spécificités et les diverses facettes d’un « auteur insaisissable » (p. 7) : le but de cette édition est de pousser à lire véritablement Auvray, et non plus exclusivement à travers le filtre baroque.Histoire éditoriale, dim., 25 nov. 2018 13:56:39 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11801 acta Empire & littérature : vers une pratique postcoloniale des études littéraires http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11811 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11811/book-08534776.jpg" width="100px" />L’histoire des empires européens, des premières colonisations de l’Amérique du Sud, aux décolonisations du milieu du xxe siècle, est souvent absente de l’écriture de l’histoire littéraire. Pourtant largement documentée, celle-ci reste un point aveugle de l’approche globale de la littérature. Sans doute, dans le cadre d’une écriture nationale des ensembles littéraires, l’on préfère se cantonner aux frontières métropolitaines, ou aux phénomènes d’échanges à l’échelle européenne. Cette unité minimale de la critique littéraire aveugle en grande partie celle-ci au phénomène pourtant essentiel de la colonisation. L’impérialisme, comme processus transversal commun à tous les éléments d’une histoire longue de l’Europe, et a fortiori du monde, suscite a fortiori, en tant que source du monde politique contemporain, un malaise certain au sein des anciennes métropoles coloniales. Éludé par omission calculée ou ignorance politique, l’empire n’en demeure pas moins déterminant dans la littérature européenne en dépit de la « cécité ethnocentrique » (p.169) qui l’écarte des travaux sur la littérature française des xixe et xxe siècles. C’est au cœur de ce malaise critique qu’entend s’installer le travail de Sylvie André. Prenant pour objet la fiction dite « réaliste » sur une période allant de la fin du xviiie siècle à l’ère contemporaine, l’auteure se propose de mener une analyse globale informée par l’histoire impériale. Le basculement épistémique esquissé à l’ouverture de l’ouvrage est double. Il vise d’abord à ramener au premier plan de la lecture la colonisation, non comme un épiphénomène lointain participant d’une analyse liminaire du contexte, mais bien comme un élément essentiel à la compréhension des œuvres littéraires et de leurs formes. Il s’agit ensuite de mobiliser les outils de lecture forgés dans la critique de la colonisation pour lire des textes qui ne peuvent éluder leur participation à un édifice de discours impériaux multiformes et complexes. Cette « lecture postcoloniale » s’inscrit à la suite des nombreux travaux qui, depuis l’ouvrage d’Edward Saïd, L’Orientalisme. L’orient créé par l’occident1,  ont réfléchi sur la production de l’altérité par la littérature occidentale. Largement commentés et augmentés, ses travaux ont permis d’analyser l’impérialisme comme programme culturel, comme texte, adossé à une situation politique de domination. Sa lecture oblige à envisager la participation des littératures de l’ère impériale à la domination politique des co lun., 26 nov. 2018 15:30:11 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11811 acta L’intraitable <em>concrétude</em> de l’imaginaire d’Édouard Glissant http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11805 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11805/9782842928216-475x500-1.jpg" width="100px" />En 2018, François Noudelmann met à l’honneur Édouard Glissant. Le philosophe fait paraître simultanément ses entretiens avec Glissant (L’Entretien du monde) et une biographie de l’écrivain martiniquais (Édouard Glissant. L’identité généreuse1). Les entretiens ont constitué des sources importantes pour composer le récit de vie de Glissant, et c’est sans doute ce qui a conduit Fr. Noudelmann à les publier. Cependant, ces parutions simultanées pourraient bien relever davantage d’une « manœuvre éditoriale2 » que d’un hommage, comme le soupçonne Loïc Céry dans sa critique de la biographie. Effectivement, L’Entretien du monde ne consiste pas uniquement en une retranscription des conversations entre le philosophe de la métropole et le poète martiniquais, puisque sept articles récents de Fr. Noudelmann sont également présentés. Si les entretiens témoignent de la belle lucidité du regard de Glissant sur le monde contemporain, les articles de Fr. Noudelmann offrent cependant un intérêt plus relatif. En voulant mettre en perspective les discussions avec Glissant, ils courent le risque de la répétition, voire de la déformation. Entretiens & articles en archipel : le recueil des détoursAu centre de l’ouvrage, l’article « La Traite, La Shoah... » de Fr. Noudelmann est révélateur de la triple démarche qui est la sienne. D’une part, il s’agit de proposer une réflexion philosophique nourrie de la pensée de Glissant. Dans son article, Fr. Noudelmann analyse l’importance de la mémoire chez Glissant en insistant sur le détour3 par l’histoire juive que ce dernier aurait opéré au début du Discours antillais4.Or, cette lecture extrapolée peut être nuancée car tout l’argumentaire de Fr. Noudelmann est fondé sur une comparaison entre la Diaspora juive et la Traite des Nègres que Glissant esquisse au fil de quelques 17 pages d’un ouvrage qui n’en contient pas moins de 830.D’autre part donc, l’intention de Fr. Noudelmann est aussi de mettre en valeur ses gloses5 de la pensée d’Édouard Glissant. Alors que les autres articles sont rassemblés dans la deuxième partie de l’ouvrage, celui sur « La Traite, La Shoah... » est placé au centre de L’Entretien du monde : il rompt le fil des entretiens, défiant aussi l’ordre chronologique des discussions de 2007 et 2008 puisqu’il date de 2014. Il s’agit d’une réflexion que Fr. Noudelmann avait déjà fait paraître en 2014 dans le numéro « Édouard Glissant, la pensée du détour » de la revue Littérature. De là à y voir une tentation d’égotisme6 d lun., 26 nov. 2018 14:32:02 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11805 acta Cartographie des écritures migrantes du genre en contextes comparés http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11810 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11810/book-08533439.jpg" width="100px" />Écritures migrantes du genre. Croiser les théories et les formes littéraires en contextes comparés est un ouvrage issu de deux journées d’études organisées à la Sorbonne Nouvelle‑Paris 3, les 6 janvier et 21 février 2014, co‑dirigé par Mireille Calle‑Gruber, Sarah‑Anaïs Crevier Goulet et Christine Lorre‑Johnston, publié en 2017. Il réunit une quinzaine d’essais — attachés à plusieurs voix féminines et à plusieurs littératures —qui se propose de rapprocher le concept de « genre », désormais appellation administrative officielle, et le phénomène des « écritures migrantes », celles‑ci désignant depuis les années 1980 avec Régine Robin au Québec, une littérature des troubles, de bifurs et de l’introuvable identité1. L’objectif est de tâcher, par approches comparatives et croisées, de penser‑pratiquer une déconstruction du « genre ».Du pas infranchissable, à franchir ou le seuil comme méthodeAdossant la réflexion aux défis des littératures et des langues, les contributeurs de ce volume recroisent les lectures des écritures migrantes avec celles du genre de façon à sonder les territoires dits du seuil, ouverts par la littérature comme un « art d’inventer une analyse disloquante, douloureuse et féconde » (p. 8), comme par la langue, parce que toute écriture est exposée au double bind aporétique dont parle Derrida2. La méthodologie du seuil devrait permettre d’abord d’accueillir le « tremblement qui habite le pas de la pensée vers l’autre » (p. 10), et par la suite, de défaire le concept de genre de l’uniformisation et l’institutionnalisation où il s’établit. Si fragile et si tâtonnante, soit‑elle, cette méthode a le mérite d’engager un questionnement infini où importe non pas la réponse qui tend à fermer la parole sur elle‑même mais, la question de la question ; « comme s’il y avait un peu moins dans la réponse que dans la question3». De plus, la logique du seuil consiste à aborder toute chose par, avec, et auprès de son contraire sans pour autant tomber dans la confusion. C’est une pensée qui exprime « le rythme de l’être universel 4» et ose regarder toute présence comme fragmentaire. Ce que Maurice Blanchot présente en ces termes :dispersion et rassemblement, ce serait la respiration de l’esprit, le double mouvement qui ne s’unifie pas, mais que l’intelligence tente de stabiliser pour éviter le vertige d’un approfondissement incessant5.On l’aura compris : le seuil en tant que méthode de questionnement infini serait une tentative de frayer des chemins vers l’aut lun., 26 nov. 2018 14:41:55 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11810 acta Action poétique autour de Char, Darwich et Lorca : quels pouvoirs ? Quels poèmes ? Quels sujets ? http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11669 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11669/9782705693626-475x500-1.jpg" width="100px" />« L’action est aveugle. C’est la poésie qui voit », René Char1.Le recueil d’études critiques édité par Marik Froidefond et Delphine Rumeau porte sur le corpus qui a fait l’objet de l’une des questions au programme de littérature générale et comparée des agrégations de Lettres Modernes 2017 et 2018 : « formes de l’action poétique ». Cependant, l’ouvrage demeure d’actualité et constitue une somme passionnante et importante pour interroger non seulement la relation de la poésie à l’engagement politique, autour des figures emblématiques de Char, Darwich et Lorca, mais aussi pour reconsidérer la question toujours vive de la portée éthique et politique d’une poétique. Il s’agit de rouvrir « la question de Hölderlin » (p. 5), elle‑même reprise de Heidegger (p. 87) : « Wozu Dichter in dürftiger Zeit ? » ; « À quoi bon des poètes en temps de détresse / de manque ? » Pour répondre à la question, on ne peut faire l’économie d’une interrogation sur les conceptions du poème. En effet, la question serait plutôt « quels poèmes en temps de détresse ? » ou bien encore quels sont les « pouvoirs du poème ? » (p. 77) C’est ce que demande Laurent Zimmerman dans l’article d’ouverture du livre lorsqu’il explique qu’il faut mettre en relation le refus de Char de publier pendant la guerre avec, précisément, l’inscription d’un geste poétique dans les Feuillets d’Hypnos qui « consiste à s’en prendre à la poésie, à une certaine idée de la poésie » (p. 22). S’il ne peut s’agir de « l’outrecuidance de celui qui a le front de faire état d’Auschwitz depuis la perspective du rossignol ou de la grive musicienne », comme le déclare Celan en 19672, pour répondre entre autres à Adorno, on peut se demander quelle est la nécessité qui pousse Char à déclarer que, certes, « il faut écrire des poèmes, tracer avec de l’encre silencieuse la fureur et les sanglots de notre humeur mortelle » même si « tout ne doit pas se borner là3 » ? C’est ce que les différents contributeurs s’efforcent de mettre à jour, par des approches littéraires, souvent thématiques, ou historiques, voire philosophiques. Dépasser l’opposition verbe / action ?Dès leur avant‑propos les directeurs de la publication posent le paradoxe d’une nécessité néanmoins prégnante : « c’est lorsque la poésie peut apparaître comme dérisoire en regard de la violence et de la souffrance collective que s’impose sa nécessité, et que l’idée d’action poétique peut prendre son sens » (p. 5). La question de la légitimité du poème se trouve dès lors dé sam., 17 nov. 2018 18:17:59 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11669 acta Théâtre du traumatisme : une occasion de penser & de guérir http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11663 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11663/9782753564619-475x500-1.jpg" width="100px" />Éprouver le réel traumatique au théâtre : tel aurait pu être le titre de La mémoire de la blessure au théâtre, dirigé par Isabelle Ligier‑Degauque et Anne Teulade, et fruit d’un colloque tenu à Nantes les 18 et 20 novembre 2015. En effet, d’une acception à l’autre, le verbe « éprouver » — qui signifie « vérifier la valeur, les qualités de ; expérimenter », ou encore « ressentir vivement » — traduit l’idée globale du volume, qui aborde le théâtre en tant que pratique cherchant à cerner l’expérience des maux collectifs et à en transmettre un ressenti dans des formes indéfiniment renouvelées par cette matière même qui la nourrit. La démarche diachronique annoncée par le titre de l’ouvrage, puis maintes fois réitérée dans l’introduction, en est probablement l’aspect structurel le plus important : les articles qui le composent s’enchaînent voire se répondent dans cinq parties qui portent bel et bien à constater que la problématique de la figuration de la violence du réel s’ancre et s’informe dans diverses périodes de l’histoire littéraire. Si le sujet semble intéresser particulièrement la critique contemporaine1, I. Ligier‑Degauque et A. Teulade, spécialistes du théâtre de la Première Modernité (tel que l’indique la quatrième de couverture), relèvent le pari de démontrer que « le théâtre n’a pas attendu les théorisations novatrices du xxe siècle pour s’emparer de l’émotion hyperbolique engendrée par les traumatismes collectifs et placer le public en position de témoin, d’interprète ou de juge des événements » (p. 10).Les cinq parties qui divisent l’ouvrage le font cependant selon des éléments plus ou moins repérables dans les articles. Or si la division poreuse aide peu à la consultation, elle témoigne d’une congruence des contenus entre eux et ainsi de la possibilité de tirer quelques conclusions concrètes sur le thème central de la représentation de la blessure au théâtre. Le lecteur à la recherche de thèmes rassembleurs trouvera aussi bien son compte dans les intertitres de l’introduction, formulations majoritairement interrogatives qui agissent comme autant de points de fuite à partir desquels les contributeurs abordent la problématique. L’approche que nous proposons ici, si elle recoupe donc les sections définies par l’ouvrage et les intertitres de l’introduction, classe les articles selon les principales idées novatrices qu’elles avancent.Approches contextuellesLe réel en tant qu’épreuve appréhendée par différentes formes théâtrales est à l’avant‑scène de sam., 17 nov. 2018 18:00:26 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11663 acta <em>Desiderio desideravi</em>. Bossuet & le désir du grand désir http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11667 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11667/9782745331762-475x500-1.jpg" width="100px" />Assuré qu’il existe en l’homme « un désir avide de l’éternité » (« Sermon sur l’ambition », Carême du Louvre, 1662), Bossuet ménage assurément une place à une authentique spiritualité de l’aspiration que les études classiques ont encore peu explorée (en‑dehors de l’analyse du mouvement d’espérance qui se trouve au cœur de la querelle du quiétisme). C’est à cette tâche que se consacre le livre très érudit d’Agnès Lachaume, à rebours de tout ce qui a pu sembler lier l’orateur sacré à la pastorale de la peur dans les études historiques. Si le mot même de « désir » a changé de sens au cours du temps, il connaît en effet au xviie siècle un mouvement de bascule décisif dont Bossuet, sans bien en avoir l’air, tient le plus grand compte :L’antique soumission de l’homme à un ordre transcendant qui lui préexiste donnait comme raisonnable de désirer se conformer à la place qui lui était déjà assignée. […] L’idée moderne du désir de bonheur, à l’inverse, requiert un accomplissement individuel, une invention et une nouveauté continuelles dont chaque personne est le moteur, se fiant à son intérêt propre et accordant une attention constante à ses désirs » (p. 10‑11).Rhétorique & théologieS’il aurait certes été paradoxal que le christianisme se trouve ébranlé par une notion que l’écriture biblique a pourtant contribué à expliciter — pensons à Jésus‑Christ désirant d’un grand désir [desiderio desideravi] cette Pâque qu’il partagera avec tous les hommes (Luc 22, 15) —, l’orateur sacré a fort justement compris, en un siècle assez troublé par les controverses religieuses en tous genres, que Jésus‑Christ réconcilie en effet les deux compréhensions du désir en se soumettant à la transcendance de la résolution intra‑trinitaire et amoureuse de la Pâque et en s’accomplissant dans son incarnation par cette auto‑donation qui constitue justement son aspiration personnelle la plus profonde. De là l’utilisation massive du corpus augustinien pour réconcilier désir spirituel et désir temporel, au risque d’un léger anachronisme au point de vue patristique mais en une visée sincère de conversion de la parole au point de vue classique. Bossuet ne croit effectivement pas au changement contemporain de la passion de la métaphysique en la métaphysique de la passion, ou plutôt en prend tellement acte qu’il en subvertit le mouvement pour mieux le convertir — si « ce n’est plus de la bonté de la chose désirée […] que découle la moralité du désir » mais qu’« un objet devient bon parce qu’on y t sam., 17 nov. 2018 18:09:28 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11667 acta Comment pense la littérature du XIXe siècle ? http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11671 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/11671/9791030001167-475x500-1.jpg" width="100px" />L’essai de Jean-Louis Cabanès se présente comme une vaste enquête, non seulement sur la morale d’un siècle, mais encore sur la fabrique d’une axiologie dans la littérature, la pensée et les savoirs du xixe siècle. Dans le prolongement des réflexions de Thomas Pavel dans La Pensée du roman notamment, il réintroduit la notion de valeur dans la critique littéraire. S’interrogeant à la fois sur les valeurs morales produites par les textes, pensées et débattues par eux, et sur les valeurs esthétiques des œuvres elles-mêmes, il aborde la littérature sous l’angle de l’interrogation épistémologique, mais aussi de la philosophie et de la morale. Organisée autour d’entrées, ou de carrefours notionnels, plutôt que de thèmes, cette étude contribue à l’histoire littéraire, qu’elle dépasse en liant la littérature à d’autres textes, comme à l’histoire des idées, qu’elle incarne dans une patiente analyse textuelle de figures, de situations et de voix romanesques. De chapitre en chapitre, J.‑L. Cabanès examine ainsi divers clichés et paradigmes à travers lesquels le siècle a pensé le vivant, le progrès, ou encore les passions, dont il retrace l’invention littéraire en croisant les discours scientifiques, philosophiques ou religieux qui les ont forgés.Contre une vision autotélique, il défend une conception résolument référentialiste des œuvres littéraires, envisagées comme autant de « [carrefours] de discours qu’elles accueillent, déconstruisent ou reconstruisent en suscitant une axiologie » (p. 7). Dans le déroulé de l’histoire littéraire du xixe siècle, et de sa seconde moitié en particulier, J.‑L. Cabanès repère des nœuds, à la fois thématiques et notionnels, dont il répertorie les occurrences les plus saillantes et interroge les récurrences contrastives, se montrant attentif au travail de réécritures et de désécritures, de continuités et de discontinuités. Les chapitres de l’ouvrage se construisent chacun autour de corpus restreints, principalement romanesques (mis à part le premier, qui porte sur la poésie ferroviaire) dont J.‑L. Cabanès décrit le cadre épistémique, pour cerner sa constitution dans un jeu de reprises différenciées, selon l’idée de Gabriel Tarde.Dans cette perspective, dont l’une des grandes forces est d’analyser conjointement les effets axiologiques et esthétiques des œuvres, J.‑L. Cabanès revient ainsi à des questions auxquelles il a déjà consacré des travaux décisifs (notamment la charité, le don et les récits de bienfaisance1 ; les « valeurs du viva lun., 19 nov. 2018 10:51:42 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=11671