Parutions Acta Fabula http://www.fabula.org/revue/ Dans l'ensemble des publications consacrées à la littérature, Acta fabula sepropose de recenser les essais présentant de nouveaux objets théoriques,mais aussi les ouvrages collectifs qui, relevant d'un champ disciplinaireplus étroit, recèlent de réels enjeux de poétique générale. fr contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) 60 Copyright © Fabula contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) acta Vigny, cent cinquante ans après http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10243 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10243/9782745330413FS.gif" width="100px" />Peut‑on encore dire du nouveau sur Vigny ? Les chercheurs réunis à Cerisy en 2013 ont brillamment répondu à cette question. L’ouvrage dirigé par Lise Sabourin et Sylvain Ledda offre un enthousiasmant panorama de l’œuvre de Vigny et propose des approches variées qui permettent une profonde relecture critique d’un ensemble de textes longtemps pris dans un entrelacs d’idées reçues, à l’instar de la fameuse image, construite par Sainte‑Beuve, de la « tour d’ivoire » dans laquelle le poète aristocrate se serait réfugié dans la dernière partie de sa vie. Le présent recueil a tout d’une entreprise de démolition de cette tour, puisque Vigny y apparaît aux prises avec son temps. La brève introduction de l’ouvrage trace des lignes qui donnent forme à un portrait de Vigny qui échappe à toute simplification réductrice :[Vigny est] un romantique à l’écoute de son temps, soucieux de la fortune littéraire de son œuvre, prophète paradoxal puisqu’il effectue une remise en cause déjà moderne des dogmes, politiques et sociaux comme religieux, tout en respectant une exigence d’épuration formelle et de renoncement lucide, quasi classiques. En perpétuel dialogue avec les formes esthétiques de son temps, mais aussi en scrutation de soi comme de la société, ses œuvres cherchent un absolu littéraire et humain dont les fondements s’esquivent au fil de son enquête philosophique, ouverte à tous les courants de pensée, mais dont le résultat, toujours déceptif, ne lui interdit pas la ciselure de la parole, qui finit par offrir un autre accès à la vérité, celle du sens du passage de l’écrivain en ce monde. (p. 13‑14)L’ouvrage se divise en quatre chapitres, chacun consacré à un genre ou à un thème : « Vigny et la poésie », « Vigny et le théâtre », « Vigny et l’Histoire » et « Vigny et la critique ». La poésie de Vigny : un cristal à l’épreuve du mondeSi Vigny est bien l’un des prophètes du romantisme, on ne saurait comprendre son œuvre si l’on se contentait de « cette image d’un poète pessimiste, d’un sage soupçonné d’être ennuyeux, d’un classique figé dans sa gradeur » (p. 15). Aurélie Foglia‑Loiseleur propose d’abord une lecture de la poésie de Vigny sous l’angle du système, ce qui l’oppose à la conception souvent associée au romantisme d’une poésie innée. L’œuvre poétique de Vigny apparaît ainsi comme un « effort vers l’idée pure qui vise la synthèse systémique » (p. 19). Au cœur de la pensée poétique de Vigny se trouve la notion de pureté, dont A. Foglia‑Loiseleur montre qu’elle s’en lun., 17 avril 2017 09:21:25 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10243 acta De la méthode : la thèse comme « chasse au trésor » http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10245 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10245/9782081380516FS.gif" width="100px" />Cet ouvrage d’Umberto Eco, dont la publication initiale remonte à 1977, fut traduit dans plus de vingt langues, y compris « dans des pays […] où les exigences pour une thèse sont différentes » (p. 12). La première version en français est parue chez Flammarion en août 2016, quelques mois seulement après le décès de l’auteur. Il s’agit des premières épreuves non corrigées, ce qui explique le caractère inachevé de l’ensemble (de nombreux tableaux manquent à l’appel, faute d’avoir été insérés dans les endroits prévus à cet effet). L’introduction est celle de l’édition italienne de 1985. Il peut sembler paradoxal de publier en français un livre écrit en Italie à la fin des années 70 (postface, p. 325). Umberto Eco tentait alors, dans un contexte politique trouble (les « années de plomb »), de convaincre les étudiants rebelles « de l’utilité de se soumettre aux règles rigoureuses que requiert la laurea1» (p. 332). Néanmoins, comme le rappelle l’auteur dans son introduction « les règles pour faire un bon travail de recherche sont […] les mêmes en tout lieu et à quelque niveau de complexité que ce soit » (p. 12). Nous pourrions également ajouter : en tout temps. Aujourd’hui comme hier, le candidat doit démontrer qu’il maîtrise l’exercice de la quête scientifique et qu’il en a compris les tenants et les aboutissants. C’est pourquoi « vouloir faire une thèse de laurea sans se plier à ces règles est une demi‑mesure : mieux vaut rejeter le principe même de la thèse », conseille l’auteur (p. 332). Le titre Comment écrire sa thèse fait immédiatement penser au guide pratique, au manuel didactique destiné à ceux qui ont peur de se tromper (ou de mal faire) et qui éprouvent par conséquent le besoin d’être rassurés. Le sommaire (p. 7‑9) reflète d’ailleurs les différentes phases du travail à accomplir : questionnements préliminaires (enjeux de l’exercice et choix du sujet), conduite des investigations (recherche et exploitation du matériau), formalisation des résultats obtenus (rédaction et mise en page). Bien que les nouvelles technologies de l’information et de la communication n’aient pas été intégrées à l’édition 2016, cela n’affecte en rien le fond du propos qui vise à transmettre « une méthode rigoureuse pour organiser les étapes de son travail, trier, sélectionner, et hiérarchiser le matériau » (p. 328). Certes, le support a changé — depuis les années 70 l’étudiant est passé de la machine à écrire à l’ordinateur, des fiches bristol aux logiciels d’organisation de donn lun., 17 avril 2017 09:40:19 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10245 acta Les nouveaux lieux du <em>Theatrum mundi</em> http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10250 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10250/9782745329370FS.gif" width="100px" />Généralement, on se réfère au theatrum mundi1pour évoquer l’idée d’une théâtralité du monde, théâtralité que le contexte de la mondialisation ne change guère. L’essai de Stéphanie Bérard vise en tout cas à appréhender la « mondialité » des pièces de José Pliya, un dramaturge peu étudié dont l’œuvre innovante et exemplaire méritait bien une monographie. Le projet de l’auteur est d’étudier l’« ouverture à l’autre et au monde [qui est] manifeste dans le théâtre de José Pliya qui fait se dérouler l’action de ses pièces aussi bien en Europe (France, Allemagne) que dans les Amériques (Caraïbes, Amérique latine) ou choisit de projeter ses personnages dans un hors‑temps et un non‑lieu » (p. 12). Pour ce faire, le cadre théorique est emprunté au concept de « Tout‑Monde » d’Édouard Glissant, dont l’une des citations figure en épigraphe, et à celui d’« écrivains pulvérisés », proposé par Nancy Huston. Si l’autorité d’Édouard Glissant fait l’unanimité dans le domaine des études littéraires francophones auquel est vouée la collection où paraît cet ouvrage, nous sommes tout de même surpris que le manifeste « Pour une littérature‑monde en français », dont ce dernier est signataire, et les livres qui en sont issus2, de même que le collectif Pour un Théâtre‑Monde3 ne soient pas évoqués. En effet, non seulement ils revendiquent eux aussi l’héritage d’Édouard Glissant, mais ils proposent nombre d’analyses qui auraient à coup sûr enrichi la réflexion de l’auteur. Celle‑ci ne repose pas sur une définition stricte de la notion du « théâtre‑monde » et procède sans méthodologie précise, en dehors d’une analyse interculturelle certes rigoureuse, qui articule de manière diachronique les parcours personnel et professionnel de José Pliya ainsi qu’une étude de ses œuvres et de leurs représentations scéniques. Or, la définition du théâtre‑monde que livrent Yamna Abdelkader, Sandrine Bazile et Omar Fertat aurait donné un cadrage théorique qui entre en résonnance avec les schèmes qu’elle se propose de lire : le théâtre-monde désigne le trait d’union qui relie le théâtre au monde, voire aux mondes. Il s’agit donc […] d’étudier les liens, les relations, les connivences comme les confrontations et les tensions qui s’avèrent manifestes ou sous‑jacentes d’une scène à l’autre, de la scène à la salle, du texte à la scène, d’une langue à l’autre, de la langue au langage du corps, d’une culture à l’autre, de la scène à l’école, d’un espace à l’autre, du groupe à l’individu, de soi à l’autre, de m lun., 17 avril 2017 10:05:42 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10250 acta <em>Qui vivra qui mourra </em>: éthique des naufrages http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10224 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10224/9782226314918FS.gif" width="100px" />L’éthique des naufrages, ou lifeboat ethics, est une branche à part entière de la philosophie morale depuis l’Antiquité. Hécaton de Rhodes se demandait si, lors d’un naufrage, voyant un sot attraper une planche, le sage devait la lui arracher. Formulée par un philosophe stoïcien, la question de savoir qui sauver quand tout le monde ne peut pas survivre ne tient pas compte de la panique, de la confusion, de l'instinct de survie : elle se pose en termes purement moraux. Lilian Griffith raconte dans Les Faux‑Monnayeurs1une tout autre histoire : celle du naufrage de La Bourgogne (un épisode réel, qui eut lieu en 1898, mais que Gide semble romancer). En plein naufrage, la jeune femme sauve une petite fille qui se noie et parvient à la transporter dans un canot de sauvetage. C’est là que l’horreur commence : deux marins, avec une hache et un couteau de cuisine, coupent les mains des naufragés qui tentent de monter à bord : « S’il en monte un seul de plus, nous sommes tous foutus. La barque est pleine. » Le naufrage est un des paradigmes de la question de la priorisation des vies en situation d'urgence, au centre de l'ouvrage de Frédérique Leichter‑Flack. Mais le naufrage est un aléa, de l’ordre de la catastrophe naturelle ; tandis que la question de la priorisation des vies peut malheureusement advenir dans une situation volontairement organisée.Les camps & le paradigme de la sélectionL’introduction de Qui vivra qui mourra est saisissante :Vous vous tenez debout au milieu d’un groupe de gens rassemblés en carré ; mais on vous bouscule de toute part car ceux qui sont sur les bords veulent votre place au centre. Sur les bords, en effet, on prend des coups de manière aléatoire, et, à force, des coups vous achèvent. Le but du jeu est de rester le dernier sur la piste et, pour durer, il faut s’efforcer d’être toujours le plus possible au centre du groupe, protégé par les autres. (p. 7)Ce « jeu », c’est celui de la sélection sur la place d’appel de Buchenwald, tel que l’a raconté David Rousset dans Les Jours de notre mort2. La machine exterminatrice nazie ne se contente pas de tuer en masse ses victimes ; elle organise préalablement leur déshumanisation. Elle créé artificiellement des situations bloquées, où le dispositif de « mort pour tous » prend d’abord l’apparence de « pas assez de vie pour tous ». La structure du camp impose aux prisonniers, pourtant condamnés, une compétition pour la survie : nourriture en quantité insuffisante pour les besoins vitaux, char lun., 10 avril 2017 10:29:15 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10224 acta Le populaire dépopularisé : Dubut ou les vicissitudes de la postérité littéraire http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10232 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10232/9782364411234FS.gif" width="100px" />Il est difficile de ne pas reconnaître que Jean‑Louis Dubut de Laforest compte au nombre des romanciers qui, à la manière de Paul Féval, Erckmann‑Chatrian ou Ponson du Terrail, s’ils furent célèbres en leur temps, tombèrent dans l’oubli après leur mort. Dubut suscite néanmoins aujourd’hui un légitime regain d’intérêt parmi les historiens de la littérature française : deux thèses, un dossier thématique des Cahiers naturalistes ainsi que des articles dans diverses revues ou actes de colloque lui ont récemment été consacrés et la numérisation du patrimoine littéraire rend désormais possible sa redécouverte sans attendre d’éventuelles rééditions1. Le livre de François Salaün, intitulé Jean‑Louis Dubut de Laforest. Un écrivain populaire, est le fruit d’un des travaux universitaires évoqués. À la fois ouvrage de vulgarisation et de grande érudition, il revêt la forme d’un examen détaillé dont la première partie retrace l’existence même de l’écrivain et sa carrière, tandis que la seconde analyse quatre thématiques récurrentes et révélatrices de sa production. Il se démarque ainsi des autres études, en ce que sa démarche entend appréhender un corpus entier, non un ou deux romans pris isolément. Il est par ailleurs précédé d’un avant‑propos d’Alain Pagès qui fixe les enjeux de la relecture de cet auteur si proche du naturalisme sans pouvoir lui être pleinement rattaché.Fr. Salaün problématise sa présentation de l’œuvre de Dubut en s’appuyant sur la notion de popularité dont il tire le sous‑titre de son livre. Cette dernière se définit principalement par le large lectorat — le peuple — auquel le texte s’adresse et, dans une moindre mesure, par le fort succès qu’il connaît auprès du public (p. 132). L’ouvrage le laisse entendre dès sa première phrase : c’est là une manière indirecte d’interroger la postérité d’un écrivain et de poser la question des vicissitudes de la célébrité post‑mortem dont le traitement réservé à Dubut apparaît exemplaire (p. 11). Comment expliquer ce paradoxe qu’un auteur populaire et reconnu par ses pairs ait été, malgré la richesse de ses écrits, si rapidement délaissé au point de nécessiter de nos jours une complète redécouverte et une totale rediffusion ? L’étude de Fr. Salaün entend apporter son éclairage sur ce point, à partir de l’exemple précis et développé de l’œuvre monumentale d’un seul écrivain.L’homme à redécouvrir, l’auteur à relireConsacrée à l’existence de Dubut, la première partie du livre de Fr. Salaün est divisée en sept cour lun., 10 avril 2017 11:37:27 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10232 acta Derrida de l'intérieur, Derrida de l'extérieur http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10231 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10231/9782359351279FS.gif" width="100px" />« Le titre retenu pour cette séance aura été la question du style.Mais – la femme sera mon sujet.Il resterait à se demander si cela revientau même — ou à l'autre1. »C'est pour étudier notamment l'énigmatique incipit — cité ici en épigraphe — d'un texte complexe, écrit par Jacques Derrida, et connu sous le titre d'Éperons. Les Styles de Nietzsche qu'une équipe de chercheurs en « Sciences du texte moderne » a été accueillie par la section « Sens, Texte, Informatique et Histoire » de l'école doctorale « Concepts et Langage » de la Sorbonne le 8 février 2014. Il en résulte le présent ouvrage qui réunit les contributions de sept chercheurs suivant trois orientations méthodologiques principales : stylistique (Bruno Clément, Alain Lhomme, Mathilde Vallespir), sémiotique (Jean‑François Bordron) et analyse du discours (Johannes Angermuller, Frédéric Cossuta et Dominique Maingueneau). Leur but est de développer un discours intelligible sur Jacques Derrida, ou sur les conditions d'intelligibilité du discours derridien, en déplaçant la méthode du discours philosophique vers d'autres sciences humaines. En ce sens, ce n'est pas un hasard que cet ouvrage collectif soit co‑dirigé par Dominique Maingueneau, et publié dans une collection dirigée par Frédéric Cossuta. En effet, ces retrouvailles indiquent la poursuite de l'entreprise sur la problématique de la constitution, inaugurée dans l'article « L'Analyse des discours constituants » de la revue Langages n°117, article publié en 1995. Dominique Maingueneau et Frédéric Cossuta proposaient alors le concept de « discours constituant » afin d’analyser un certain nombre de discours premiers, notamment les discours sacré et juridique. Ces discours fondateurs, au rang desquels on trouve également le texte philosophique, sont remis en question dans leur pouvoir, notamment le discours philosophique s’érigeant en discours suprême, empêchant ce juge de tous les autres discours, mais pouvant être jugé à son tour. Le discours philosophique analysé ici est d'un type particulier, étant donné qu'il s'agit de celui de Jacques Derrida, soit un discours philosophique dont le but est de déconstruire le discours philosophique, ce qui autorise la présente approche, ou l'interdit si l'on considère que seul est valide sur Jacques Derrida le discours d'un philosophe derridien. Une part de ces conférences se situe donc plutôt à l'intérieur du discours philosophique sur Derrida et l'autre à l'extérieur. Il s'agit ici de se poser la question de la lun., 10 avril 2017 11:06:30 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10231 acta Fiction & orthodoxie religieuse http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10206 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10206/9782406057307FS.gif" width="100px" />Dans ce livre, Mounira Chatti s’interroge sur les relations entre la fiction littéraire et des sociétés dominées par le religieux, en l’occurrence les sociétés arabo‑islamiques, rappelant que les mots « hérésie » et « nouveauté » ont lamême racine en langue arabe — « Fiction et hérésie, en langue arabe, sont les deux faces de la chose nouvellement inventée ou créée » (p. 7) note l’auteur, citant aussi Mohamed Arkoun et « les tabous qui font considérer toute innovation comme une impureté » (p. 173).À la fiction, du côté de l’imaginaire, de la fantaisie, de la chimère, s’opposent le réel, le vrai, l’authentique. La fiction, par sa nature, revendique sa liberté, démystifie la narration sacrée, engage une relecture de l’héritage et s’oppose, en cela, à une orthodoxie, qui repose sur une version unique et intangible de la vérité, dont l’auteur note finement qu’elle a substitué au nom de Dieu, celui d’islam, qui incarne davantage un pouvoir religieux temporel que le divin.***Questionnant les fondements identitaires et les représentations, la fiction apparaît en elle‑même comme subversive. C’est la thèse que développe la première partie du livre sous le titre « Procès de la fiction », et qui va être longuement analysée à travers un corpus d’écrivains de langue arabe et de langue française, principalement égyptiens et algériens, dans un choix où Égypte et Algérie jouent, selon l’auteur, un rôle emblématique.Un premier chapitre consacré à l’histoire de l’humanisme arabe montre ses tentatives d’émancipation face à un dogme qui interdit d’interpréter le Coran selon des perspectives mythiques et symboliques. Tentatives qui débutent dès le xe siècle et se déploient dans une riche littérature nommée « l’adab philosophique », dont Ibn Sîna (Avicenne), Ghazâlî, Ibn Rushd (Averroès) sont les figures exemplaires et avec l’exigence intellectuelle desquels renoue dès 1925 l’Égyptien Abd al-Râzik. Quarante années après, à Beyrouth, le penseur Jalal Sadiq al-‘Adhm, auteur de Critique de la pensée religieuse, se retrouvera face aux mêmes procès et condamnations. Ainsi replacé dans la perspective historique d’une histoire de l’hérésie, opposant orthodoxie religieuse et humanisme, le rôle de la fiction romanesque « grand phénomène des lettres arabes contemporaines » (p. 47) s’éclaire d’un plus large contexte, où sont aussi évoqués penseurs et poètes, tel Gibran, et où la perspective de déconstruction et de démythification inaugurée par Taha Hussein, dans sa volonté explicite de «  lun., 03 avril 2017 15:59:51 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10206 acta Le « méloforme » : mort & transfiguration(s) d’une aporie http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10217 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10217/9782812430404FS.gif" width="100px" />Dans L’Art de l’âge moderne1, Jean‑Marie Schaeffer constatait déjà qu’il y avait, dès le xixe siècle, un refus de plus en plus manifeste du logocentrisme qui s’enracinerait dans la pensée romantique allemande et instaurerait un régime esthétique sous lequel nous fonctionnerions toujours. Cette hypothèse est reconduite par Frédéric Sounac (Université Toulouse‑Jean Jaurès), dans Modèle musical et composition romanesque, qui voit dans ce que Schaeffer nomme la « théorie spéculative de l’Art » le berceau de l’idéalité musicale du roman au xxe siècle. En prenant appui sur ces travaux, mais aussi sur ceux de Jean‑Luc Nancy et de Philippe Lacoue‑Labarthe2, Frédéric Sounac observe l’émergence d’un véritable « fantasme compositionnel » (p. 17) chez des écrivains et des philosophes majeurs des xixe et xxe siècles, et en suit l’évolution à travers diverses manifestations textuelles. L’ouvrage interroge dans cette perspective l’existence d’un paradigme musical qui conditionne la poétique romanesque, française comme allemande, par une transposition de procédés musicaux à la prose narrative et par l’action profonde d’une intellectualité musicale sur l’art de narrer. C’est dans la mouvance d’un récent regain d’intérêt pour les études musico‑littéraires que s’inscrit cet opus, issu d’une thèse de doctorat soutenue à l’EHESS en 2003, et qui représente certainement une contribution essentielle dans le domaine de la littérature comparée. L’auteur met à profit une érudition remarquable, étayée par une évidente maîtrise de la langue et de la culture allemandes, pour identifier un désir d’intégration musicale formelle ou, plutôt, de « “migration” de certaines structures musicales vers le roman : migration hypothétique, métaphorique, sémiologiquement insensée, mais obstinément poursuivie. » (p. 39) Pour ce faire, il élabore, entre autres, un appareil critique adapté à l’étude des différents types d’incorporation du musical dans le genre romanesque. En effet, les notions de logogène, mélogène et méloforme qu’y développe Sounac dès l’introduction, fort opératoires pour identifier les poétiques musico‑littéraires, forment une terminologie efficace, qui permet d’articuler la problématique autour de trois grands axes que nous nous permettons de résumer ici. Le chercheur entend d’abord par logogène « le discours “positif”, descriptif, historique, philosophique, éventuellement technique, que le roman tient sur la musique » ; il appelle mélogène « l’opération qui tend à la production de lun., 03 avril 2017 16:11:24 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10217 acta Histoire & géographie littéraires paradoxales des francophonies barbares http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10221 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/" width="100px" />Le numéro 70 de la revue Francofonia est consacré aux « francophonies barbares », une expression que Nicolas Hossard, qui coordonne ce dossier, caractérise par son « inactualité » (p. 3). Pourtant, la réflexion élaborée au fil des articles de ce volume semble bien entrer dans le cadre d’une question qui occupe les spécialistes de littératures francophones ces dernières années. En effet les contributeurs du volume tentent tous de faire de « la barbarie » « un concept opératoire pour penser la francophonie dans l’histoire littéraire » (p. 5). Or c’est là une interrogation devenue centrale. La « francophonie littéraire » étant liée selon Michel Beniamino à des « situations de contacts de langues et de cultures »1, elle revêt une importance particulière aujourd’hui, alors que différents travaux tentent d’inscrire l’histoire littéraire dans une perspective non plus nationale mais globale — comme l’ambitionne par exemple le volume dirigé par Christie McDonald et Susan Rubin Suleiman publié initialement en 20102. Dans un tel contexte, les deux paradigmes, temporel et spatial, qui régissaient traditionnellement l’histoire littéraire, perdent de leur efficience, à moins d’être radicalement complexifiés. En d’autres termes, il semble de moins en moins possible de faire l’histoire ou la cartographie d’une littérature, circonscrite dans les frontières d’une nation, définie par une histoire unique. La diversité culturelle impliquée par les littératures francophones en fait dans ce contexte un objet de choix pour l’expérimentation de nouveaux outils conceptuels pour penser cette complexité, même si cette tension vers le global implique de renouveler la manière de considérer la francophonie littéraire3. Un récent ouvrage de Claude Coste et Daniel Lançon interroge ce double cadre géographique et historique en proposant de réfléchir au caractère transnational de certaines œuvres littéraires et au « brassage » souhaitable des traditions critiques pour les aborder4 : étudier les littératures francophones implique aujourd’hui de considérer une histoire à plusieurs rythmes, des liens entre différents espaces, une telle étude nécessite aussi de faire se croiser des méthodes issues de divers paysages académiques. Plus encore, Anne Douaire‑Banny propose de lire les œuvres littéraires, en contrepoint critique à l’idée de nation, comme « des espaces libres, des intervalles, seules possibilités pour qu’un autre discours se fasse jour5 ». Anthony Mangeon propose quant à lui de récuse lun., 03 avril 2017 16:33:53 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10221 acta Les <em>Essais</em> de Montaigne ou la fin du mâle alpha de la philosophie ? http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10194 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/" width="100px" />Le genre sceptiqueLes Essais de Montaigne, œuvre philosophique ou littéraire ? Nous avons depuis longtemps relativisé la sanctuarisation des Lumières1 et surmonté le demi-mépris dans lequel Hegel tenait Montaigne (et l’inséparable Charron)2. Plus récemment, Ian Maclean a donné le coup de grâce à ceux qui douteraient encore que l’auteur des Essais fût un philosophe au sens courant du terme3 — son œuvre est au demeurant inscrite depuis 1993 au programme de l’Agrégation de philosophie. L’abondante, et apparemment intarissable, production critique en provenance de ce champ prouve que la question a été réglée, en dépit des dénégations de l’auteur lui-même4 — question qui ne réside sans doute pas tant dans la catégorie que nous croyons devoir assigner à l’œuvre que dans la position que nous choisissons d’adopter à son égard. Celle-ci est en premier lieu déterminée par notre propre formation et l’environnement dans lequel nous travaillons. Mais nul ne fera dire à Montaigne ce qu’il n’a pas dit.Isabelle Krier, qui enseigne la philosophie, sait que toute entreprise de lecture des Essais est soumise à un principe que les littéraires suivent pour ainsi dire à la lettre, le principe philologique : « la démarche a donc consisté ici à partir du texte, et seulement de lui » (p. 24). Ce que je ferai à mon tour, bien que non philosophe de formation ni de profession : un littéraire rend donc compte d’une lecture philosophique d’un auteur pris tantôt pour un littéraire, tantôt pour un philosophe. De tels croisements ne sont pas nouveaux. Néanmoins, il faut reconnaître que c’est du côté des philosophes que la tendance à s’ouvrir à l’autre bord s’est révélée la plus forte, les questions portant sur la forme de l’expression s’étant révélées de plus en plus pressantes dans un champ où celle-ci est longtemps demeurée en retrait des préoccupations des historiens de la philosophie, ou des sciences (en témoigne le sort fait à Descartes5).L’étude d’I. Krier ne porte pas exclusivement sur l’Apologie de Raimond de Sebonde, le texte qui pendant des siècles a constitué une lice où lecteurs et exégètes ont promu l’auteur en philosophe de tel ou tel bord. De nos jours, un quasi-consensus s’est établi, auquel elle se rallie : Montaigne est un philosophe sceptique et c’est à travers l’ensemble des Essais que l’on peut appréhender les formes de ce « nouveau pyrrhonisme » (p. 17), pensée cohérente, affirmative, voire virulente. Ainsi entreprend-elle de redécouvrir la pluralité des points de vu lun., 27 mars 2017 16:07:55 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10194 acta Dynamique(s) du groupe littéraire : microsociologies d’un objet polymorphe http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10196 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10196/76201.jpg" width="100px" />Le groupe littéraire, qu’il prenne la forme d’une bande d’amis, d’un cénacle, d’une école ou d’une Académie, qu’il se rassemble dans un salon, dans un café, dans un atelier ou autour d’une revue, qu’il produise peu, beaucoup ou même aucune œuvre, a fait l’objet de travaux relevant des approches sociales du littéraire depuis maintenant plusieurs décennies. En 1983, dans leur article « Approche institutionnelle du premier surréalisme (1919‑1924) », Jean-Pierre Bertrand, Jacques Dubois et Pascal Durand soutiennent que la « sociologie de l’institution littéraire » offre un modèle « particulièrement opératoire lorsqu’il s’agit de faire […] l’histoire d’une école, d’un mouvement1 ». Dix ans plus tôt, Rémy Ponton publie dans la Revue française de sociologie une étude sur le groupe du Parnasse, réalisée dans le cadre d’un séminaire animé par Pierre Bourdieu2 : elle sera la première d’une longue suite d’analyses qui porteront sur les luttes entre groupes littéraires au cours du xixe siècle3. Depuis, plusieurs générations de chercheurs issus des différents horizons des approches sociales du littéraire se sont intéressés aux diverses formes de collectivités qui structurent la vie littéraire.Le huitième numéro de la collection « Situations » des Presses universitaires de Liège – collection dirigée par Jean-Pierre Bertrand et Pascal Durand – propose ainsi de jeter un nouveau regard sur un objet qui traverse l’histoire récente des approches liant le littéraire et le social. La Dynamique des groupes littéraires, ouvrage collectif dirigé par Denis Saint-Amand, se penche autant sur la dynamique au sein des groupes – « sur les mécanismes de constitution des groupes littéraires et sur ce qui conduit à leur (inévitable) dissolution, sur leurs rites et leurs croyances, sur ce à quoi ils adhèrent et sur ce qu’ils rejettent, sur leurs forces de cohésion, sur leurs discours, sur ce qui les motive et les fait vivre, sur la manière dont ils se donnent à voir publiquement » (p. 5) – que sur la dynamique des groupes dans le champ littéraire. Dans son introduction, D. Saint-Amand affirme que l’étude des groupes littéraires s’est souvent restreinte à l’analyse des mécanismes de constitution ou de dissolution des groupes. C’est dans ce contexte que le chercheur propose d’envisager les « manières d’être » des groupes en optant pour une approche qui considérerait plutôt les échanges continus des membres. D. Saint-Amant propose ainsi de s’intéresser aux « conduites de vie »4, aux images de lun., 27 mars 2017 21:23:48 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10196 acta Pour une littérature impure http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10190 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10190/70488-1.png" width="100px" />Il n’est pas aisé de déterminer clairement tout ce que les arts populaires ont apporté à la littérature, la poussant ainsi à « renouveler sa définition et ses pratiques » (p. 8). C’est pourtant l’objectif de cet ouvrage dans lequel sont recueillis de nombreux textes, sous la direction de Pascale Alexandre-Bergues. Ce volume vient ainsi compléter un volet déjà entrepris en 2011 dans le cadre du projet ANR « Histoire des idées de la littérature, 1860‑1940 » (HIDIL), et notamment avec le colloque international consacré à la littérature pure. Il s’agit ici de se pencher sur l’autre versant de la littérature, une littérature populaire – impure, donc – et souvent « écartée comme politiquement incorrecte » (ibid.). Ainsi, le volume s’attache à quadriller la pratique populaire en tant que forme subversive et contestataire, mais évidemment productive dans la littérature, selon des approches génériques et particulières. Suivant grosso modo la chronologie établie par le projet ANR, l’ensemble des articles de L’Idée de la littérature à l’épreuve des arts populaires couvre la période 1870‑1945, soit une époque prise entre deux conflits majeurs pour la France et durant laquelle vont s’opérer de nombreux bouleversements dans le monde de l’art. Aussi, comme le rappelle P. Alexandre-Bergues, « la littérature populaire se révèle être un observatoire privilégié des mutations esthétiques et poétiques qui travaillent l’idée de littérature de 1870 à la Seconde Guerre mondiale » (p. 9).Formes & politiques de la littérature populaireLa notion de « populaire » est problématique : adjointe à la littérature, elle recouvre une multitude d’idées et de genres (i.e. le feuilleton, le roman policier, la bande dessinée, la chanson, la pantomime, la littérature régionale, etc.) que de nombreux écrivains ont utilisés de manière constante ou ponctuelle, d’où la variété des textes réunis dans cet ouvrage. Ce qui est certain cependant, c’est que la notion de populaire ouvre nécessairement à l’idée du peuple en tant que communauté1, et par conséquent à un certain dialogue par lequel « les frontières et les hiérarchies, artistiques, esthétiques, génériques » (ibid.) vont être transgressées.La première partie du volume s’attache à cartographier la notion de populaire dans son rapport au littéraire de manière principalement sociologique, politique et esthétique. Après un préambule de Paul Fournel dédié à Guignol – véritable figure emblématique du populaire –, Julien Schuh livre une très bonne dim., 26 mars 2017 22:42:15 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10190 acta Pour une définition du genre littéraire viatique http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10192 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10192/64336.jpg" width="100px" />Les monographies sur la littérature des voyages se complètent les unes les autres, en attendant un grand ouvrage classique qui proposera une synthèse théorique d’envergure. À la différence du roman fantastique (Tzvetan Todorov), de l’autobiographie (Philippe Lejeune) ou des mémoires (Jean-Louis Jeannelle) qui ont été théorisés de façon décisive par des spécialistes repérés et incontournables, le récit de voyage est un genre littéraire qui souffre encore d’une telle lacune théorique que la question reste parfois posée de savoir si le récit de voyage est un genre ou n’en est même pas un. Cette faiblesse critique est d’autant plus étrange qu’il existe de nombreux textes viatiques assimilables à des chefs-d’œuvre littéraires. Par ailleurs, la critique anglo-saxonne ayant déjà des ouvrages de référence, on note dans la culture française un malaise concernant ce genre, et c’est incompréhensible compte tenu du fait que la langue française a produit, depuis le Moyen Âge, du Devisement du monde de Marco Polo jusqu’à Mobile de Michel Butor, les récits de voyage les plus marquants et les plus novateurs de la littérature mondiale.Gérard Cogez fait partie des critiques qui tâchent de combler cette lacune théorique et critique. En 2004, il publie Les Écrivains voyageurs au xxe siècle1 dans lequel il analyse les œuvres de Victor Segalen, André Gide, Henri Michaux, Michel Leiris, Claude Lévi-Strauss et Nicolas Bouvier. Dix ans plus tard, Partir pour écrire constitue une espèce de suite qui peut être lue de manière à dessiner les contours d’un genre littéraire qui semble échapper pour l’instant aux lecteurs, aux auteurs et aux commentateurs. Dès l’introduction, il met en garde contre ce qui pourrait être pris pour le plus grand paradoxe du récit de voyage : les auteurs eux-mêmes n’assument pas de faire des récits de voyage et n’ont que mépris pour ce genre : « Ils soulignent avec la dernière énergie la volonté d’y échapper. » (p. 16) On connaît tous l’incipit de Tristes tropiques où Lévi-Strauss clame sa détestation des voyages et des explorateurs. Cette déclaration n’est rien moins qu’originale, puisque la plupart des écrivains du voyage du xxe siècle ont cherché à se distancier de leur genre de tutelle, communiquant cet esprit dénégateur aux critiques, comme en témoigne notamment l’appareil critique des Œuvres de Lévi-Strauss dans l’édition de la Pléiade2.Le récit de voyage est peut-être le seul genre littéraire à faire face à ce paradoxe, ou à cette contradiction. Sans dim., 26 mars 2017 23:17:40 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10192 acta Les Cahiers noirs de Heidegger : reprises de la question http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10169 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10169/9782718609300FS.gif" width="100px" />L’ombre d’Hannah ArendtTout aurait pu commencer par un malentendu. Le malentendu d’un titre, comme celui qu’Hannah Arendt utilisa jadis pour décrire le procès Eichmann à Jérusalem. On se souviendra des faits. La philosophe allemande, alors réfugié aux États‑Unis depuis le début de la guerre, accepta de suivre en 1961 le procès comme correspondant pour le magazine The New Yorker. Ses articles seraient repris deux ans plus tard sous la forme d’un livre, Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal. Un tel titre ne tenait pas de dire que le mal est banal. Malgré la polémique qui devait s’ensuivre, cette « banalité du mal » n’était nullement une manière d’alléger ou de relativisation de ce qui s’était passé en Allemagne avec la Shoah. Il s’agissait d’une tentative de comprendre ce qui s’était passé en questionnant la relation entre l’homme et ses actions, en se demandant si le mal est une chose si radical et démoniaque ou bien s’il ne convient pas de la trouver dans les faits et gestes d’un homme banal, fonctionnaire méticuleux mais ordinaire, qui aurait simplement obéi aveuglément aux ordres, sans évaluation critique de la conséquence de ses actions et sans pensée sur les fins.En retenant ce concept de « banalité » dans le titre d’un de ses derniers livres consacré à Heidegger1, Jean‑Luc Nancy nous propose une première lecture des fameux Cahiers noirs de Heidegger, les Schwarze Hefte, en nous invitant à prendre une posture semblable à celle d’Arendt jadis à Jérusalem, c’est‑à‑dire en tentant de comprendre ce qui s’est pensé et en évitant la polémique et le malentendu. Justement parce que le malentendu était inhérent à la question politique chez Heidegger. Après le texte Jargon de l’authenticité publié par Adorno en 1964 et Les écrits politiques de Heidegger de Jean‑Michel Palmier en 1968, le livre de Victor Farias relance en 1987 la question du rapport entre la pensée de Heidegger et le nazisme2 d’une manière polémique. Dans la foulée, paraissent la même année de Derrida Heidegger et la Question ou encore de Lacoue‑Labarthe La fiction du politique3. L’année suivante, Bourdieu remanie son étude de 1975 pour publier L’ontologie politique de Martin Heidegger dans lequel il tente de cerner comment le discours philosophique tente de « refaire le travail d’euphémisation » entre expression philosophique et censure sociale de ce qui est politiquement correct. D’emblée, toute une génération de philosophes sera marquée par cette rupture. Même Levinas, qui fut dim., 19 mars 2017 13:17:31 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10169 acta Portrait de l’intellectuel juif http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10159 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10159/9782812435171FS.gif" width="100px" />L’Intellectuel juif entre histoire et fiction n’est pas un simple essai littéraire : il s’agit d’une étude particulièrement fouillée à la fois sur les plans littéraire, historique, sociologique et anthropologique de ces deux personnages que sont le « juif » et « l’intellectuel ». L’auteur ouvre son propos avec l’apparition de l’intellectuel juif en France à la fin du xixe siècle, et poursuit avec ses épigones aux États‑Unis et en Israël. La seconde partie est consacrée à l’université et l’intertextualité dans les romans étudiés pour aboutir à une réflexion sur la transgression et l’identité. Il ne s’agit aucunement de personnages stéréotypés mais de véritables figures problématiques, comme le souligne Éric Marty dans la préface (p. 12). Les parallèles sont aussi nombreux que les différences puisque, d’entrée de jeu, ce qui relie les personnages est leur identité juive, mais, en tant que Français, Américains ou Israéliens, ils sont traversés par des mémoires et des histoires particulières. Ainsi le travail accompli sur les langues témoigne de l’importance du territoire linguistique pour chaque écrivain et est mis en valeur par le fait que Nurit Levy ait pu aborder les œuvres étudiées dans leur langue originale (français, anglais, hébreu). L’intellectuel juif : une figure née de l’histoireN. Levy présente ce personnage comme une réponse à un modèle socioculturel né en Europe à la charnière du xxe siècle en réponse à deux phénomènes sociaux : l’antisémitisme et le sionisme. En France, c’est l’Affaire Dreyfus qui déclenche l’engagement des hommes de lettres dans la Cité, et parmi eux les premiers intellectuels juifs. « L’Affaire marque ainsi ce moment historique, qui provoque l’irruption des auteurs, des penseurs et des universitaires sur le devant de la scène publique en inaugurant la naissance de l’“intellectuel”. » (p. 37) Suit un développement détaillé sur le contexte historique de l’antisémitisme, l’importance du débat sur l’« appellation » des Juifs (p. 44‑49), l’assimilation et le rejet des Juifs du corps social. L’exemple de Proust rend particulièrement compte de la situation complexe de l’assimilation des Juifs, dans la mesure où il allie la représentation romanesque de deux « vices » : la judéité et l’homosexualité, thèmes « à la mode à l’époque de la rédaction de La Recherche », (p. 52) et qui font de l’Israélite une sorte d’animal grotesque, voire un personnage de théâtre. La figure de Bernard Lazare, jeune avocat, ardent défenseur de Dreyfus, cont dim., 19 mars 2017 12:16:03 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10159