Parutions Acta Fabula http://www.fabula.org/revue/ Dans l'ensemble des publications consacrées à la littérature, Acta fabula sepropose de recenser les essais présentant de nouveaux objets théoriques,mais aussi les ouvrages collectifs qui, relevant d'un champ disciplinaireplus étroit, recèlent de réels enjeux de poétique générale. fr contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) 60 Copyright © Fabula contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) acta Les Cahiers noirs de Heidegger : reprises de la question http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10169 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10169/9782718609300FS.gif" width="100px" />L’ombre d’Hannah ArendtTout aurait pu commencer par un malentendu. Le malentendu d’un titre, comme celui qu’Hannah Arendt utilisa jadis pour décrire le procès Eichmann à Jérusalem. On se souviendra des faits. La philosophe allemande, alors réfugié aux États‑Unis depuis le début de la guerre, accepta de suivre en 1961 le procès comme correspondant pour le magazine The New Yorker. Ses articles seraient repris deux ans plus tard sous la forme d’un livre, Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal. Un tel titre ne tenait pas de dire que le mal est banal. Malgré la polémique qui devait s’ensuivre, cette « banalité du mal » n’était nullement une manière d’alléger ou de relativisation de ce qui s’était passé en Allemagne avec la Shoah. Il s’agissait d’une tentative de comprendre ce qui s’était passé en questionnant la relation entre l’homme et ses actions, en se demandant si le mal est une chose si radical et démoniaque ou bien s’il ne convient pas de la trouver dans les faits et gestes d’un homme banal, fonctionnaire méticuleux mais ordinaire, qui aurait simplement obéi aveuglément aux ordres, sans évaluation critique de la conséquence de ses actions et sans pensée sur les fins.En retenant ce concept de « banalité » dans le titre d’un de ses derniers livres consacré à Heidegger1, Jean‑Luc Nancy nous propose une première lecture des fameux Cahiers noirs de Heidegger, les Schwarze Hefte, en nous invitant à prendre une posture semblable à celle d’Arendt jadis à Jérusalem, c’est‑à‑dire en tentant de comprendre ce qui s’est pensé et en évitant la polémique et le malentendu. Justement parce que le malentendu était inhérent à la question politique chez Heidegger. Après le texte Jargon de l’authenticité publié par Adorno en 1964 et Les écrits politiques de Heidegger de Jean‑Michel Palmier en 1968, le livre de Victor Farias relance en 1987 la question du rapport entre la pensée de Heidegger et le nazisme2 d’une manière polémique. Dans la foulée, paraissent la même année de Derrida Heidegger et la Question ou encore de Lacoue‑Labarthe La fiction du politique3. L’année suivante, Bourdieu remanie son étude de 1975 pour publier L’ontologie politique de Martin Heidegger dans lequel il tente de cerner comment le discours philosophique tente de « refaire le travail d’euphémisation » entre expression philosophique et censure sociale de ce qui est politiquement correct. D’emblée, toute une génération de philosophes sera marquée par cette rupture. Même Levinas, qui fut dim., 19 mars 2017 13:17:31 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10169 acta Portrait de l’intellectuel juif http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10159 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10159/9782812435171FS.gif" width="100px" />L’Intellectuel juif entre histoire et fiction n’est pas un simple essai littéraire : il s’agit d’une étude particulièrement fouillée à la fois sur les plans littéraire, historique, sociologique et anthropologique de ces deux personnages que sont le « juif » et « l’intellectuel ». L’auteur ouvre son propos avec l’apparition de l’intellectuel juif en France à la fin du xixe siècle, et poursuit avec ses épigones aux États‑Unis et en Israël. La seconde partie est consacrée à l’université et l’intertextualité dans les romans étudiés pour aboutir à une réflexion sur la transgression et l’identité. Il ne s’agit aucunement de personnages stéréotypés mais de véritables figures problématiques, comme le souligne Éric Marty dans la préface (p. 12). Les parallèles sont aussi nombreux que les différences puisque, d’entrée de jeu, ce qui relie les personnages est leur identité juive, mais, en tant que Français, Américains ou Israéliens, ils sont traversés par des mémoires et des histoires particulières. Ainsi le travail accompli sur les langues témoigne de l’importance du territoire linguistique pour chaque écrivain et est mis en valeur par le fait que Nurit Levy ait pu aborder les œuvres étudiées dans leur langue originale (français, anglais, hébreu). L’intellectuel juif : une figure née de l’histoireN. Levy présente ce personnage comme une réponse à un modèle socioculturel né en Europe à la charnière du xxe siècle en réponse à deux phénomènes sociaux : l’antisémitisme et le sionisme. En France, c’est l’Affaire Dreyfus qui déclenche l’engagement des hommes de lettres dans la Cité, et parmi eux les premiers intellectuels juifs. « L’Affaire marque ainsi ce moment historique, qui provoque l’irruption des auteurs, des penseurs et des universitaires sur le devant de la scène publique en inaugurant la naissance de l’“intellectuel”. » (p. 37) Suit un développement détaillé sur le contexte historique de l’antisémitisme, l’importance du débat sur l’« appellation » des Juifs (p. 44‑49), l’assimilation et le rejet des Juifs du corps social. L’exemple de Proust rend particulièrement compte de la situation complexe de l’assimilation des Juifs, dans la mesure où il allie la représentation romanesque de deux « vices » : la judéité et l’homosexualité, thèmes « à la mode à l’époque de la rédaction de La Recherche », (p. 52) et qui font de l’Israélite une sorte d’animal grotesque, voire un personnage de théâtre. La figure de Bernard Lazare, jeune avocat, ardent défenseur de Dreyfus, cont dim., 19 mars 2017 12:16:03 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10159 acta Éléphant, chameau ou licorne ? L’étonnant voyage des fables venues d’Orient http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10170 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10170/Uhlmann-Faliu_CORR_NL.jpg" width="100px" />Au Moyen Âge, les recueils de fables enchâssées concurrencent la Bible. Au début du xviiie siècle, les Mille et une nuits, dans la traduction française d’Antoine Galland, évincent les récits médiévaux à tiroirs et se répandent dans le monde occidental, surtout par l’une ou l’autre des histoires échappées du cadre, qui séduisent souvent le public le plus large. Or le cadre importe, et c’est là le thème structurant des travaux réunis dans l’ouvrage D’Orient en Occident ; ce cadre qui enserre, encercle, cimente les récits n’est pas un simple habillage de fortune, mais il répond, pour chacun des recueils, à une dynamique interne forte. L’intention littéraire peut varier au cours des époques, selon l’objectif, avoué ou non : paraboles, recueil d’exempla, légendes, fables, contes, miroir des princes, histoire dévote, etc., entraînant acculturations, hybridations et contaminations plus ou moins poussées1.Dans les littératures de tous les pays, on retrouve des œuvres marquées par le goût des récits à tiroirs : des Contes du vampire de Somadeva aux Contes de Canterbury de Chaucer, d’Artamène ou le Grand Cyrus des Scudéry au Manuscrit trouvé à Saragosse de Jan Potocki, du Décaméron de Boccace — Pentamerone de Basile, Heptaméron de Marguerite de Valois… — à Die Serapionsbrüder, recueil de récits d’Ernst Theodor Amadeus Hoffmann.Des quatre recueils étudiés ici, les trois premiers (Barlaam et Josaphat, Kalila et Dimna — ou Panchatantra —, le Roman des sept Sages — ou Le Livre de Sindibad —), nés et connus largement en Orient, suivent des voies diverses de transmission jusqu’en Occident. L’époque médiévale les diffuse abondamment par traductions successives, réécritures, et réagencements. Quant à la Disciplina clericalis de Pierre Alphonse, c’est l’un des livres les plus diffusés au Moyen Âge. En « [se penchant] sur ce riche patrimoine littéraire supra‑national, pour en rappeler l’importance et le rayonnement et pour faire le point sur l’état actuel de la recherche2 », le présent ouvrage, dirigé par Marion Uhlig (Wisconsin‑Madison University) et Yasmina Foehr‑Janssens (Université de Genève), explore l’histoire littéraire, archéologique, intertextuelle ou codicologique de ces recueils. Seizième volume de la collection « Cultural Encounters in Late Antiquity and the Middle Ages », D’Orient en Occident réunit en effet les actes du colloque international organisé en 2010 par ces deux médiévistes à l’université de Genève. On en lira avec intérêt la vingtaine de communication dim., 19 mars 2017 15:16:53 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10170 acta En/quête d’auteurs, sur les traces d’une possible revie littéraire ? http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10187 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10187/contre_loubli.jpg" width="100px" />Dans sa préface, François Ouellet nous prévient, l’entreprise entamée est modeste1. En effet, les chiffres sont implacables : « 98% des écrivains du xxe siècle » (p.10) ont disparu de l’histoire littéraire et donc de notre patrimoine culturel. En choisir vingt, à remettre en lumière, c’est choisir d’ouvrir certaines portes et d’en laisser d’autres fermées. Onze chercheurs se penchent ainsi sur des écrivains décédés, essentiellement des romanciers, que des éditeurs ont récemment, souvent avec parcimonie, réédités. L’ouvrage se propose alors d’ordonner cette recherche en présentant pour chaque article un déroulement similaire : une biographie pertinente mêle éléments de vie et création littéraire, l’article se terminant par une bibliographie de/autour de l’écrivain en question. La méthodologie employée questionne la sélection opérée par toute histoire littéraire et suppute la possible renaissance d’un écrivain.Une poétique de l’enquêteLe procédé ici à l’œuvre consiste à présenter la biographie de ces écrivains oubliés et à faire émerger les éléments susceptibles de faire comprendre pourquoi, malgré des qualités littéraires sûres, ils n’ont plus été édités pendant des décennies. Plusieurs réponses se dégagent des différents articles. La cause la plus évidente concerne la concurrence qui se joue dans l’univers des lettres. Côtoyant souvent les grands noms de la littérature française du siècle précédent, les écrivains oubliés souffrent de ces ombres trop grandes qui les cachent définitivement aux yeux des lecteurs. Ce fut le cas pour Valentine de Saint-Point « figure oubliée de l’avant-garde parisienne des années 1910 » (p.13) évoquée par Élodie Gaden. Roger de Lafforest, décrit par François Ouellet comme l’« ami de Jean Cocteau, de Maurice Sachs et de Blaise Cendrars » (p.231), est un autre exemple d’écrivain voué à l’oubli, cette fois-ci pour des raisons politiques.D’autres, au contraire, se révoltent contre les théoriciens des mouvements littéraires dont ils sont les contemporains. Ils se marginalisent par conviction mais cette liberté les condamne à demeurer dans le silence. Gilles Losseroy présente ainsi le radical Georges Ribemont Dessaignes :Grâce à sa pièce L’Empereur de Chine, écrite en 1916, le groupe dadaïste le reconnaît immédiatement comme l’un des siens. Pamphlétaire hors pair, il devient l’un des plus radicaux polémistes du mouvement. Son refus d’obédience au dogme surréaliste le conduit à rompre avec André Breton et à se rapprocher de Georges Ba dim., 19 mars 2017 18:49:36 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10187 acta Nerval ou le fileur des lettres http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10133 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10133/Cousin_CORR_NL.gif" width="100px" />Avec ce nouveau volume, Corinne Bayle continue son exploration de l’œuvre nervalienne, cette fois-ci en abordant l’auteur sous l’angle de la réécriture. Il s’agit d’une compilation d’études, certaines inédites, certaines déjà publiées. Les cinq parties de l’essai étudient chacune un grand thème : les mythes, le xviiie siècle, le romantisme européen, la mélancolie et des rapprochements avec des œuvres postérieures. Malgré une apparence composite, l’essai de C. Bayle offre une étude d’ensemble et démontre que l’appropriation des nombreux hypotextes n’est jamais chez Nerval un simple processus citationnel mais une réappropriation intime de l’Autre dans le but de ressouder le Moi déchiré. Qu’il trouve son inspiration dans les cultures antique, prérévolutionnaire ou européenne, Nerval multiplie les références et compose la mythologie personnelle d’un sujet à la psyché suturée. Cet ouvrage, qui s’inscrit à la fois dans l’étude des sources et l’intertextualité, propose donc un nouveau concept pour approcher l’œuvre nervalienne : la broderie.Dans son introduction, « Nerval rhapsode », C. Bayle justifie le choix de la notion de broderie comme fil conducteur de son étude en partant du portrait que Gautier fait de Nerval dans son Histoire du romantisme : Gautier se remémore le « petit cahier de papier cousu » que son ami emmenait partout avec lui, ainsi que le fameux « carton vert » qui aurait contenu un ensemble de documents, feuilles, papiers que l’auteur d’Aurélia entassait. À ces éléments factuels correspondent des affirmations de Nerval lui-même, déclarant par exemple dans la préface des Filles du feu, adressée à Alexandre Dumas, qu’il a écrit Sylvie « péniblement, presque toujours au crayon, sur des feuilles détachées, suivant le hasard de [sa] rêverie ou de [sa] promenade ». L’œuvre entière de Nerval est ainsi considérée comme un montage d’éléments hétérogènes voire hétéroclites, et C. Bayle fait précisément du montage le fondement de l’architecture textuelle qu’elle met au jour. Le Nerval des années 1850 est lui-même « brodé sur toutes les coutures1 », et il sait « qu’il lui faut agencer ce qui est encore dispersé : le motif de la dentelle, de la broderie, de la couture, métaphore du texte, est récurrent dans Les Filles du feu » (p. 8). Après avoir relevé, très justement, que trois « filles du feu » (Sylvie, la bohémienne d’Octavie et Émilie) effectuent des travaux de broderie, C. Bayle explore la bibliothèque imaginaire dans laquelle Nerval trouve les motifs lun., 13 mars 2017 16:46:49 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10133 acta Reines illustres aux <em>corps de femme et cuer d’omme</em>, la version des <em>faicts</em> de Sébastien Mamerot http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10140 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10140/Evrard_CORR_Edition.gif" width="100px" />Genèse d’une démarche éditorialeSi éditer des textes médiévaux est un outil indispensable pour comprendre et interroger la littérature, la culture et la société du Moyen Âge, ce genre d’édition soulève toutefois de nombreuses questions quant à la démarche scientifique à adopter1. Anne Salamon, dans son édition critique du traité de Sébastien Mamerot consacré au motif des Neuf Preuses, n’est pas sans s’interroger sur cette question et justifie avec une grande clarté les choix éditoriaux effectués tant du point de vue de l’organisation du texte, de sa transcription que des choix de graphie et d’apparat critique. Cet ouvrage est issu de sa thèse soutenue en 2011, intitulée Écrire les vies des Neuf Preux et des Neuf Preuses à la fin du Moyen Âge : étude et édition critique partielle du Traité des Neuf Preux et des Neuf Preuses de Sébastien Mamerot (Josué, Alexandre, Arthur ; les Neuf Preuses), et sera complété par l’édition du traité consacré aux figures masculines.Motif littéraire peu connu de nos jours, ce thème des Neuf Preux et Preuses a pourtant rencontré une fortune artistique considérable jusqu’au xvie siècle, que l’on pense aux tapisseries, aux fresques, aux émaux ou encore aux gravures2. Cette dimension iconographique a ainsi constitué la majeure partie des études qui lui ont été consacrées, tandis que les analyses littéraires ont pour l’essentiel porté sur les origines et la paternité de ce motif. Pourtant, trois compilations, qui « apparaissent comme l’aboutissement d’un processus d’autonomisation du motif » (p. XVII) ont été rédigées en France entre 1460 et 1507, sans avoir fait l’objet d’une étude approfondie. A. Salamon propose ainsi de revenir sur celle établie par Sébastien Mamerot, la seule à présenter un traité consacré au pendant féminin des Neuf Preux. Outre cette originalité, l’ensemble du traité des Neuf Preux et Neuf Preuses, connu grâce aux deux manuscrits conservés à l’Österreichische Nationalbibliothek de Vienne (cod. 2577‑2578, respectivement de 486 fol. et de 51 fol.), pourrait être la plus ancienne compilation sur ce motif. D’un point de vue littéraire et historiographique, la démarche d’édition se trouve ainsi pleinement justifiée. Pour en rendre compte, l’auteur organise son ouvrage en deux grandes parties : une longue introduction permettant de retracer l’histoire du manuscrit, de sa commande par Louis de Laval à sa réalisation, de proposer une étude littéraire, générique et stylistique du texte et, enfin, de poser la démarche sc lun., 13 mars 2017 20:21:33 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10140 acta De l’harmonie des contraires : Mentor au cœur du palimpseste http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10141 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10141/9782745329745FS.gif" width="100px" />En explorant les différentes facettes du sourire de Mentor, Benedetta Papasogli ne se contente pas d’ajouter sa pierre à l’édifice critique qui s’élève depuis quelques années en hommage à l’œuvre de Fénelon. Elle continue d’avancer sur le chemin de sa réflexion qui, depuis Le « fond du cœur »1, la conduit à sonder les courants qui circulent entre la surface et la profondeur, et qui portent les secrets, autant peut-être que le sacré, qui animent — en profondeur précisément, en épaisseur même — le xviie siècle. Il n’est pas étonnant dès lors de constater que l’auteur place ce nouvel essai sous le patronage de la « figure » comprise comme ce lien qui unit l’image et l’abstraction, et partant, dans l’univers fénelonien, l’imaginaire et la spiritualité, alliance qui constitue le genre même du Télémaque, fiction à vocation édificatrice. Mais l’ambition de l’ouvrage va plus loin encore : il s’agit pour B. Papasogli de montrer en quoi la figure, dans la pluralité de ses modalités, réalise l’harmonie des contraires et atteint un certain idéal de la totalité. Or le fameux sourire de Mentor, mentionné sept fois en tout et pour tout dans le récit, apparaît précisément comme l’emblème de cet appel au plaisir et au déchiffrement de la figure, si ce n’est au plaisir du déchiffrement. Au plaisir également de dépasser les contradictions apparentes. De fait le personnage de Mentor est bien plus ambivalent qu’une certaine exégèse fénelonienne a pu le laisser penser en le réduisant à un être de raison et de morale. Précepteur du jeune Télémaque, il est aussi le guide, une représentation du père — Ulysse — comme du Père : à ce titre, il occupe une place centrale dans l’œuvre de Fénelon, non tant au niveau de la diégèse — au sein de laquelle sa présence reste somme toute plus restreinte que l’on ne pourrait s’y attendre — qu’à celui de la vision du monde qui innerve le récit. C’est en cela que la « figure », au sens rhétorique du terme, qui le constitue s’impose naturellement à l’auteur comme le point de départ de sa réflexion.Figuralité & spiritualitéAvant toutefois d’étudier plus avant ces modes d’apparition de la figure dans le Télémaque, B. Papasogli prend soin, dans une première partie, de replacer cette même figure dans la théologie de Fénelon, qui reste indéniablement à l’horizon de son écriture, même quand celle-ci se fait moins austère et plus imagée. Écartons toutefois d’emblée tout malentendu : il ne s’agit pas uniquement de rappeler ici au lecteur les éléments-c lun., 13 mars 2017 20:41:08 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10141 acta « Le chant des voix ensevelies » : horreurs & merveilles de l’opéra http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10153 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10153/Electre_978-2-213-68182-5_9782213681825.jpg" width="100px" />La véritable somme de T. Picard ici proposée à l’analyse apparaît, selon les propres mots de l’intéressé, « animé[e] d’un souci inquiet : celui d’embrasser tout un pan de civilisation qui paraît menacé pour mieux interroger son héritage et son devenir à l’heure où les conceptions que l’on se fait de la culture connaissent une mutation sans précédent » (p. 709). À ce titre, le geste inaugural, évoquant l’exhumation récente des antiques « urnes de l’opéra », dans lesquelles étaient entreposés des enregistrements des plus grandes voix du début du xxe siècle, apparaît comme une belle métaphore de la volonté de l’auteur : prendre pour point de départ – pour prétexte ? – le Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux, célèbre roman paru en 1910, afin de déployer « le vaste tissu de références et d’imaginaires qui l’ont nourri » (p. 19) et s’en servir pour parcourir les implications de l’imaginaire de l’opéra tel qu’il se donne à éprouver dans la littérature, les arts et l’histoire des idées, de Crébillon jusqu’à nos jours.Le choix du roman de Leroux apparaît particulièrement adapté, dans la mesure où il attire notre attention sur une certaine vision du monde, caractéristique, selon l’auteur, des rapports que notre civilisation entretient avec l’opéra : « Publié en 1910, il exerce sa rêverie sur une époque antérieure, celle des années 1880, qui semble elle-même méditer sur les splendeurs d’un temps révolu datant d’avant la Commune et la guerre de 1870. » (p. 20.) Le Fantôme de l’Opéra mettrait ainsi au jour la « pulsion archéologique » inhérente à tout amateur d’opéra, qui tend à suggérer que la nostalgie et la conscience de la perte, imminente ou advenue, seraient consubstantielles à cette « civilisation » lyrique qui n’en finirait pas de jouir de la beauté de son propre crépuscule. En outre, le roman permettrait de prendre conscience de la nature profondément paradoxale de l’art lyrique : alors que l’opéra est l’art savant par excellence, l’œuvre qui en saisit peut-être le mieux les implications est issue de la culture populaire. On voit apparaître ici l’un des autres grands postulats du livre : l’idée que l’esprit de l’opéra est d’une nature plastique qui se survit dans sa capacité d’adaptation à d’autres formes artistiques (le cinéma notamment). L’intérêt de prendre pour point de départ le genre opératique s’explique dès lors, dans la mesure où « les artistes et les intellectuels ont trouvé dans l’opéra ou quêté à travers lui un modèle » (p. 30). L’opéra apparaît ain lun., 13 mars 2017 20:56:48 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10153 acta Le <em>Tractatus mnemo‑poeticus</em> de Jacques Roubaud http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10118 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10118/9782021295498FS.gif" width="100px" />Jacques Roubaud est né en 1932. Son œuvre, précocement publiée dès 1944 alors qu’il n’avait que douze ans, s’étend en tout sur plus de soixante‑dix années, et sur un demi‑siècle si l’on ne prend en compte que les textes auxquels l’auteur lui‑même accepte d’attribuer une valeur. Elle embrasse, qui plus est, tous les genres, de la poésie à l’essai en passant par le roman, le théâtre, la traduction, le récit de voyages ou le manuel de Go (sans oublier les mathématiques), dans des textes souvent expérimentaux qui semblent ne pas être destinés à se faire ranger dans les taxonomies usuelles. Roubaud a participé, et même été un élément central, des deux mouvements majeurs de la littérature française de la seconde moitié du xxe siècle que représentent l’Oulipo et la revue Change. Il a contribué à faire connaître en France la poésie américaine moderne, la poésie japonaise classique ou l’art des troubadours. Il est l’auteur, avec le cycle du Grand incendie de Londres, d’une des tentatives romanesques les plus audacieuses — et les plus jubilatoires — du xxe siècle.À la confluence d’héritages divers, l’œuvre de Jacques Roubaud semble pouvoir résumer, à elle seule, bien des enjeux, des efforts et des découvertes de l’époque qu’elle aura traversée. C’est peut‑être l’alliance de cette longévité et de cette diversité qui ont poussé l’auteur à proposer, ces dernières années, des totalisations, des aperçus ou des compilations à même de faire ressortir, à l’usage du lecteur qui ne saurait par quel bout la prendre, les arrêtes saillantes de cet ensemble divers et profus — ainsi, en 2005, avec la somme de Graal théâtre ; en 2009 avec les cinq branches du Grand incendie de Londres ; en 2015 avec C, rassemblant des poèmes inédits écrits dans les marges des recueils publiés depuis 1962 ; en 2016 avec Je suis un crabe ponctuel, une anthologie poétique personnelle.Cent mille milliards de théories ?La publication de Poétique. Remarques participe, sans doute, du même désir de dresser une sorte de bilan, dans la mesure où le livre est, lui aussi, une somme à même de résumer plusieurs décennies de réflexion sur la poésie.Mais pourtant, davantage qu’une tentative de mise en ordre, on pourrait y voir, une fois le livre ouvert, comme une manière d’augmenter le désordre. En effet, si presque tous les thèmes qui, depuis cinquante ans, ont travaillé J. Roubaud et ont été travaillés par lui (thèmes que redonnent les mots‑clés du sous‑titre — poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, sam., 04 mars 2017 19:08:11 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10118 acta La traduction comme nouvelle ouverture sur le monde durant la période d’Ancien Régime http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10121 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10121/Bedel_CORR.jpg" width="100px" />Cet ouvrage collectif, le second d’un ensemble de quatre tomes traitant chacun d’une période historique, traite de la période classique dans un très large intervalle : entre 1610 et 1815. C’est la période où se trouve mise au jour l’importance fondamentale des traductions dans la diffusion du savoir. Il s’agit alors, dans cette étude, de rendre à l’histoire littéraire l’apport des traducteurs en français, prise comme langue maternelle ou seconde, au sein de l’activité culturelle francophone. Ainsi, les sources, issues de domaines divers, ont été méthodiquement examinées, afin de s’assurer de l’origine des textes, car l’intérêt ne se tourne pas ici sur les réécritures ou les rééditions. En outre, le présent ouvrage préfère associer la traduction d’Ancien Régime à « l’âge du génie » plutôt qu’à « l’âge des belles infidèles ». En effet, le parti pris ici cherche à faire apparaître la multiplicité des supports traduits afin de mettre en relief la profusion « à la fois [d]es pratiques de traducteurs et [d]es réflexions sur la traduction » (p. 52).L’ouvrage se laisse distribuer en trois grandes parties : la première, composée par les deux premiers chapitres propose de construire les fondations de la réflexion en pointant « l’enjeu des langues » et une typologie du traducteur classique. Dans une seconde partie sont regroupés les chapitres III à V. Ici, il s’agira de s’intéresser à « la traduction en tant qu’objet éditorial » mais aussi de mettre en valeur les « discours » se rapportant à cette dernière. Enfin, la traduction est abordée comme un « objet à penser ». La troisième partie, qui rassemble tous les autres chapitres (du VI au XIV), présente les domaines et les types de textes sur lesquels se sont penchés les traducteurs.Traduire en français : nouveaux enjeux, nouveaux traducteursDans un premier temps sont présentés un à un les traducteurs remarquables durant les deux siècles étudiés. Il ressort de cet exposé la grande diversité de leurs parcours ainsi que la portée de leurs travaux. Cependant, comme ils ont été suspectés « d’incompétence linguistique ou de manque de talent créateur » (p.180), c’est progressivement que leur fut reconnu leur rôle capital dans la diffusion des connaissances, au sein de la société d’Ancien Régime. En outre, l’année 1610 se démarque à la fois par l’assassinat d’Henri IV, mais aussi par la naissance des premières gazettes d’information dans et hors de France, la publication de plusieurs œuvres traduites, surtout religieuses, gr sam., 04 mars 2017 19:42:22 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10121 acta Prise de notes & littérature : le carnet de lecture comme zone de transition http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10127 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10127/Toubert_CORR_EC.jpg" width="100px" />Ce livre, issu d’une thèse de littérature comparée menée sous la direction de William Marx et de Thomas Hunkeler, soutenue à Nanterre en 2013, présente comme ambition de constituer le carnet de lecture comme un sujet d’étude à part entière, et se propose de mener une généalogie de « cette pratique intellectuelle un peu clandestine, apparemment banale et sans histoire » (p. 13). Andrei Minzetanu propose donc l’étude d’une pratique intellectuelle associée à ce qu’on a appelé en anthropologie les « écritures ordinaires1 », qui prend forme et « s’incarne » dans un objet (p. 24). Les carnets de lecture étudiés dans ce livre seront toutefois ceux de lecteurs bien particuliers, qui sont aussi des « lettrés ». La reprise de cette notion large, qui vise à éviter l’anachronisme que pourrait porter la notion d’écrivain, inscrit ce travail dans la continuité de celui de W. Marx2. La réflexion proposée est placée au croisement de plusieurs méthodes ou champs critiques : l’étude génétique, la linguistique, la théorie et l’histoire littéraire ou la sociologie offrent tour à tour des notions et des méthodes d’approches d’un objet complexe. Le carnet de lecture est en effet non seulement compris comme un objet matériel, support des traces de lecture, mais aussi comme un « objet mental » (p. 8) qui repose sur une construction littéraire, et donc comme une représentation qui informe à son tour un ensemble de pratiques. Ce livre propose à la fois une histoire littéraire du carnet de lecture, rattachée à l’« histoire matérielle de la culture savante » de Françoise Waquet3, et une théorie qui prend appui sur cette histoire. Il se termine sur une étude comparée de certains exemples de pratiques du carnet de lecture, de la fin du xixe siècle à l’époque contemporaine.Le carnet de lecture comme objet théoriqueDans la première partie de son travail qui présente une théorie du carnet de lecture, et le constitue non seulement comme un objet matériel mais aussi comme un objet épistémologique, A. Minzetanu se fixe comme objectif de « déchiffrer l’histoire, les formes et les enjeux du carnet de citations de quelques lettrés occidentaux et de le situer au sein d’une typologie des carnets de lecture » (p. 18). Le but est de comprendre la place du carnet dans la dialectique qu’il entretient éventuellement avec l’écriture du livre, et le rôle du recueil de citations dans la genèse de l’écriture. Le premier problème auquel on est confronté dans l’étude des carnets de lecture est celui de la g sam., 04 mars 2017 21:47:38 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10127 acta Musique, mon beau souci. Histoire & avatars de l’imaginaire musical européen http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=9380 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/9380/9782812412868FS.gif" width="100px" />Voici un ouvrage en tout point magistral. Son importance décisive pour l’histoire des idées, et plus particulièrement pour l’étude des relations entre la littérature et la musique, est à la mesure de son exceptionnelle maîtrise. Car il faut une culture littéraire, musicale et philosophique d’une remarquable envergure doublée d’une puissance d’analyse et de synthèse hors du commun, disons‑le d’emblée, pour bâtir une telle somme. Il faut du souffle aussi. L’étude que propose Timothée Picard n’embrasse en effet pas moins de quatre siècles et un corpus considérable tant par son ampleur que par l’importance esthétique et culturelle des œuvres et des discours qui le composent. À travers cette exploration de l’imaginaire musical européen déployée sur plus de 900 pages, à la croisée de la littérature, de la musicologie et des études culturelles comparées, l’auteur se donne pour but de reconstituer le « modèle musical » élaboré par les principaux écrivains et philosophes européens depuis le xviie siècle. Il procède pour cela à l’examen critique approfondi des discours sur la musique, et des fantasmes et fictions qu’elle a suscités.Cet éminent spécialiste des relations entre littérature et musique n’en est certes pas à son coup d’essai. Ses ouvrages successifs consacrés notamment à Wagner, à Gluck ou à Verdi font tous date, de même que ses livres portant sur les querelles esthétiques, les problématiques de la mise en scène ou de l’œuvre d’art mixte1, chacun ajustant la force d’une proposition inédite à un concentré heureux d’érudition et un art d’expliquer et de conter que ne dément pas le savoureux parcours auquel nous invite son plus récent ouvrage sur les traces de l’opéra et de ses succédanés qui n’en finissent pas de hanter la culture contemporaine (La Civilisation de l’opéra. Sur les traces d’un fantôme, Fayard, 2016).L’ambition de l’étude publiée en 2013 sous le titre Âge d’or, décadence, régénération est cependant d’un autre ordre. Le fil rouge de l’ouvrage n’est ni un auteur, ni une œuvre ou un courant esthétique, mais un schème de pensée dont la récurrence est mise en lumière à travers un « récit » à multiples strates qui restitue d’une façon inédite toute l’histoire de l’imaginaire musical jusqu’à ses manifestations les plus contemporaines. Ce récit est à peu près le suivant : la perte d’un âge d’or aurait engendré une nostalgie et une hantise de la décadence poussant des écrivains et des penseurs à rêver à une régénération ; leurs espoirs et entreprises mer., 22 juil. 2015 18:23:40 +0200 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=9380 acta Une histoire littéraire de Faust, des origines du mythe à nos jours http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10106 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10106/dabezies.gif" width="100px" />Dans cet imposant ouvrage, André Dabezies retrace cinq siècles de production littéraire et plus largement artistique autour du mythe de Faust. Sa démarche, qui ne tend pas à l’exhaustivité malgré un nombre considérable d’œuvres abordées, consiste à mettre en lumière l’évolution, les reprises et les variations autour de ce mythe d’une époque à l’autre. L’ouvrage s’organise selon un ordonnancement chronologique — du xvie siècle au début des années 2000 — et tient compte de l’historicité du mythe et de ses réécritures, une donnée essentielle car, comme le souligne l’auteur, le « contexte historique, sociologique et (inter)culturel » est primordial en ce que les œuvres en « reflètent plus ou moins l’actualité » (p. 7). L’approche adoptée, à savoir l’étude chronologique œuvre par œuvre, conduit parfois à quelques frustrations car cela peut donner une impression de linéarité, d’évolution continue comportant des temps faibles (avec des œuvres qui ne sont pas réellement passées à la postérité) et des temps forts (Goethe, Thomas Mann...). Cependant, l’un des grands intérêts de l’ouvrage d’A. Dabezies réside dans le fait de n’avoir pas négligé des productions parfois mineures au vu de l’ensemble de la production « faustienne », mais qui constituent toutefois des jalons de l’histoire littéraire du mythe. Le dernier chapitre vient toutefois perturber l’ordonnancement chronologique général en proposant une approche thématique de la production de la seconde moitié du xxe siècle et en s’autorisant ainsi quelques bonds dans le temps ainsi que certaines (bien que très rares) incursions extra‑européennes.Aux origines du mythePourquoi s’intéresser à un mythe ainsi qu’à ses représentations et sa réception à travers les siècles ? C’est que, pour A. Dabezies, le mythe a valeur d’histoire exemplaire, de modèle symbolique. Mais encore faut‑il préciser que le mythe n’est pas figé et que « toutes les versions successives d’un mythe participent de sa signification globale » (p. 9). Il ne fait aucun doute que les lectures, les interprétations mais aussi et surtout les usages qui ont été faits de Faust ont changé, tout particulièrement au xxe siècle. Le siècle dernier a, en effet, vu non seulement se multiplier les associations politiques ou philosophiques parfois hasardeuses, souvent opportunistes du mythe, mais aussi l’éclatement sinon la dispersion de son champ de signification, témoignant ainsi de la polysémie du mythe.L’auteur consacre les premiers chapitres à retracer à partir d sam., 25 févr. 2017 13:52:20 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10106 acta Inventer une vie ; réinventer la littérature http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10108 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10108/gefen.gif" width="100px" />« Apronenia Avitia naquit en 343. Constant gouvernait l’empire. Elle vécut soixante et onze ans. Elle était puissante, patricienne, et l’essentiel de l’année séjournait dans ses palais de Rome ou dans sa riche villa du mont Janicule. Dans ses lettres et dans l’éphéméride qu’elle tenait à l’instar de Paulin et Rutilius Namatianus, on ne trouve pas une remarque qui évoque la fin de l’empire. Soit qu’elle dédaignât de voir. Ou bien elle ne vit pas. Ou bien elle eut la pudeur de ne rien dire, ou encore le ferme propos d’en user comme si de rien n’était. Ce mépris, cette indifférence lui valurent le mépris, l’indifférence des historiens1. »Qu’est‑ce qu’une vie ? Cette question, au fondement de la pensée philosophique, prend une signification spécifique dès lors qu’on la circonscrit au domaine de la littérature : qu’est‑ce que l’on appelle une vie ? Quelles sont les formes, les normes et les fonctions de ces textes que l’on désigne avec ce terme ? Alexandre Gefen a proposé une réponse à ces questions dans un ouvrage paru en 2014, Vies imaginaires, de Plutarque à Pierre Michon2, réponse naturellement multiple, qui prenait la forme d’une anthologie : des vies, reproduites par extrait ou dans leur intégralité, étaient assorties de commentaires assez courts, permettant de contextualiser les œuvres, d’en saisir les apports et les singularités, notamment grâce à des analyses littéraires au plus près de la phrase. En 2015, l’auteur a fait paraître un essai, Inventer une vie : la fabrique littéraire de l’individu3. Si, formellement, ce livre est proche du précédent, consistant en une succession d’extraits dans un ordre chronologique plus ou moins régulier, il en diffère néanmoins par l’inversion du rapport quantitatif entre texte cité et analyses. Ici, chaque chapitre s’ouvre sur un extrait de quelques lignes, quand le corps du chapitre, lui, s’étend sur plusieurs pages. Pareillement, les deux ouvrages semblent thématiquement assez proches puisque, en 2014, il s’agissait de traiter des « vies imaginaires », et qu’en 2015 l’essai a pour objet « un genre littéraire, la fiction biographique4 », autrement désignée comme « la biofiction » (quatrième de couverture). Pourtant, l’objet d’étude de 2014 ne se retrouve que partiellement dans Inventer une vie : les vies brèves et complètes sur lesquelles se concentrait Les Vies imaginaires trouvent leur place parmi d’autres vies, plus développées, à l’exemple des cycles réalistes ou des longs romans de Romain Rolland ou Georges Duh sam., 25 févr. 2017 16:54:08 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10108 acta <em>L’Arretin</em> d’Henri‑Joseph Dulaurens : une publication savante http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10110 <img src="http://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/10110/larretin.png" width="100px" />Rendre compte d’une édition commentée de Dulaurens suppose disponibilité et isolement, surtout lorsque l’ouvrage comporte 492 pages, dont une grande part est occupée par des notes en pas de 9.D’abord, il y a L’Arretin, recueil de textes variés, souvent parodiques, satiriques et résolument anticléricaux, publié en 1763 par le « trublion » Henri‑Joseph Dulaurens (1719‑1793). Comme la plupart des autres titres de l’auteur, cet ouvrage clandestin avait alors été condamné, mainte fois réédité, disputé, plagié, pillé, mais toujours prisé des amateurs de littérature marginale. Ensuite, il y a les investigateurs : Didier Gambert et Stéphan Pascau qui ont chacun consacré leur thèse et leurs travaux respectifs à l’éclaircissement de la vie et de l’œuvre de Dulaurens, et se sont ici associés pour composer cette réédition « présentée et annotée », en hommage à Annie Rivara qui signe la préface. Puis, il y a l’ensemble des textes d’escorte, outils de recherche, notes, repères et images qui accompagnent le récit et concourent abondamment à la compréhension de l’ouvrage initial ainsi qu’à l’histoire éditoriale de la parution. Enfin, il y a l’enjeu de L’Arretin dont le seul texte, dans la présente édition, ne dépasserait sans doute pas les 230 pages hors notes, si les signataires n’en avaient révélé les innombrables facettes et, par suite, ouvert de multiples pistes de lecture.Tout cela donne un volume conséquent pour lequel nous allons nous risquer à proposer une synthèse et quelques perspectives.L’Arretin d’Henri‑Joseph DulaurensJ’ai donné le titre de L’Arretin à ce livre à cause que cet auteur satirique ne fit grâce à personne dans son siècle : plus sage que lui, je respecte les hommes et j’attaque leurs erreurs et leurs préjugés (p. 92).Dès la préface, le ton est donné : L’Arretin est un ouvrage satirique qui vise les mauvais raisonnements de son siècle. Certes, Dulaurens respecte les hommes mais à sa manière. Car à le lire, on ne peut pas affirmer qu’il respecte Chaumeix, Fréron, Berthier, Hayer, Trublet, Palissot, de Beaumont, Lattaignant, de Bernis, d’Hémery… Au fil de ce recueil, toutes les cibles habituelles de l’auteur sont mises en scène ou évoquées dans des situations qui rivalisent de drôlerie, de ridicule ou de brimade, à travers un fatras d’épisodes extravagants et une boulimie de digressions.L’Arretin se présente sous la forme d’un assemblage de textes hétéroclites, qui vont du conte malicieux à la parodie biblique en passant par la réflexion personnelle o sam., 25 févr. 2017 19:05:39 +0100 http://www.fabula.org/lodel/acta/index.php?id=10110