La littérature est-elle en mal de discipline ?
Dans l’histoire longue des rapports entre les différents champs du savoir depuis la Renaissance et l’histoire plus courte, plus rapide et plus agitée des partages disciplinaires qui ont conduit tout au long du xxe siècle les études littéraires à ne plus couvrir qu’un domaine d’application extrêmement restreint, se joue aujourd’hui l’avenir de nos objets d’étude.
Car par « discipline », il convient d’entendre d’une part un large système de répartition des domaines de connaissance, le plus souvent ignoré de ses propres usagers, et d’autre part un mode d’organisation sous-jacent à la production et à la transmission de pratiques, de discours et d’identités professionnels – autrement dit et tout à la fois : une répartition mentale n’évoluant que très lentement au cours des siècles et sans lignes de partage parfaitement nettes, mais aussi des politiques de recherche, des crédits et des bastions âprement défendus, mais aujourd’hui menacés dans leur existence.
Ce nouveau numéro de la revue LHT a pour but de réfléchir à ce partage disciplinaire dans son histoire aussi bien que dans son actualité. À l’heure où les disciplines se crispent en une délimitation anxieuse de champs de compétences et où la ritournelle de l’interdisciplinarité n’est pas loin d’apparaître comme une vaine excuse, il importe de s’interroger sur les raisons d’une telle situation, sur ses origines historiques et sur les réorganisations possibles ou souhaitables à l’avenir.
Que prétendons-nous étudier lorsque nous disons « faire de la recherche en littérature » ? Comment nous accommodons-nous des frontières institutionnellement établies entre notre discipline et toutes celles qui forment le champ aux contours eux-mêmes assez flous des « sciences humaines » ?
Avons-nous le sentiment que les champs institutionnels des études littéraires, de la philosophie, de l’histoire de l’art partagent une histoire commune ?
Comment et pourquoi le rêve d’une unification des disciplines formant les « sciences humaines » (sous l’égide de la linguistique dans les années 1970) a-t-il pris fin ? Ou faut-il penser qu’il revêt aujourd’hui d’autres formes et qu’il n’est pas caduc ?
On pourra s’interroger encore, et plus précisément, sur les lignes de partage qui structurent l’étude de la littérature depuis la fin du xixe siècle, éclatée en :
littérature et langue – linguistique, grammaire ou stylistique
littérature et théâtre, désormais pris en charge par les arts du spectacle
littérature nationale et littérature comparée
littérature française et francophonie
littérature et philosophie
littérature et arts
littérature et science
On se demandera aussi quelle validité accorder à l’interdisciplinarité : régulièrement proclamé comme une nécessité, voire comme une évolution logique/nécessaire pour l’ensemble des études en sciences humaines, le concept d’interdisciplinarité est demeuré à peu près sans effets dans les différentes institutions qui ont en partage le savoir — et alors même que nombre de travaux individuels en ont tout aussi régulièrement illustré la fécondité (les travaux de Jean-Marie Schaeffer pour qui l’étude des textes est indissociable d’un savoir emprunté à l’anthropologie et aux sciences cognitives, l’inspiration esthétique de la poétique chez Genette, le « tournant juridique » de la déconstruction américaine ou encore le courant des Cultural Studies n’en sont que quelques exemples).
On proposera enfin d’établir des parallèles entre les découpages disciplinaires à l’œuvre dans d’autres aires culturelles : le comité de lecture de Fabula-LHT accueillera volontiers des contributions traitant des aspects institutionnels de la question dans tel ou tel pays mis en rapport avec la situation française.
Les projets d’article (3000 signes maximum) sont à adresser par mail avant le 1er novembre 2009 à Nathalie Kremer (Nathalie.Kremer@arts.kuleuven.be) et Jean-Louis Jeannelle (jeannelle@fabula.org), qui les soumettront anonymement au comité de lecture de la revue.