Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Fiction et délibération : l’absolution des classiques
Fabula-LhT n° 25
Débattre d'une fiction
Vanessa Glauser

Des devis qui divisent : Les nouvelles 12 et 42 de l’Heptaméron en débat

Divisive tales: Short stories 12 and 42 of the Heptameron under debate

1Les nouvelles 12 et 42 de l’Heptaméron racontent deux histoires dont les scénarios sont remarquablement similaires1. Dans la nouvelle 12, un Duc veut séduire une jeune femme et demande au frère de celle-ci de l’aider dans son entreprise. Dans la nouvelle 42, un Prince tombe amoureux d’une bourgeoise et emploie stratagème sur stratagème pour la séduire. Mais, dans les deux histoires la séduction n’aboutit pas et les hommes n’arrivent pas au « bien » qu’ils espèrent2. Dans le premier cas, le narrateur Dagoucin explique comment le Duc est trompé par le frère qui le poignarde dans son lit plutôt que de lui amener sa sœur ; dans le deuxième cas, Parlamente raconte comment la jeune femme refuse toutes les avances du Prince jusqu’à ce qu’il renonce à son entreprise. Ces récits en miroir soulèvent de nombreuses questions sur la position des femmes, le déséquilibre de pouvoir dans les rapports amoureux et le risque constant de la violence et du viol.

2Les débats qui suivent les nouvelles, cependant, ne reprennent pas directement ou pas du tout ces questions. Comme Philippe de Lajarte l’a montré, les conteurs-devisants de l’Heptaméron ne fournissent quasiment jamais une réflexion systématique ou cohérente sur les récits. Ils interviennent plutôt de différentes façons, combinant des commentaires sur le récit (« un discours commentarial »), des réflexions générales souvent d’ordre moral ou philosophique (« discours doxologique ») et des réactions personnelles3. Les débats qui suivent les nouvelles 12 et 42 ne font pas exceptions et tendent presque, à certains moments, à faire oublier les récits qui ont déclenché la discussion. Dans le premier des deux débats, l’histoire du Duc est même entièrement écartée au profit d’une discussion sur un autre texte, celui de la Belle dame sans mercy. Face à cette « bigarrure », pour emprunter l’expression de Lajarte, la question s’impose de savoir pourquoi les débats sont inscrits entre chaque nouvelle : quelle est leur fonction dans l’économie de l’Heptaméron ? Quel est leur rapport avec les récits ?

3En analysant les discussions des nouvelles 12 et 42, je propose de montrer que les différents types d’interventions des devisants sont autant de manières de parler des silences et des implicites qui sous-tendent les récits. Les enjeux des nouvelles — le sexe, la vertu et l’honneur — deviennent des notions contestées dans les débats, qui mettent en valeur les points de vue des conteurs-devisants et relativisent l’exemplarité des récits. Les récits ne donnent pas à voir des vérités ou exempla absolues mais plutôt des fictions, des fabrications4, d’un énonciateur profondément ancré dans son temps et dans son genre.

Débattre avec la fiction (nouvelle 12)

4La nouvelle 12 semble à priori ne pas porter sur le genre. Après la « leçon de ma dame Oisille » qui inaugure la deuxième journée de l’Heptaméron, Parlamente donne la parole à Normefide, la plus jeune des devisantes, et l’engage à raconter un conte qui ne fera pas pleurer le public (« je vous prie ne nous faictes point commencer nostre journée par larmes », p. 161). Fidèle à cette demande, Normefide raconte l’histoire scabreuse d’une femme qui s’égare dans les toilettes d’un monastère et révèle son derrière aux cordeliers5. Pour compenser la brièveté et frivolité de son récit, Normefide cède la parole à Dagoucin qui sera plus sage : « Si vous voullez que ma faulte soit rabillée, je donne ma voix à Dagoucin, lequel est si sage que pour mourir ne voudroit dire une follie » (p. 166)6. Dans l’esprit de cette annonce, Dagoucin entame son récit en condamnant l’aveuglement de l’amour et la méchanceté : « L’histoire que j’ay deliberé vous racompter, est pour vous faire veoir comment amour aveuglist les plus grands et honnestes cueurs, et comme une meschanceté est difficile à vaincre par quelque benefice que ce soit » (p. 166-167). Selon ses propres mots, il s’agira d’un récit sérieux sur la passion de l’amour et la méchanceté7.

5Le personnage du récit qui semble aveuglé par l’amour, c’est le Duc de Florence qui s’éprend de la sœur « fort belle, sage et honneste » d’un gentilhomme, mais qui ne parvient pas à la séduire par lui-même8. Il s’adresse donc au frère de la dame et sollicite son aide pour obtenir une nuit d’amour en insistant sur le fait qu’il mourra s’il ne peut avoir « jouissance » de la femme désirée et qu’il serait prêt à tuer le gentilhomme si celui-ci n’obéit pas à sa volonté (p. 168). Le gentilhomme, pour sa part, ne veut risquer ni sa vie ni l’honneur de sa sœur, qui se confond avec son propre honneur (il parle tour à tour de « l’honneur de son sang » et de « l’honneur de sa maison »). Il décide donc de duper le Duc. Il lui promet que sa sœur viendra le retrouver au milieu de la nuit dans une chambre spécialement préparée pour l’occasion. Mais à la place de la sœur c’est le gentilhomme lui-même qui arrive et poignarde le Duc. À la scène d’un rapport hétérosexuel fantasmé par le Duc se substitue donc une scène de combat homosocial, chargé d’équivoques comme l’a montré Gary Ferguson9. Ce n’est plus la femme qui rougit de devoir se soumettre au Duc, mais l’épée du gentil homme qui pénètre son corps et se couvre de son sang.

6Si la première partie du débat qui suit la nouvelle commente les rapports entre le gentilhomme et le Duc qu’il a assassiné, la narratrice Marguerite accentue surtout les rapports entre les hommes et les femmes de la société des devisants dont les points de vue sont diamétralement opposés. Les devisantes-femmes justifient la défense de l’honneur de la sœur et le meurtre du Duc, tandis que les devisants-hommes condamnent le manque de gratitude et d’obéissance du gentilhomme vis-à-vis du Duc :

Ceste histoire fut bien escoutée de toute la compaignie, mais elle y engendra diverses opinions. Car les uns soutenoient, que le gentilhomme avoit faict son devoir de sauver sa vie et l’honneur de sa sœur, ensemble d’avoir delivré sa patrie d’un tel tyran. Les autres disoient que non, mais que c’estoit une trop grande ingratitude de mettre à mort celuy qui luy avoit faict tant de bien et d’honneur. Les dames disoient qu’il estoit bon frere et vertueux citoyen. Les hommes au contraire, qu’il estoit traistre et mauvais serviteur. (p. 173)

7En choisissant le style indirect pour ce premier échange entre les devisants (plutôt que le style direct10), Marguerite met davantage l’accent sur les rapports entre les hommes et les femmes de la petite société des devisants que sur le rapport entre les hommes de la nouvelle. Les différences de perspectives se cristallisent autour du terme « honneur ». Pour les devisantes-femmes, l’honneur de la sœur est au premier plan et le gentilhomme doit agir en fonction de cet honneur-là. Pour les devisants-hommes, au contraire, c’est l’honneur du gentilhomme qui est en jeu et celui-ci se définit tout d’abord par rapport au Duc. Pour les hommes, autrement dit, « l’honneur de la maison » que le gentilhomme voulait défendre vient du Duc plutôt que de la sœur et c’est lui qui mérite la déférence.

8Dans ce désaccord sur la primauté de l’honneur féminin ou masculin, Dagoucin intervient pour désamorcer la querelle et pour changer les termes de la discussion ; les devisantes devraient moins se préoccuper de l’honneur des femmes, qui leur fait dire que le Duc « estoit digne de mort », et davantage de leur beauté qui est à l’origine des drames : « Parquoy voyant Dagoucin le grand debat qu’il avoit esmeu, dist : Pour Dieu, mes dames, ne prenez point de querelle d’une chose desja passée : mais gardez que vos beautez ne facent point faire de plus cruels meurtres, que celuy que j’ay compté » (ibid.). Plutôt que de s’attarder sur le récit comme objet critique, Dagoucin conseille aux femmes de s’identifier à la sœur du gentilhomme11. Sa beauté ayant « aveuglé » le Duc et précipité le meurtre, les devisantes-femmes, par leur propre beauté, devraient éviter de provoquer des meurtres similaires. Cette « continuité » entre le personnage du récit et les personnages de la société se double d’une continuité de perspective. Sous la légèreté de ton avec laquelle Dagoucin cherche à mettre fin au débat, il fait part d’une vision du monde où les femmes sont à la fois objets passifs du désir masculin et sujets actifs de tentation. Elles sont à la fois écartées de l’action et à l’origine du malheur. Le personnage de la sœur, qui est quasi absent du récit de Dagoucin, devient une illustration parfaite de cette représentation inégale des genres.

9Mais plutôt que d’éteindre le débat en réduisant les femmes à la cause des passions amoureuses et des blessures mortelles des hommes, Dagoucin l’enflamme. En effet, Parlamente lui répond en citant le dialogue d’Alain Chartier, La Belle dame sans mercy, qui a déclenché une des grandes querelles littéraires en France (entre la publication en 1425 et 1440) : « La belle dame sans mercy nous a aprins à dire que si gratieuse maladie, ne mect gueres de gens à mort »12. En se mettant dans la position de la destinataire des paroles de la Belle dame (elle « nous a aprins »), Parlamente se place pleinement dans la tradition de cette querelle et fait rejaillir la controverse qui opposait défenseurs et accusateurs de la dame. Dans le sillage des défenseurs, Parlamente soutient le refus de la Belle dame de se soumettre au discours amoureux d’un prétendant et de prendre responsabilité pour sa souffrance, et elle rejette le lien que Dagoucin établit entre la beauté des femmes et le malheur des hommes. La « gracieuse maladie », c’est-à-dire l’amour, que la beauté des femmes provoque, ne mène pas à la mort. Si les hommes sont amoureux et s’ils en souffrent, ce n’est pas la faute des femmes. Cette intervention polémique détruit non seulement les efforts d’apaisement de Dagoucin, mais réintroduit aussi la question de l’honneur. Si les femmes ne sont pas soumises aux volontés des hommes, elles ont aussi leur honneur propre.

10La suite de la discussion, reproduite cette fois-ci au discours direct, met la question du droit des femmes de dire non aux hommes et de défendre leur propre honneur au cœur du débat. Les devisants-hommes sont désormais mis sur la défensive :

Pleust à Dieu, dist Dagoucin, ma dame, que toutes celles qui sont en ceste compaignie sceussent combien ceste opinion est faulse. Je croy qu’elles ne voudroient point avoir le nom d’estre sans mercy, ne ressembler à ceste incredule, qui laissa mourir un bon serviteur par faulte d’une gratieuse response. — Vous voudriez donc dist Parlamente, pour sauver la vie d’un qui dict nous aimer, que nous missions nostre honneur et conscience en danger. — Ce n’est pas ce que je vous dy, dist Dagoucin, car celuy qui aime pafaictement, craindroit plus blesser l’honneur de sa dame, qu’elle mesme. Parquoy il me semble bien, qu’une response honneste et gratieuse, telle que parfaicte et honneste amitié requiert, n’y pourroit qu’accroistre l’honneur et amender la conscience, car il n’est pas vray serviteur qui cherche le contraire. — Toutefois, dist Emarsuitte, c’est tousjours la fin de vos raisons, qui commencent par honneur, et finent par le contraire. Et si tous ceux qui sont icy en veullent dire la verité, je les en croy à leur serment. (p. 174)

11Dagoucin espère que les femmes de « ceste compaginie » ne suivront pas l’exemple de la Belle dame qui a refusé une réponse favorable à un « bon serviteur » et l’aurait ainsi condamné à mort. Est-ce qu’il voudrait dire par cela, rétorque Parlamente, qu’une femme devrait abandonner son « honneur et conscience » pour satisfaire à un homme qui « dict » l’aimer (sans peut-être véritablement le faire) ? Lorsque Dagoucin répond que les amants tiennent l’honneur des femmes aimées plus cher que tout, Emarsuitte implique les devisants-hommes personnellement et les assimile aux amants-séducteurs (« c’est tousjours la fin de vos raisons, qui commencent par honneur, et finent par le contraire »). Selon Emarsuitte, les devisants-séducteurs ne partagent pas dans le fond la même notion d’honneur que les devisantes-femmes. Pour les femmes l’honneur c’est la chasteté, pour les hommes c’est une « réponse honneste et gratieuse » à l’amant – une réponse qui mène non pas à l’abstinence, mais au sexe et viol. Si les devisants-hommes n’avouent jamais explicitement ce but, Emarsuitte les oblige à reconnaître les sous-entendus et à prendre position.

12Les échanges qui se poursuivent impliquent de plus en plus personnellement les devisants-hommes qui sont appelés à rendre compte de leur comportement vis-à-vis des femmes (« Et si tous ceux qui sont icy en veullent dire la verité, je les en croy à leur serment »). Le récit du Duc de Florence et du gentilhomme est apparemment oublié. Mais cet oubli n’est peut-être pas si total qu’il ne semble. En faisant appel à la définition de l’honneur de la Belle dame plutôt que de la sœur quasi absente du récit de Dagoucin, les devisantes-femmes attirent l’attention sur les non-dits et les implicites de l’histoire. Est-ce que la beauté et l’honnêteté de la sœur sont véritablement le point de départ de l’intrigue ? Aurait-elle pu préserver par elle-même sa chasteté et son honneur, menacés par le Duc et protégés par le gentilhomme ? Est-ce que ses mots plutôt que l’épée de son frère aurait pu intervenir pour mettre fin aux désirs violents du Duc ? Ces questions n’affleurent jamais dans la narration de Dagoucin, mais le débat les impose et la nouvelle 42 permettra à Parlamente de formuler une version alternative à la nouvelle 12.

Débattre avec les mots (nouvelle 42)

13Si la nouvelle 42 partage un scénario de base très similaire à la nouvelle 12, elle met la question de la vertu et de l’honneur féminins au centre de toute l’intrigue. Parlamente prend cette fois-ci la parole pour raconter l’histoire d’un jeune Prince de quinze ans qui tombe amoureux d’une jeune bourgeoise, Françoise, presque du même âge. Plus tempéré que le personnage du Duc de la nouvelle 12, le Prince mis en scène par Parlamente s’imagine surtout aimer Françoise éperdument et s’investit dans l’aventure amoureuse par l’encouragement de ses serviteurs qui lui promettent une jouissance facile. Mais Françoise fait tout pour éviter le Prince et récuse toutes les professions d’amour. Lorsque celui-ci s’introduit par ruse dans la maison où Françoise habite avec sa sœur et son beau-frère afin de lui déclarer son amour de vive voix, elle affirme avec éloquence aimer le Prince en retour, mais explique qu’elle ne consentira jamais à un amour charnel. Malgré sa condition sociale et les présupposés que cela évoque pour le Prince (une « conquête » facile), elle chérit sa chasteté et son honneur plus que tout. Françoise continue à faire valoir cette perspective et le Prince l’en estime encore davantage. Lorsque ses dernières tentatives de séduction échouent, il accepte d’abandonner son entreprise et de donner son accord à un mariage de Françoise avec un homme de la même condition sociale.

14Dans sa narration, Parlamente prend soin de souligner la vertu inébranlable de Françoise et le triomphe de son honneur dont elle est seule responsable (plutôt que de la protéger comme le frère de la nouvelle 12, son beau-frère s’avère être un complice du prince qui ne pense qu’à son propre intérêt). Cette manière de présenter le personnage est si constante que les paroles de Parlamente et de Françoise tendent presqu’à se confondre. Il n’y a guère de différence entre la description des sentiments de la jeune femme et de leur expression au discours direct. Cette confusion est indirectement assumée par Parlamente en amont de l’histoire lorsqu’elle affirme « servir de tesmoing » et se voir dans l’obligation de rendre publique la vertu de la jeune fille qui est trop grande pour être cachée (p. 408)13. Cette posture de narration a aussi des effets sur le débat où il semble que les devisants-hommes tentent d’équilibrer la perspective et de remettre en question le point de vue féminin de Parlamente et Françoise. Ce sont surtout eux qui prendront la parole dans les pages qui suivent le récit.

15Une première passe d’armes entre Hircan et Parlamente tourne autour de la question de savoir si Françoise a véritablement refusé le prince par vertu comme la narration le suggère. Hircan, pour sa part, émet une hypothèse alternative pour expliquer la retenue de Françoise. Plutôt que de refuser les avances du Prince pour préserver sa chasteté, il émet l’hypothèse qu’elle voulait garder ses dons pour un amant caché :

Je ne trouve pas sa vertu telle comme vous la peignez, dist Hircan : car vous avez veu assez de malades desgoutez, delaisser les bonnes viandes et salutaires, pour manger les mauvaises et dommageables. Ainsi peult estre que ceste fille aimoit quelc’un aussi gentilhomme qu’elle, qui lui faisoit despriser toute noblesse. (p. 418)

16Selon l’hypothèse d’Hircan, Françoise aurait eu un amant bourgeois et aurait rejeté le Prince pour cette raison, tel un malade qui se détourne des plats salutaires et en choisit des « dommageables ». Par cette inférence, Hircan sous-entend qu’il y a un décalage entre ce que Parlamente a raconté et ce qui aurait pu véritablement se passer. Parlamente y répond en revenant sur les faits de l’histoire dont elle se porte garante. Selon elle, aucun élément ne permet de conclure que Françoise dissimulait un amour soi-disant « déshonorable ». Elle plaide ainsi pour une cohérence entre les paroles et les actes de la protagoniste : « la vie et la fin de ceste fille monstroient, que jamais n’avoit eu opinion à homme vivant, qu’à celuy qu’elle amoit plus que sa vie, mais non pas plus que son honneur » (p. 418-19). Elle dément toute interprétation alternative, toute remise en cause de sa narration et de sa présentation du récit en tant que témoin.

17Si l’hypothèse alternative d’Hircan n’est pas explorée davantage, la question de savoir si Françoise a pu préserver sa chasteté par sa propre vertu même si elle affirmait aimer le Prince demeure. Pour les autres devisants, notamment Saffredent, c’est plutôt au Prince qu’à Françoise qu’il faudra attribuer la vertu de n’avoir pas consommé son amour. Selon Saffredent, c’est lui qui mérite la louange pour sa maîtrise de soi :

Puis que vous estimez, dist Saffredent, la grandeur de la vertu par la mortification de soy-mesmes, ce seigneur estoit plus louable qu’elle, veu l’amour qu’il luy portoit, la puissance, occasion et moyen qu’il en avoit. Et toutefois ne voulut point offenser la reigle de vraye amitié, egale le rpince et le pauvre : mais usa des moyens, que l’honnesteté peremt. (p. 420)

18Selon Saffredent, le Prince a fait avant tout preuve de « mortification de soy-mesme » puisqu’il n’a pas violé Françoise mêmes si sa condition et le contexte auraient rendu l’acte possible. Plutôt que de profiter de sa position de pouvoir, il s’est comporté en égal et a ainsi suivi les règles de « vraie amitié ». Ce jugement sur le Prince est secondé par d’autres devisants. Hircan ajoute : « Il y’en a beaucoup… qui n’eussent pas faict ainsi », et Longarine renchérit en disant « D’autant plus est il à estimer… qu’il a vaincu la commune malice des hommes. Car qui peult faire mal et ne le faict point, cestuy là est bien heureux » (ibid.). L’homme qui ne cède pas à sa passion et à l’opportunité de violence est louable. Mais le terme de malice que Longarine emploie est ambigu. S’agit-il du viol qui est un abus commun aux hommes ou plutôt d’un trait de caractère général et partagé par tous les hommes ? La dernière phrase de Longarine est tout aussi ambiguë. Cette citation de la bible s’applique-t-elle aux hommes uniquement ou aussi aux femmes ?14 Peuvent-elles aussi être « heureuses » au sens de favorisées par Dieu ?

19Le reste du débat permet d’en douter et montre plutôt que l’approbation des hommes est difficile à atteindre pour les femmes. Si « l’honnesteté » et l’accord avec les « reigles de vraye amitié » consiste pour un homme à ne pas violer une femme et si Dieu le favorise lorsqu’il est sans « malice », Saffredent propose lui-même une toute autre définition de la « vraie amour » et de l’absence de « malice » pour les femmes. En réponse à Parlamente qui affirmait que Françoise aimait plus son honneur que sa vie, Saffredent propose une autre définition de l’honneur féminin. Celui-ci ne consisterait pas à restreindre la passion mais plutôt à s’y adonner :

Ostez ceste opinion de vostre fantaisie, dist Saffredent, et entendez dont est venu ce terme d’honneur, quant aux femmes : Car peult estre que celles, qui en parlent tant, ne sçavent pas l’invention de ce nom. Sçachez qu’au commencement, que la malice n’estoit pas trop grande entre les hommes, l’amour y estoit si naïfve et forte, que dissimulation n’y avoit point de lieu, et estoit plus loüé, celuy qui plus parfaictement aimoit. Mais quand la malice, l’avarice, et le peché vindrent saisir le cueur des hommes, ils en chasserent dehors Dieu et l’amour, et en leur lieu prindrent l’amour deux mesmes, hypocrisie, et fiction. Et voyans les dames n’avoir en leur cueur ceste vertu de vraye amour, et que ce nom d’hypocrisie estoit tant odieux entre les hommes, luy donnerent le surnom d’honneur : tellement que celles, qui ne pouvoient avoir en elles cest honorable amour, disoient que l’honneur le leur defendoit : et en ont faict une si cruelle loy, que mesmes celles, qui aiment parfaictement, dissimulent, estimans vertu estre vice. Mais celles qui sont de bon entendement, et de sain jugement, ne tombent jamais en telles erreurs : car elles cognoissent la difference des tenebres et de lumiere, et que leur vray honneur gist à monstrer la pudicité du cueur, qui ne doit vivre que d’amour, et non point se honorer du vice de dissimulation. (p. 419)

20Dans ces explications sur l’origine du mot honneur « quant aux femmes », Saffredent dresse une sorte d’archéologie linguistique qui établit des liens entre genre et langage. Dans une vision à la fois chrétienne et néo-platonicienne du monde, Saffredent postule l’existence d’un temps précédant la « malice » des hommes où régnait un amour « naïfve et forte » et un temps après la malice où les hommes bannirent l’amour de leur cœur et mirent la dissimulation, l’hypocrisie, le mensonge et la fiction à sa place. Après cette chute, certaines femmes auraient expliqué l’absence de la « vraye amour »15 en disant que « l’honneur le leur defendoit », d’autres, ayant réussi à conserver cet amour, l’auraient caché et auraient fait de la vertu un vice. Seulement quelques-unes seraient parvenues à échapper à la nuit de la caverne et à voir la lumière, à remplacer la dissimulation par le « vray honneur » qui consiste à aimer franchement. Par cette généalogie, Saffredent dresse un portrait des femmes vertueuses à l’opposé des hommes vertueux. Pour lui, l’absence de malice et l’honneur féminin ne se réalisent pas dans la retenue mais dans l’expression pleine de la passion (qui consiste, on le comprend, surtout à satisfaire à la passion des hommes).

21Dans cette logique, il y aurait un honneur masculin, mais deux types d’honneur féminin. Un « honneur » qui serait de la dissimulation et un « vray honneur » qui donnerait libre cours à la « vraye amour » et à la passion charnelle. Dans l’échange qui suit immédiatement cet exposé, Dagoucin et Simontault discutent de la manière dont ces deux types d’honneur devraient coexister : « Toutes fois, dist Dagoucin, on dict qu’amour la plus secrette, est la plus louable. – Ouy, secrette, dist Simontault, aux yeux de ceux qui en pourroient mal juger : mais claire et cogneuë pour le moins aux deux personnages à qui elle touche » (p. 419). L’idée que l’amour devrait être secret et à l’abri des regards des envieux et jaloux est un lieu commun de l’amour courtois, mais l’ajout de Simontault va dans un autre sens. En public, les femmes devraient garder leur amour secret, mais en privé l’affirmer franchement. Elles devraient, autrement dit, adopter un comportement qui satisfait à la fois aux normes sociales et aux désirs sexuels privés des hommes. Mais cette double attente rend la vertu, définie par la constance selon Parlamente, impossible. Un comportement qui change en fonction du contexte n’est plus une vertu et ne saurait satisfaire à l’honneur tel qu’elle le représente dans son récit.

22Cette impossibilité pour la vertu constante de Françoise d’être reconnue par les devisants-hommes est déjà pressentie par Oisille, la dame la plus âgée et sage de la société des devisants. Tout au début du débat, Oisille loue la vertu de Françoise et déplore le fait que l’histoire de Parlamente ne soit pas racontée par les historiographes et qu’elle ne soit pas élevée au rang des exempla classiques :

Je ne voy qu’un mal, dist Oisille, que les actes vertueux de ceste fille n’ont esté du temps des historiographes : car ceux qui ont tant loüé leur Lucresse l’eussent laissée au bout de la plume, pour escrire bien au long des vertuz de ceste cy : pource que je les trouve si grandes, que je ne les pourrois croire, sans le grand serment que nous avons faict de dire verité. (p. 418)

23Oisille fait écho à la description élogieuse de la protagoniste de la part de Parlamente mais elle regrette que le personnage n’ait pas vécu au temps du passé et qu’elle n’ait pas pu prendre la place de Lucrèce dans les œuvres des historiographes ; c’est-à-dire l’exemple d’une femme qui préfère mourir plutôt que de continuer à vivre une fois qu’elle a été violée. Dans ce scénario hypothétique, ce serait Françoise et non pas l’héroïne romaine qui figurerait dans les Ab Urbe condita libri de Tite-Live ou dans De mulieribus claris de Boccace et qui serait un exemple pour les lecteurs de tous les temps. Surtout, dans ce scénario hypothétique où des historiographes (et non pas Parlamente) auraient raconté l’histoire, les concepts de vertu et d’honneurs féminins n’auraient pas été remis en question par les devisants et les lecteurs. Il n’y aurait pas de récits alternatifs possibles et pas d’équivoques des mots. Ce serait un autre temps avant la chute que celui imaginée par Saffredent. Un temps avant « l’hypocrisie » et avant « la fiction » où l’absence de dissimulation ne garantira pas un amour libre mais l’autorité de l’exemple.

Conclusion

24En distinguant la parole de Parlamente de celle des historiographes, Marguerite distingue aussi son recueil d’histoires de l’Histoire et les vérités multiples de la Vérité. Plutôt que de révéler une vérité unique et absolue, elle met en avant les points de vue multiples des devisants-conteurs et le caractère protéiforme de la langue. Les notions de vertu, d’honneur et de dissimulation changent selon la perspective des devisants-hommes et des devisantes-femmes. La seule parole qui est exempte de ces variations, c’est la parole biblique qu’Oisille transmet chaque matin aux devisants en lisant les écritures saintes à haute voix16. Ils écoutent le texte biblique et débattent des fictions.