| Le message suivant a été posté par le visiteur Nancy Murzilli le 24 Juin 2001 : |
Entre l'idée d'un lecteur conscient de réaliser une expérience fictionnelle et celle d'un lecteur conscient de se faire croire qu'il fait une expérience de réalité dans une fiction, il y a, je crois, le refus ou l'acceptation d'une théorie du faire-semblant. Et, comme je vous le disais, c'est elle qui me semble poser problème, car je ne pense pas qu'elle puisse solutionner le problème de la référence en fiction. En feignant de croire que la fiction est réalité, on transporte au sein de la fiction le modèle d'une réalité comme correspondance des mots avec le monde.
L'idée de postuler des mondes possibles, à mon avis, n'est pas une expérience de pensée satisfaisante. Ce que je récuse dans la thèse des mondes possibles telle que la présente D.
Lewis, c'est le réalisme qui s'y attache : selon Lewis, les mondes possibles ne sont pas de simples artefacts de notre sémantique, ces mondes existent, ressemblent au nôtre et sont aussi réels que lui. La notion de monde possible est, à mon sens, ontologiquement trop lourde : il n'est pas nécessaire de multiplier les mondes possibles pour rendre vraies des propositions qui sont fausses dans notre monde. Pour des raisons que j'ai déjà invoquées, je ne crois pas que le statut du possible, y compris dans les expériences de pensée, se ramène à la thèse des mondes possibles. J'accepte tout à fait l'idée que les « mondes possibles » font partie du monde réel, je ne vois même pas d'autre façon de les envisager. Mais je ne suis pas sûre que cela nous amène, l'une et l'autre, à un accord sur la question, car il ne
me semble pas que vous vouliez envisager les mondes possibles comme des mondes réels ou « versions de monde ».
Les expériences de pensée reposent sur l'invention de cas fictifs ; ce n'est pas le cas du discours historique. Le discours historique, à la différence du discours fictionnel, a la prétention de présenter des événements tels qu'ils se sont effectivement passés. Mais, dans les deux cas, il s'agit de dicours, l'histoire comme la fiction s'écrivent. Concernant le discours historique, je poserai donc le problème de la façon suivante : si, comme vous le dites, le discours historique proclame l'existence de faits concrets et réels, qu'est-ce qui nous permet de penser que ces faits existent ou ont existé tels qu'ils sont décrits indépendamment de ce discours ? La caractérisation du fait historique que propose Paul Ricoeur dans La mémoire, l'histoire et l'oubli (2000), me paraît intéressante : il distingue le fait historique de l'événement réel remémoré : « Le fait n'est pas l'événement, lui-même rendu à la vie d'une conscience témoin, mais le contenu d'un énoncé visant à le représenter ». L'idée que le fait historique (« la chose dite ») représenterait au sens de « tenir lieu de » et non au sens mimétique l'événement (« la chose dont on parle ») me semble pertinente dans la mesure où elle respecte l'aspect narratif de l'histoire, le caractère propositionnel du fait, et maintient la distance entre le dit du discours
historique et ce à quoi il réfère. Car je ne distingue rien d'extérieur au langage j'entends langage au sens large, c'est-à-dire comme système de symboles, comprenant par exemple toutes les formes de « traces » historiques offertes à l'interprétation nous permettant d'affirmer que ce qui est arrivé est arrivé tel qu'on le dit. Et il se pourrait bien que, comme le souligne Ricoeur, les seuls moyens que nous ayons d'accréditer le discours historique soient le témoignage et la critique du témoignage : « je ne vois pas qu'on puisse remonter au-delà de la triple déclaration du témoin : 1) j'y étais ; 2) croyez-moi ; 3) Si vous ne me croyez pas, demandez à quelqu'un d'autre ».