
| Le message suivant a été posté par le visiteur Pierre Campion le 15 Avril 2001 : |
Seulement quelques observations et d'autres questions[1].
La première et principale : comment considérer « les lettres, comptes rendus et rapports du voyageur », selon le sous-titre de l'édition de P. Brunel ? Comme plusieurs éditeurs et comme Alain Borer dans son "Rimbaud en Abyssinie", on peut y relever, de manière convaincante, les preuves d'une continuité avec sa poésie : thématique de l'or et de l'ivoire, appels aux départs, indices de procrastination, formules d'un style qui rappelle la "Saison" ou telle "Illumination". Par exemple, pour le style et presque au hasard : « Le monde est très grand et plein de contrées magnifiques que l'existence de mille hommes ne suffirait pas à visiter » (éd. Brunel, p. 632), ou bien « Je m'ennuie beaucoup, toujours ; je n'ai même jamais connu personne qui s'ennuyât autant que moi » (p . 701), ou encore « Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers ? » (p. 737). Décidément, la catégorie permanente sous laquelle la réalité apparaît à Rimbaud, c'est l'espace ; la modalité de son altérité et de son impossibilité, c'est l'immensité ; et les conduites adéquates, c'est la fugue, l'abandon de ce qui est et se fait ici, le départ vers le n'importe où mais dans le monde. Il n'y aurait donc pas, à mon sens, d'un côté les écritures de l'imagination, et de l'autre les lettres de la réalité. Les deux porteraient déni de la fiction et elles se répondraient entre elles sur ce thème, de façon ambiguë : les lettres d'une manière moins simple qu'il n'y paraît, les écritures de la manière aporétique que j'ai essayé de décrire.
En elles-mêmes et n'était l'oeuvre antérieure, les lettres d'Aden et du Harar ne diraient pas beaucoup plus que les correspondances de la même époque qui dorment dans les archives familiales, écrites dans une langue souvent impeccable par un planteur de poteaux au Tonkin ou par un officier parcourant le Sahara. Sans doute celles de Rimbaud ne font-elles sens que parce qu'elles répondent à une première écriture, qui d'ailleurs les annonçait. Elles sont la preuve a contrario de cette autre écriture, de la profondeur où elle établissait la critique de la poésie comme lieu de la fiction, de la réalité de ses impasses, de la nature de son échec ; elles en portent les traces, qu'on n'a pas de mal à y repérer ; mais elles s'en distinguent, comme leur négation. Elles ne sauraient donc avoir le même sens que les lettres du Tonkin envoyées par un jeune fonctionnaire des Postes : elles nous renvoient à la première écriture, et celle-ci à notre intérêt pour la littérature, c'est-à-dire, ici, pour la fiction.
Comme vous le dites très justement, « Rimbaud n'a [donc] pas réellement cessé d'écrire ». Cependant ces pages du voyageur seraient-elles les prémices d'une écriture « géopoétique » marquant le retour à une parole première « définitivement débarrassée de la fiction » ? J'exprimerais simplement quelques réserves, d'abord à l'égard d'une tentation primitiviste : y a-t-il vraiment une parole du monde antérieure à toute fiction ? Et, pour évoquer d'autres écritures, à d'autres titres problématiques entre elles, celles de Rousseau : l'écriture des "Confessions" et celle des "Rêveries", au demeurant bien différentes entre elles, n'auraient pas chacune leur espèce de « naïveté » sans la traversée des fictions heuristiques des "Discours" et de l'"Émile", et de la fiction romanesque de "La Nouvelle Héloïse".
Réserves aussi à l'égard de la possibilité d'une écriture du monde qui ne relèverait pas de la fiction. Au moment où certains anthropologues invoquent le style de l'auteur comme garant épistémologique de sa recherche et l'écriture fictionnelle comme le mode adéquat de la connaissance des cultures et cela dès le « terrain », on peut s'interroger là-dessus (cf. ici même la contribution que j'ai donnée au premier colloque de Fabula sur "La notion de fiction dans l'anthropologie"). Et je rappellerais que Lévi-Strauss, dans ses "Tristes tropiques", a rattaché son anthropologie structurale et son écriture ethnographique, par une métaphore, à ses « trois maîtresses » : le marxisme, la psychanalyse et la géologie, cette dernière étant dans sa biographie intellectuelle la première en date et la plus aimée. L'obscurité du monde, mais aussi bien celle de l'homme individuel et celle des sociétés (sans oublier celle de la pensée elle-même, qui est un objet de ce monde), se comprennent comme un ordre caché que les accidents de la surface révèlent. Métaphore donc à nouveau, fondamentale, qui renvoie ces sciences les unes aux autres puis leur travail, à chacune, à « une sollicitation de la curiosité esthétique [qui] permet d'accéder de plain-pied à la connaissance ». Tout cela suggère des liens précis entre la fiction littéraire entendue au sens large, les sciences de l'homme et une écriture poétique des choses et de la terre.
Revenons à Rimbaud pour deux questions encore. Comme celles de Rousseau, mais en plus désastreux encore, ses écritures en général ne renvoient-elles pas simultanément à la nécessité et à l'impossibilité de la fiction ? Mais justement n'avons-nous pas intérêt à prendre les fictions précisément par le côté le plus évident et trop peu pratiqué, celui par où elles échappent à la perfection du chef-d'oeuvre ?
Pierre Campion
NOTE
[1] Je laisse de côté la question de l'attribution à Rimbaud du passage sur le Harar que vous citez d'après Kenneth White.