Fabula, la recherche en littérature (colloques)

Aux limites de la fiction, Rimbaud et l'objet de l'incrédulité

Le message suivant a été posté par le visiteur Laurent Margantin le 07 Avril 2001 :
En lisant cette étude – et surtout les derniers paragraphes -, j´ai pensé à ces mots de Rimbaud : « ... viendront d´autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l´autre s´est affaissé ! » Comme le montre très bien Pierre Campion, Rimbaud a voulu sortir d´un certain régime de la fiction. Fiction religieuse, sociale et littéraire. Ici je voudrais citer le passage d´une lettre du poète à sa famille dans laquelle il raconte son passage du Gothard en hiver, l´année 1878 : « Voici ! plus une ombre dessus, dessous ni autour, quoique nous soyons entourés d´objets énormes; plus de routes, de précipices, de gorge ni de ciel: rien que du blanc à songer, à toucher, à voir ou ne pas voir, car impossible de lever les yeux de l´embêtement blanc qu´on croit être le milieu du sentier" . Rimbaud dans cette évocation semble figurer ce qu´il est en train d´accomplir par ailleurs sur un plan spirituel et personnel : rupture avec le monde poétique séparé du réel, et départ vers un silence définitif, plus satisfaisant en fin de compte que la parole fictive généralisée.

Je voudrais aussi ajouter que, comme l´a montré Alain Borer, Rimbaud n´a pas réellement cessé d´écrire, et qu´en Abyssinie, il a écrit des rapports géographiques qui répondent aussi à cette volonté de se mettre « délibérément et définitivement en présence de la réalité » (ce sont les mots de Pierre Campion). Ici, je renvoie à un livre de Kenneth White, Les finisterres de l´esprit (Editions du Scorff, 1998), qui évoque cette nouvelle et ultime activité d´écriture de Rimbaud (qui, comme on le sait, considérait ses poèmes de jeunesse comme des « rinçures »). White cite le poète-géographe à propos du désert du Harar: « Quelques versants de montagnes bien arrosés, tels que ceux du Gan-Libache, offrent une végétation superbe, non moins belle que celle des monts éthiopiens. Le naturaliste Mengès y a reconnu le genévrier gigantesque et la magnifique djibara dressant sa hampe florale à plusieurs mètres de hauteur. Les caféiers prospèrent sur les avant-monts du massif du Choa. La région centrale du pays, l´Ogaden, dont l´élévation moyenne est de 900 m, serait d´après les informations de Sottiro, une vaste région de steppes : après les pluies légères qui tombent dans la contrée, c´est une mer de hautes herbes, interrompues en quelques endroits par des champs de cailloux ». Cette écriture aurait-elle été pour Rimbaud un moyen de revenir à une parole (que Kenneth White qualifie de « géopoétique ») définitivement débarrassée de la fiction ?


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