Fabula, la recherche en littérature (colloques)

Ressemblance et faire-semblant[1]

Le message suivant a été posté par le visiteur Bernard Magné le 25 Mars 2001 :
Chère Cécile De Bary

1) C¹est gentil de me lire, même quand ce que je donne à lire a été écrit un

peu dans l¹urgence, et donc sûrement pas avec toute la rigueur théorique

requise.

2) Concernant le plaisir de la fiction et le plaisir du faire-semblant,

matérialisé dans les deux discours : celui de Jouet, celui de Perec. C¹est

évidemment un problème de réception, qui met en jeu plusieurs éléments :

a) Jouet annonce d¹emblée le caractère fictif de son feuilleton. Avant même

que le récit commence, le lecteur sait qu¹il se trouve dans "

l¹inauthentique ". Et il y restera vraisemblablement jusqu¹à la fin :

j¹ignore évidemment comment tout cela va finir, mais jusqu¹à preuve du

contraire je n¹imagine pas un renversement final annonçant que tout ce qui

avait été donné comme faux soit déclaré (et démontré) vrai. Il y a donc une

cohérence à la fois spatiale et temporelle chez Jouet : le récit est "

inauthentique " d¹un bout à l¹autre (même les détails concrets assurant un

minimum d¹effet de réel ne remettent pas en cause cette homogénéité : le

récit est un bloc homogène de " menteries ") et du début à la fin (sous

réserve de ma remarque supra). On est à la fois dans le compact (spatial) et

dans le constant (temporel). Et on se régale (enfin, à mon avis de moins en

moins, en ce qui me concerne, mais ce n¹est pas le problème) d¹y patauger en

toute connaissance de cause. C¹est ce que j¹ai appelé le plaisir de la

fiction, mais je veux bien trouver une autre formule : ça relève de ce que

André Green appelait le " je sais bien mais quand même ".

b) Perec ne dit rien hors texte (pas de contrat ni dans un sens ni dans

l¹autre), et il installe un narrateur hétérodiégétique anonyme qui va

multiplier les preuves d¹authenticité de son discours : dates, allusions

historiques, noms propres et titres attestés, etc. Les indices de fictivité

sont fort ténus, surtout pour un lecteur non perecquien : on doit pouvoir

compter sur les doigts de la main d¹un lépreux en phase terminale les malins

alertés par " Fitchwinder " ! C¹est seulement à la fin du récit, et de

l¹intérieur de celui-ci, que le narrateur (et non l¹auteur, ce qui complique

encore un peu les choses par rapport à Jouet) dénonce la fictivité

(partielle, ce qui n¹arrange encore rien) de son récit. Ce n¹est donc pas

ici " Je sais bien (que c¹est faux) mais (ça me plaît) quand même ", mais

quelque chose comme " J¹ai crû que c¹était vrai, finalement je me suis fait

avoir, mais en plus il y a un peu de vrai et je n¹arrive pas à savoir où "

Le frisson, c¹est cette hésitation, ce tremblement, cet indécidable qui ne

fonctionne que dans une effet d¹après-coup , quelque chose comme " je ne

sais jamais (si c¹est vrai ou faux) et c¹est très bien comme ça ". Ou encore

" je sais bien (que je ne sais pas si c¹est vrai ou faux) mais quand même ".

3) Quant au leurre (d¹accord, la page feuilleté pur leurre, c¹est pas

terrible comme calembour, mais je n¹ai jamais su résister à ce genre de

mauvais goût), il est évident que ce que j¹appelle " fidélité pur leurre "

désigne bien une ressemblance entre discours : ce n¹est pas la ressemblance

du discours du narrateur avec l¹univers de référence du texte, mais bien la

ressemblance de ce discours avec celui qu¹un locuteur pourrait tenir sur un

univers référentiel de même type. Pour prendre l¹exemple caricatural

emprunté à Robbe-Grillet : " La porte de l¹appartement est entrebaîllée, la

porte de l¹appartement est grande ouverte en dépit de l¹heure tardive, la

porte de l¹appartement est fermée ", ce n¹est pas par rapport à l¹état d¹une

" porte réelle " ( ?) que ce discours est problématique, mais par rapport au

discours qu¹un locuteur réel produirait devant une porte réelle s¹il devait

en préciser l¹état d¹ouverture.

Tel est mon avis et je le partage.


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