Fabula, la recherche en littérature (colloques)

La fiction ou l'expérimentation des possibles

Le message suivant a été posté par le visiteur Marie-Laure Ryan le 24 Mars 2001 :
En tant que l'auteur d'un livre et de plusieurs articles dans lesquels je mise sur le concept de monde possible pour definir la fiction j'ai ete vivement interessee par la critique du concept et par l'alternative que vous proposez: la fiction comme experimentation des possibles. Je suis entierement d'accord avec cette derniere caracterisation, mais elle ne me semble pas exclure une definition de la fiction fondee sur les mondes possibles. Il y a en effet toute une gamme d' "experimentation des possibles" : par exemples les scenarios imaginaires employes par les philosophes ("admettons qu Socrate," etc); les simples predictions ("il est possible qu'il pleuve demain, le 25 mars 2001"), et … la fiction, par exemple un roman d'anticipation ecrit en 1950 qui commence: "Winston Smith se reveilla le 25 mars 2001. Il pleuvait a verse."). La difference entre la fiction et les autres exemples d'experimentation des possibles est que dans la fiction le possible est decrit comme reel, et que la contemplation de ce possible est une activite qui porte en soit sa propre justification, alors que dans les deux autres cas le possible n'est envisage que dans la mesure ou il pourrait devenir reel ("il pleuvra demain"), ou pour sa valeur heuristique par rapport a la realite.

Votre theorie de la fiction me semble miser excessivement sur la valeur didactique de la fiction par rapport a la realite. Je suis tout a fait d'accord que les chef-d'oeuvres de la litterature peuvent avoir un effet didactique, mais il existe tout un domaine de fictions qui sont consommees a des fins uniquement ludiques, et dont le monde n'est pas considere commme un exemple de "ce qui pourrait etre." Je pense notamment a la litterature populaire, aux romans policiers, a Harry Potter, etc. A mon avis les romans populaires sont aussi fictionnels que les grandes oeuvres litteraires, meme s'ils sont inferieurs sur le plan artistique. Une theorie de la fiction n'est pas une theorie esthetique ni une theorie de la (haute) "litterarite."

Venons-en maintenant a votre adoption de Rorty, Godman et Fish comme modeles. Ces philosophes defendant ce que j'appelle la doctrine de la Panfictionalite: a savoir, l'idee que la fiction ne peut etre differenciee de la narration factuelle (histoire), parce que toutes sont des "versions du reel." Pour moi cette theorie est incapable de decrire la difference phenomenologique entre la fiction et l'histoire—une difference qui tient dans l'autorite absolue des enonces fictionnels, comparee a la fallabilite des enonces factuels. (Qui oserait dire que le narrateur de Flaubert se trompe quant il nous dit que Mme Bovary a pris de l'arsenic ?)

J'admet avec vous que les possibles font partie de la realite, mais dans le reel ils existent sur le mode de la possibilite. Ce n'est que dans les mondes possibles que l'actualisation du possible prend place. La fiction nous fait imaginer le possible comme actuel, alors que la speculation de l'ordre "il pourrait pleuvoir demain" nous le fait imaginer comme possibilite, ainsi que l'indique l'emploi du conditionel. Dans ma propre theorie je differencie les deux cas par le concept de recentrement: en fiction nous nous transportons en imagination dans un monde possible, que nous tenons pour reel par un acte de faire semblant; alors qu'en simple speculation nous observons ces mondes depuis le point de vue du reel. Cette transportation imaginative dans un autre monde n'exclut pas un retour un reel, par lequel le lecteur tire par comparaison des lecons valables pour le monde actuel.

Vous rejetez les theories de la fiction basees sur le concept de monde possible sous pretexte que ces mondes sont des mondes "tout faits." Certes ils le sont pour le Dieu de Leibniz, qui contemple toutes les possibilites avant de choisir la meilleure pour etre actualisee. Mais ni l'auteur ni le lecteur n'ont acces a la totalite de ces mondes "tout faits"; on peut donc dire que l'auteur les cree et le lecteur les recree.

Du point de vue du lecteur immerge dans une fiction, l'idee d'un monde tout n'est peut etre pas si aberrante que vous le suggerez. Dans une theorie basee sur le "faire semblant" (a la Walton), le lecteur de Madame Bovary fait "comme si" le narrateur, membre du monde fictionnel, decrit un monde exterieur qui preexiste au language. De cet acte de faire semblant decoule ce que vous appelez tres justement "l'effet de reel" de la fiction. Ce n'est que du point de vue de l'auteur, membre du monde actuel, que le monde fictionnel est la creation du language.

Finalement, je me demande comment vous concevez les consequences de vos deux theses:

1. La fiction est l'experimentation des possibles.

2. La fiction n'est pas l'evocation d'un monde possible

Est-ce a dire que la fiction ne deploie pas de monde (mais que fait-elle alors ?); ou est-ce que vous rejetez categoriquement la valeur philosophique de la notion de monde possible ?


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