Fabula, la recherche en littérature (atelier)

Atelier de théorie littéraire : Langue matricielle et langue seconde

Ce texte est extrait de "Créer une argile verbale", un entretien avec Patrick Chamoiseau par Marie-Françoise Chavanne, IA IPR d'arts plastiques dans l'académie de Versailles, à propos de Chemin d'école, Gallimard, coll. Folio Cet entretien a eu lieu lors d'un stage organisé à Fort de France par l'IUFM Antilles Guyane, que nous remercions, ainsi que Patrick Chamoiseau. Il est publié intégralement sur le site Carrefour des écriture à l'adresse: http://www.carrefour-des-ecritures.net/doc/DEBChamoiseau.html

Langue matricielle et langue seconde

MFC : - En lisant " Chemin d'école ", j'ai été séduite par l'imaginaire et la poésie du langage que vous utilisez, par les mots qui disent les sentiments, la mémoire, l'origine. Je savais que vous pourriez nous aider à réfléchir à la richesse de l'expression orale que nous tentons de développer dans notre enseignement et c'est pourquoi je vous ai contacté. Comment sauvegarder les images, la charge affective et sensible du langage des élèves, qu'apporte sans doute la langue créole, lors des échanges vivants que génère leur expérience artistique, l'aventure créatrice vécue lors des cours ? Pouvez-vous nous parler de votre expérience, nous parler du langage?

P. C. : - Ce que j'ai écrit dans " Chemin d'école " n'est plus tout à fait vrai aujourd'hui. A l'époque, il fallait que je traduise du créole avec tous les périls et avec tous les hasards que ça suppose, tous les chaos, les fautes de français qui à l'époque nous faisaient pourchasser dans la cour de récréation d'une manière assez terrible, ce qui m'a rendu relativement muet et qui finalement peut-être m'a permis d'écrire, de compenser par l'écriture. Mais il est sûr qu'à cette époque la langue sensible, la langue de l'imaginaire, la langue de la perception et de la découverte du monde, la langue immédiate, la langue affective, familiale, structurante, et qui reste structurante dans bien des aspects encore aujourd'hui, était le créole. C'était à partir de cela que pouvait s'exercer, ce que je pense être la chose la plus essentielle, la créativité, nécessaire à tous les stades d'apprentissage. Si cette créativité n'est pas sollicitée, n'est pas permise, ne trouve pas d'oxygène, je pense que l'enfant se trouve dans une situation difficile et c'est pourquoi on a connu ici énormément d'échecs et que j'ai eu beaucoup de difficultés dans les écoles primaires. Donc il y avait cette langue sensible, émotionnelle, affective qu'était la langue que j'avais à la maison, et puis il y avait cette langue seconde que j'ai dû apprendre à l'école, que je connaissais, que j'avais déjà rencontrée dans l'espace social ou l'espace familial, mais qui n'avait pas cette même prégnance ; et cette langue, progressivement, m'a pénétré au point qu'aujourd'hui je pense en français alors qu'avant je pensais en créole. Mais aujourd'hui on ne peut pas dire que les élèves découvrent la langue française à l'école. Je crois que c'est quelque chose qui existe dès le départ, presque au niveau du berceau. Ils ont deux langues au berceau. Mais je continuerai à faire une distinction entre ce qu'on appelle la langue matricielle et la langue seconde. La langue matricielle resterait le créole parce que c'est quand même la langue créole qui renvoie à tout un fond sensible collectif, à tout un imaginaire collectif, à toutes les résonances qui sont absolument inconscientes et profondes et qui, à mon avis, vont continuer à structurer une bonne part de l'imaginaire qui est le nôtre. Et bien sûr, aujourd'hui, nous avons une deuxième langue qu'est le français, avec lequel nous devons composer, mais qui n'a pas la puissance d'expressivité de la langue créole. J'écoutais encore les débats sur la campagne municipale. Tous les candidats sont forcés d'exposer en français. Ils perdent quasiment 30% de leur intelligence et de leur capacité à élaborer une synthèse parce qu'ils parlent en français. Cette langue est quand même désormais, tout en restant une langue de proximité, une langue qui est là au berceau, qui accompagne la vie des gens, presque une langue maternelle. Mais ce n'est quand même pas une langue matricielle, parce qu'à mon avis une langue matricielle est plus puissante et permet plus de liberté et d'épanouissement. La question qui me paraît importante - et peut être celle de la pédagogie - en tout cas c'est le souci que j'ai quand j'écris des romans- c'est de sortir de la vieille contrainte qui est la nôtre, la vieille fatalité entre langue française et langue créole. Les deux langues sont contraintes. La langue créole est contrainte parce que c'est une langue dominée; et lorsque l'on essaie de s'exprimer, de faire de la littérature dans une langue contrainte, on a tendance à faire de la défense et de l'illustration. Et quand on fait de la défense et de l'illustration, on n'est pas en littérature. La littérature suppose la création d'une liberté totale, d'un langage absolu, la mobilisation de toutes les formes lexicales et même l'invention lexicale, pour se conformer ou approcher une vision que l'on a dans sa tête et ça n'est pas possible avec une langue contrainte dominée. Mais avec la langue contrainte dominante, c'est pareil. C'est à dire que la langue contrainte dominante, si elle n'est pas mise à distance, si elle n'est pas bousculée, si on n'a pas la capacité à l'investir avec un potentiel d'émotions absolument libres, on reste dans une mécanique de défense et d'illustration - moins de défense mais plus d'illustration. On n'est plus en train de montrer que l'on manie la langue, que l'on sait l'utiliser, que l'on sait l'articuler. A ce moment-là, on déserte les voies de l'expression vraie et les voies de la création. Dans ces deux cas on est toujours contraint. C'est pourquoi la solution proposée par Glissant de sortir de ces deux contraintes pour entrer dans une attitude responsable, une attitude créatrice, une attitude autonome, c'était de créer un langage à partir des langues qui nous étaient données. Je crois que c'est aujourd'hui une des voies, surtout dans un pays où il y a un problème de langue dominante et dominée. Je crois aussi que, dans la plupart des sociétés d'aujourd'hui, où les langues vont se rencontrer, il n'y a pas une seule société au monde qui échappe à cette irruption des langues et, même la langue française, qui pour nous est dominante, rencontre beaucoup de difficultés. Je suis allé en Louisiane et dans d'autres parties du monde comme le Canada. On s'aperçoit que la langue qui pour nous est dominante devient dominée et a les mêmes caractéristiques que la langue créole.

Un imaginaire d'absolu linguistique

Donc nous sommes dans une problématique où il nous faut changer pratiquement d'imaginaire. Quel est l'imaginaire qui se pose aux hommes aujourd'hui ? C'est que nous avons jusqu'alors fonctionné avec un imaginaire d'absolu linguistique. C'est à dire que les vieilles identités qui se sont construites dans les sociétés traditionnelles avaient pour objectif non seulement de conforter une communauté sur un espace donné, mais de légitimer, voire de sacraliser un certain nombre d'attributs dont la communauté se dotait, c'est à dire la langue, le dieu, l'histoire, les traditions, les valeurs. Et bien sûr, pendant longtemps dans les identités traditionnelles, la langue a presque représenté le drapeau, le drapeau visible, l'étendard de cette identité, de ces valeurs qu'il fallait absolument préserver. Et ça a été très puissant. Dans les pays colonisés, lorsqu'il a fallu organiser leur défense et leur libération, les hommes ont opposé à tous les attributs des colonisateurs leurs propres attributs qu'ils allaient rechercher dans leur passé et dans leurs traditions. Le champ de bataille s'est ouvert notamment sur le champ linguistique. Et là qu'est-ce qui s'est passé ? On a eu deux absolus qui s'affrontaient. Si on est entré dans un processus de domination linguistique, si le colonialiste considérait qu'il fallait absolument imposer sa langue, que sa langue avait une vocation à s'étendre – c'est le discours que l'on retrouve chez les Français plus que chez d'autres peuples conquérants – si on a ce sentiment là, c'est que l'on est dans cet absolu linguistique qui laisse à penser qu'il y a là une valeur absolue, une valeur suprême. La bataille s'est passée longtemps sur le champ linguistique. Et ici, pendant longtemps, les créolistes, dont je fais partie, se sont battus contre la langue française. Le problème était d'opposer à la langue française une autre langue qui serait plus la langue de l'authenticité, qui serait la langue créole. On a un processus similaire quand on parle de francophonie. J'ai du mal aujourd'hui à m'inscrire dans la francophonie. Le problème pour nous n'est pas de déployer, contre l'armée de la langue anglaise, l'armée de la langue française.



Marielle Macé

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Dernière mise à jour de cette page le 12 Mai 2002 à 13h15.



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