


William Snelgrave
JOURNAL D'UN NÉGRIER AU XVIIIe SIÈCLE. Nouvelle relation de quelques endroits de Guinée et du commerce d'esclaves qu'on y fait (1704-1734)
trad. de l'anglais par A. Fr. D. de Coulange , introduction et notes de Pierre Gibert S. J.. Contient une carte sur dépliant, 256 pages sous couv. ill., 150 x 220 mm.
Paris : Gallimard, Coll."Témoins", 2008.
EAN 9782070782154.
19,00 €
Présentation de l'éditeur :
Publié en 1734 en Angleterre et aussitôt traduit en français l'année suivante, ce récit original d'un capitaine négrier anglais, retrouvé dans la bibliothèque de Tocqueville par Pierre Gibert, un des éditeurs de sa correspondance, apporte une information de première main sur la traite des Noirs entre la côte de Guinée et les Antilles.
S'il est rédigé avec un talent de narrateur plutôt inhabituel qui conjugue de véritables qualités d'historien, d'observateur, d'ethnologue avant la lettre avec celles de conteur d'aventures, il s'affiche clairement au service d'une thèse : la légitimation de l'esclavage. Mais en témoignant de la sorte de ces pratiques commerciales, maritimes et politiques de grande envergure, il révèle à son corps défendant le malaise qu'il éprouve comme il démontre la pertinence des objections qui lui sont faites.
De ce singulier plaidoyer qui se détache de la production, d'ailleurs assez rare, des journaux de bord de marchands d'esclaves, Pierre Gibert présente, dans une introduction éclairante, l'indispensable édition critique.
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On peut lire sur le site nonfiction.fr un premier article sur cet ouvrage: "Dans la tête d'un négrier", par Anne Pédron.
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On pouvait lire dans Le Monde des livres du 20/6/8 un article sur cet ouvrage, associé à:
OROONOKO PRINCE ET ESCLAVE. ROMAN COLONIAL DE L'INCERTITUDE de Jean-Frédéric Schaub. Seuil, "La librairie du XXIe siècle", 202 p., 20 €.
Jean-Frédéric Schaub et William Snelgrave : écrire l'esclavage
Oroonoko a tout du parfait gentleman : digne et élégant, galant et généreux, il parle le français et l'anglais, connaît son histoire romaine sur le bout des doigts et se tient même informé de l'actualité européenne. Bien entendu, sa beauté parfaite est le reflet de sa vertu. Il est noir, prince africain, et refuse la révélation chrétienne.
Ce héros d'outre-mer, ce paladin noir paré de toutes les qualités chevaleresques, la romancière britannique Aphra Behn l'a rencontré en la personne d'un étrange esclave, au Surinam. Du moins c'est ce qu'elle affirme dans un roman, Oroonoko, paru à Londres en 1688 et traduit en français dès l'année suivante. Aphra Behn est un personnage capital dans l'histoire littéraire britannique : pour Virginia Woolf, c'est avec elle que la création féminine quitta la sphère de l'intime pour atteindre une "audience", un public. Exposons brièvement l'intrigue de son étrange roman : petit-fils d'un roi de la Côte-de-l'Or (l'actuel Ghana), Oroonoko tombe en disgrâce, car il dispute au souverain la belle Imoinda. Il est envoyé au combat, pendant que celle qu'il convoite est vendue à des négriers. Le jeune prince se couvre de gloire, mais il est enivré par des marins britanniques et emmené de force, comme esclave, de l'autre côté de l'océan. Au Surinam, il rencontre un bon maître, qui le traite comme le prince qu'il est, se lie à la bonne société et retrouve même Imoinda, avec qui il renoue. Celle-ci tombe bientôt enceinte : apprenant que leur enfant serait immanquablement voué à l'esclavage, Oroonoko prend les armes contre l'ordre colonial. Il égorge finalement sa femme pour qu'elle ne mette pas au monde l'enfant, avant d'être fait prisonnier et de périr, supplicié...
Les péripéties du roman sont innombrables, comme les pistes interprétatives, souvent contradictoires, qu'elles ouvrent. Le mérite du brillant essai de Jean-Frédéric Schaub est de chercher à les explorer toutes, sans enfermer son objet d'étude dans des catégories trop restrictives.
Roman d'un opprimé (parce qu'esclave) écrit par une opprimée (parce que femme), texte sur l'esclavage ne posant pas une seconde la question de l'abolition, tableau métaphorique des déchirements de l'Angleterre à quelques mois de la "glorieuse révolution", Oroonoko doit être compris comme la trace d'un "héritage", celui des bouleversements et "ambivalences" nés des grandes découvertes, plus que comme un lointain ancêtre des Lumières. La révolte d'Oroonoko n'a rien à voir avec les lamentations du Nègre du Surinam que Voltaire mit en scène dans Candide. Même si sa peau est noire, ses traits sont européens et les colons eux-mêmes le considèrent comme un des leurs...
"Roman colonial de l'incertitude", Oronooko est un texte ambigu, insaisissable, et c'est la raison même de son intérêt pour l'historien. Le prince africain est victime de l'injustice, humilié et torturé. Pourtant, souligne Jean-Frédéric Schaub, "le monde de Aphra Behn était capable de bien des horreurs, mais il n'avait pas enfanté le système du racisme".
Un autre texte qui paraît simultanément, exhumé par hasard dans la bibliothèque de Tocqueville, vient à point nommé pour témoigner de l'évolution des esprits, un demi-siècle plus tard. Le Journal d'un négrier au XVIIIe siècle, publié dans une version présentée et annotée par Pierre Gilbert, est initialement paru en 1734, à Londres. Ce témoignage passionnant, oeuvre de William Snelgrave, un officier de marine à l'étonnant talent de conteur, est constitué de trois livres en apparence très disparates : le premier relate la destruction du royaume de Juda, sur les côtes d'Afrique, dans les années 1726-1730, alors que le dernier se rapporte à l'année 1719, où il fut aux prises avec les pirates. Quant au deuxième, le plus mince mais aussi le plus éclairant, il fournit la clé de tout le récit : en quelques pages, notre négrier entend détromper "un de ses amis qui s'était imaginé que ce commerce ne pouvait guère s'accorder avec les sentiments d'une conscience un peu droite ni avec ceux de l'humanité". Si ce texte est un témoignage précieux sur l'état d'esprit des artisans de la traite, et l'élaboration d'un discours raciste rationnel, il témoigne aussi du trouble croissant que ce trafic provoque dans l'opinion éclairée.
Tous les arguments censés justifier la traite sont exposés : en achetant les esclaves, les négriers les sauvent d'une mort certaine. Ils traitent bien les Africains, puisqu'ils les ont achetés fort cher, et de toute façon ceux-ci sont bien plus heureux aux Amériques qu'en Afrique. Les captifs sont renvoyés à leur nature de "sauvages". Les arguments sont en place, ils ne bougeront plus ; la bataille de l'abolition allait encore durer plus d'un siècle.
A. Matei, Jean Echenoz et la distance intérieure
P. Citti, Taine, philosophe du récit
F. Parisot (dir.), Alejo Carpentier à l'aube du XXIème siècle
Chr. Chaulet Achour (dir.), À l'aube des Mille et Une Nuits. Lectures comparatistes
M. Méricam-Bourdet, Voltaire et l’écriture de l’histoire: un enjeu politique
J.-P. Cléro, E. Faye (dir.), Descartes, des principes aux phénomènes
D. Bellos, Le Poisson et le bananier. L'histoire fabuleuse de la traduction
J. Rancière, La Leçon d'Althusser
E. Zola, Mes haines (GF-Flammarion)
E. Zola, Correspondance (GF-Flammarion)
R. Le Menthéour, La Manufacture de maladies. La dissidence hygiénique de J.-J. Rousseau
C. Hammann, Déplaire au public : le cas Rousseau
A. Biancofiore, Pasolini - Devenir d'une création
N. Sabri, La Kahéna - Un mythe à l'image du Maghreb
N. Aubert, Christian Dotremont. La Conquête du monde par l'image
B. Joly, Descartes et la chimie
A. Dominguez Leiva, S Hubier, F. Toudoire-Surlarpierre, Le comparatisme, un univers en 3D?
L. Boltanski, Enigmes et complots - Une enquête à propos d'enquêtes