Fabula, la recherche en littérature (debats)

V. Soulé, "Education nationale: macho devant" (Libération, 29/03/11)

Points de vue et débats

Information publiée le vendredi 1 avril 2011 par Laure Depretto


Véronique Soulé, "Education nationale : macho devant" Libération, 29 mars 2011

A Limoges, une professeure d'histoire a été écartée de l'offre d'un poste en khâgne. Motif invoqué par une inspectrice : son état de «mère de famille» peu compatible avec la charge de travail.


«Chère collègue, ce n'est pas un oubli de ma part, ce poste demande une énorme charge de travail très peu compatible avec le métier de mère de famille (même si les choses évoluent c'est très lent), je ne l'ai donc signalé qu'à des collègues hommes ou des collègues "femmes" sans enfant.» Voici la réponse qu'a faite récemment une inspectrice à une enseignante d'histoire de Limoges, étonnée de ne pas avoir reçu comme ses collègues mâles un courrier l'informant qu'un poste se libérait en khâgne. «C'est sûrement une vision très passéiste, mais très réaliste», ajoutait l'inspectrice dans son mail.

Soixante-sept ans après le droit de vote des femmes, trente-sept ans après la libéralisation de l'avortement, les mentalités ont encore bien du mal à évoluer, y compris au sein de l'Education nationale, dont on aurait pu s'attendre qu'elle soit plutôt un modèle. Dans son courrier, l'inspectrice pédagogique régionale (IPR), qui visite les profs dans leurs classes et les note, parle du «métier de mère de famille» comme au bon vieux temps. Les femmes sans enfant ont droit à des guillemets, comme si faute d'avoir enfanté, ou désormais trop vieilles, elles ne méritaient pas tout à fait le nom de femmes.

Apparemment, l'inspectrice pensait bien faire. «La question tournante en khâgne est très (trop) éprouvante pour soi et pour son entourage», ajoute-t-elle compatissante, allusion au programme que les profs de prépa doivent assimiler pendant les vacances d'été, trop lourd pour les mères de famille… Mais devant l'émotion suscitée parmi les enseignants de l'académie - femmes et hommes, selon nos informations -, elle se serait rendu compte de l'énormité de ses propos et aurait fait marche arrière. Contactée hier par Libération pour commenter l'affaire, l'inspection générale, supérieure hiérarchique des IPR, n'a pas donné suite.

Caricaturale et exceptionnelle, l'affaire, dont on ne connaît pas de précédents récents, est intéressante à plusieurs titres. Elle montre que dans un milieu largement éduqué, les clichés sexistes ont encore la vie dure, y compris chez les femmes elles-mêmes. Elle rappelle aussi que dans une institution très féminisée, l'égalité hommes-femmes est loin d'être atteinte. Enfin, sur un sujet gênant, c'est encore une fois le réflexe de fermeture qui a prévalu, plutôt que d'ouvrir un débat ou d'aller devant la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité (Halde).

Convoités. En matière d'égalité des sexes, l'Education nationale ne fait guère mieux que le reste de la société. Plus on monte dans la hiérarchie, moins les femmes sont nombreuses. Elles représentent 81,5% des enseignants du primaire, mais ne sont plus que 31,7% en classes préparatoires - des postes prestigieux et très convoités, en plus mieux payés que les profs de lycée. Dans l'enseignement supérieur, malgré une tendance à la hausse, elles ne sont guère plus d'un tiers (36,7%).

«Les choses changent malgré tout, tempère Josette Théophile, directrice générale des ressources humaines au ministère, si 65% de l'ensemble des personnels sont des femmes, elles sont 45% aujourd'hui parmi les chefs d'établissement, ce qui est mieux qu'ailleurs. De plus, chez nous, il est incontestable que les règles d'accès et d'avancement sont les mêmes pour tous.» Pourtant, la moyenne des rémunérations des femmes ne représente que 78,6% de celle des hommes. «C'est essentiellement parce que les femmes prennent des temps partiels», poursuit-elle.

Grossesses. A l'inverse, les syndicats regrettent que l'évolution soit si lente et que la féminisation accrue du métier joue en défaveur des femmes. «Promotion, précarité, malaise enseignant : les femmes en sont les premières victimes», assure le Snes, principal syndicat du secondaire, qui vient de consacrer un supplément au sujet dans son bulletin. Plutôt que de discriminations ouvertes, les enseignantes font état de remarques sur des congés maternité trop longs ou sur des grossesses risquant de retarder une promotion, ainsi que d'attitudes protectrices et machistes de leurs supérieurs, sous-entendant que comme la femme allait moins s'investir, mieux valait nommer un homme… «Peut-être qu'aveuglés par nos statuts garantissant une égalité, nous n'avons pas assez traité de ces discriminations insidieuses», reconnaît Thierry Cadart du Sgen-CFDT. Frédérique Rolet, cosecrétaire générale du Snes, une des rares femmes à la tête d'un syndicat, reconnaît une ambiguïté : «On reproduit parfois nous-mêmes des stéréotypes, alors que l'on transmet aux élèves des valeurs qui les combattent.»

Voir "Cherche prof en prépa - Femme et mère s'abstenir" sur le blog C'est classe! de Véronique Soulé, journaliste à Libération





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