Fabula, la recherche en littérature (debats)

Une (première) réaction à la création d’un "Prix Jacqueline de Romilly" (nov. 2011)

Points de vue et débats

Information publiée le lundi 28 novembre 2011 par Marc Escola (source : C. Suzzoni)



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Une réaction à la création d’un Prix Jacqueline de Romilly

 

Nous sommes  scandalisés de l'indécence du Ministère de l'Education nationale à s'arroger le droit, et davantage encore la bonne conscience, d'organiser et délivrer un Prix Jacqueline de Romilly censé récompenser les zélateurs des études classiques dans leurs classes, à  un moment où ces études classiques sont délibérément  sacrifiées, à toutes les étapes du cursus littéraire.

Nous  rappelons solennellement que, lors de sa dernière et magnifique intervention publique dans la salle des conférences du lycée Louis le Grand – nous y étions très nombreux et très émus –, Jacqueline de Romilly a déclaré avec beaucoup de force, une force dictée par la conviction de dire vrai : « Nos ennemis ne sont pas à l'extérieur, mais bien à l'intérieur de l'Institution », déclaration d'une « indignée », qui a soulevé, nous l’avons encore dans la tête, une salve d'applaudissements ! Elle soulignait  ainsi une des contradictions majeures, insuffisamment relevée, peut-être, dans nos argumentaires : l'opinion publique, non seulement celle des parents, des élèves, mais du citoyen, loin de rechigner devant le nécessaire débat de fond que devrait susciter la situation des humanités classiques en France, le souhaite, pour peu qu'on lui en présente honnêtement les enjeux.

Dans tous les cas, l'on ne saurait cautionner le cynisme de cette proposition qui instrumentalise à peu de frais le nom de celle qui a inlassablement combattu pour que soit donnée au sein du paysage scolaire, leur juste  place au latin et au grec, comme en témoigne une de ses dernières lettres,  adressée au journal Le Monde, où étaient énumérés les points essentiels d'un projet européen, moderne,  d'éducation, où les lettres anciennes trouvaient cette légitime place. Cette lettre,  publiée le 5 septembre 2005 [1] partait du constat d’un «enseignement du français et des langues anciennes en France, à la dérive », situation dont la responsabilité ne devait être imputée ni « à la société, encore moins les élèves », mais à « la volonté de toutes sortes de décideurs ». Parmi les 5 propositions  de cette lettre –programme figurait celui-ci, le point 5, que nous citons intégralement :

5- Diffuser largement les littératures et les civilisations grecques et latines à travers des textes lus dans leur langue respective. En Europe, une école démocratique , c’est –à dire émancipatrice, se doit de n’en priver a priori aucun futur citoyen. Après l’initiation au latin en sixième, une option grec sera offerte en quatrième puis aux lycéens, notamment ceux d’une série littéraire résolument renforcée, le latin y étant rendu obligatoire ».

On mesure à l’aune de l’ambition, pourtant raisonnable, de ces propositions,  qui  voulaient, selon les derniers mots de cette lettre,  « créer une dynamique vitale pour le pays », le caractère dérisoire et choquant de cette intempestive mesure.

 

Si donc le Ministère entend donner la moindre crédibilité à sa proposition d'un Prix Jacqueline de Romilly, c'est d'abord en s'inspirant de ce qui lui tenait vraiment à coeur qu'il donnerait la preuve de sa bonne foi. Jacqueline de Romilly n'aurait  jamais pour sa part cautionné un gadget culturel qui entérine de fait, sous couleur de la faire oublier, la véritable défaite que subissent en ce moment les lettres dites "classiques",  qui ne sont rien d'autre, toujours et d'abord, que le tronc,  plus que jamais nécessaire, d'une culture générale, qui n'a plus de sens à n'être pas pleinement « littéraire ».

 

Hubert Aupetit, professeur de Chaire supérieure au lycée Louis le Grand

François Dechezleprêtre, professeur en Classes Préparatoires littéraires au lycée Henri IV

Françoise Guichard, professeur de lettres classiques en Classes Préparatoires littéraires au lycée Paul Cézanne, Aix-en –Provence, présidente de Reconstruire l’Ecole

Isabelle Patriarche, professeur de philosophie au lycée Henri IV

Cécilia Suzzoni, professeur honoraire de Chaire supérieure au lycée Henri IV, présidente de l’Association ALLE, le latin dans les littératures européennes

*  *  *

Voir aussi, sur cette affaire, le billet de P. Assouline.

 

 


[1].Elle était co-signée par Roger Ballian, physicien, membre de l’Institut, Lucien Israël, professeur émérite de cancérologie, membre de l’Institut, Laurent Lafforgue, mathématicien, médaille Fields, Marc Philonenko, philosophe, membre de l’Institut, Eric Rohmer, cinéaste, Jean Tulard, historien, membre de l’Institut.

 




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