

Entretien d'Isabelle Grell avec Philippe Vilain suite à la sortie de L'Autofiction en théorie (Ed. de la Transparence, 2009)
Isabelle Grell: Ton dernier ouvrage théorique qui compare les derniers écrits autours de l'autofiction à ta propre expérience de l'écriture autofictionnelle a éveillé en moi le désir de m'entretenir avec toi sur la question, autant du point de vue "scolastique", donc théorique, que de celui du work in the making, donc de la genèse de l'ouvrage autofictionnel qui précède la mise sur le marché du livre publié (même si, souvent, l'un rejoint évidemment l'autre). Si cela ne te dérange pas, commençons, comme toi dans ton livre, par des questions plutôt théoriques.
Ce qui a beaucoup retenu mon attention était ta théorie de "fonction prospective de l'autofiction", dans laquelle ton écriture, et cela concerne tous tes livres autofictionnels, est inscrite. Tu sembles dire que tu serais plus "vrai" en imaginant tes craintes les plus profondes et en les réalisant à travers l'écriture. Cela n'est pas un scoop, pas besoin d'être un spécialiste de Freud, mais cela interpelle nonobstant la chercheuse sur l'autofiction et la sartrienne que je suis. En quoi gardes-tu ta liberté de vie personnelle si tu transposes tes angoisses métaphysiques (par exemple pour Faux-père, Grasset, 2008) dans ton livre?
Philippe Vilain: Effectivement, cette fonction prospective est une dimension importante de mon écriture, en ce qu'elle permet de réaliser par les mots ce qui ne s'est pas forcément réalisé dans les actes, ce qui n'a pas pu ou ce qui a failli se produire, comme la grossesse de Stefania dans Faux-père. L'écriture se donne ainsi comme un acte performatif, un élargissement littéraire possible proposant une issue à l'impasse dans laquelle, peut-être, se fourvoyait ma vie. Que l'écriture rende la vie possible, en quelque sorte plus réelle, est sans doute le propre de la littérature romanesque, en général, et de l'autofiction en particulier.
Pour autant, je ne pense pas que la notion de « liberté personnelle » se pose, ni qu'elle soit forcément pertinente pour expliquer cette dimension de l'écriture : d'une part, parce que la liberté personnelle d'un auteur ne se jauge pas, et heureusement, à la transposition de ses émotions ou de ses angoisses métaphysiques ; d'autre part, parce que, si même c'était le cas, il me semble que cette transposition interférerait peu dans cette liberté - les émotions de la vie et celles de l'écriture ne pouvant être placées sur un plan identique. A la limite même, cette liberté personnelle s'enrichirait et augmenterait grâce au travail de l'écriture, qui est, comme chacun sait, liquidation symbolique. On gagnerait peut-être alors plus en liberté.
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