

Protée est une revue universitaire dans le champ diversifié de la sémiotique, définie comme science des signes, du langage et des discours. On y aborde des problèmes d'ordre théorique et pratique liés à l'explication, à la modélisation et à l'interprétation d'objets ou de phénomènes langagiers, textuels, symboliques et culturels, où se pose, de façon diverse, la question de la signification.
Vol. 36, no 3 (hiver 2008-2009) - Le titre des oeuvres: accessoire, complément ou supplément
Sous la direction de Nycole Paquin
Nycole Paquin
Présentation
Claude Dauphin
Poétique et sémiotique du titre musical
Les indications de mouvements, allegro, adagio, presto, qui désignent
les parties des sonates de Mozart, des concertos de Beethoven ou des
symphonies de Brahms ont ceci de remarquable qu'elles pourraient aussi
bien relever de l'abstraction la plus radicale que de la concrétisation
la plus absolue. Ces intitulés expriment un état d'esprit, une
disposition émotive, autant qu'ils énoncent la constitution de la
musique. Je qualifie d'autonyme l'association du contenu et de la forme
qui spécifie ces oeuvres et les procédés de leur intitulation. Mais la
problématique des titres musicaux ne se résume pas à ce seul paradoxe
car il existe bien, en contrepartie, une tradition du titre référentiel
qui, à lui seul, semble se charger de toute la métaphore de l'oeuvre. De
Couperin à Debussy, de Rameau à Messiaen, nous baignons dans une
poétique de la caractérisation, de l'impression, du récit et de
l'image : Le Rossignol en amour, Les Langueurs tendres, Les
Moissonneuses, L'Entretien des Muses, Les Fées sont d'exquises
danseuses, Couleurs de la Cité céleste. Au-delà de cette
catégorisation, il apparaît que le titre musical formel est relié à une
esthétique résolument italo-allemande alors que la sensibilité
française, plus visuelle qu'auditive, plus pittoresque
qu'architecturale, privilégie l'intitulé référentiel. Ainsi, le titre
ne se limiterait peut-être pas à la désignation de l'oeuvre musicale… Il
dévoile la culture d'appartenance du compositeur et annonce une
conception de l'art.
Jean-Jacques Boutaud
L'art de concocter des titres en cuisine
Les titres marquent l'histoire culinaire, mais ils agissent très
longtemps en trompe-l'oeil. Ils annoncent cuisine et recettes, mais
s'évadent aussi vite dans l'encyclopédisme du goût et de la table, tant
saveur et savoir font bon ménage. Inlassablement, à travers ouvrages et
revues, ils « attaquent » la nourriture sous tous les angles, au point
d'offrir, dans leur ensemble, un vaste espace figuratif du goût,
articulé à de nombreux niveaux. Derrière le titre, se dessine très
longtemps le discours de la compétence et de l'expertise. Mais avec les
ressources d'Internet et la prolifération des blogues, la fonction
poétique des titres se conjugue à une nouvelle éthique de la cuisine.
Didier Prioul
Actualité du titre d'exposition
Cet article s'intéresse à l'exposition temporaire, en art ancien et
moderne, et se situe dans une compréhension qui associe le passé au
présent de l'intitulation. Illustré par des exemples précis, il
distingue dans une première partie huit prototypes historiques
d'intitulation : nom propre, catégorie, matériau, genre, mise en série,
opérateur spatial, absolu esthétique, personnalité. Ce n'est pas un
article historique et le titre s'adresse aux modes contemporains de
l'intitulation. Le sens donné à l'exposition temporaire, dans sa forme
actuelle, est donc central dans l'analyse. Quelle terminologie employer
pour la qualifier ? La troisième et dernière partie propose de situer
le titre d'exposition dans un processus d'interaction qui associe le
cognitif au sensible. L'article conclut ainsi sur l'ethos
aristotélicien, qui force parfois à lire le titre comme une quasi-mise
en scène de l'exposition.
Max Roy
Du titre littéraire et de ses effets de lecture
Cet article porte sur le titre des oeuvres littéraires dans la
perspective du lecteur. Après un bref état de la question, il aborde la
problématique du titre et de ses effets de lecture. Avec divers
exemples, dont certaines réactions de lecteurs, il montre comment les
titres enclenchent une activité d'interprétation qui recourt à
l'imaginaire. Une section importante est consacrée à l'étude de
l'appareil titulaire dans le célèbre roman de Machado de Assis, Dom
Casmurro.
Nicolas Couégnas
La trilogie nordique de Mohammed Dib : de l'oeuvre aux titres, un parfum sémantique et tensif.
Il y a, dans les essais de Mohammed Dib, des injonctions et des préconisations explicites pour construire une « grille de lecture ». Des oeuvres algériennes jettent une lumière singulière sur les textes de Dib, et plus particulièrement sur les romans de la trilogie nordique. Les titres de la trilogie sont donc interrogés non pas pour eux-mêmes, comme des entités autonomes préparant la lecture, mais à partir des oeuvres et de la sémiotique dibienne implicite à sa grille de lecture. Des oeuvres aux titres, ce parcours interprétatif permet d'appréhender avec précision le subtil « parfum sémantique et tensif » des titres dibiens, qui assure leur cohérence au sein de la trilogie et leur capacité à entrer en résonance avec les romans.
Nycole Paquin
Les titres-les sculptures-les lieux : une relation d'inter-différance
Le titre, l'oeuvre sculpturale ou installative et le lieu d'exposition
sont ici considérés comme composants d'une dynamique d'inter-différance
tripartite. L'étude s'intéresse aux habitudes de titrage en arts
actuels et se fonde sur un vaste corpus d'oeuvres recueilli entre 2002
et 2008 d'où ont été extraites neuf classes de référence et quatre
grandes catégories d'appariement entre les trois composants :
stabilisation provisoire, détournement hors champ, ambiguïté soutenue
et inversion d'un composant à un autre alors que le troisième fracture
l'état de tension. Il en ressort des paradigmes majeurs quant aux
habitudes de titrage, dont une préférence pour les quiproquos et la
métaphore, l'expression récurrente d'inquiétudes et d'incertitudes
d'ordre socioculturel, mais aussi un goût partagé pour le jeu
(salvateur ?) qui s'entrecroisent au sein d'un ensemble dont les
conjonctures sont différées au-delà de (ou sous) quelque spécificité
objectale, obligeant le récepteur à lui-même se référer, se différer
« ailleurs » pour faire sens avec ce qu'il lit et ce qu'il voit. En
cela, il doit lui-même « titrer » la situation.
HORS DOSSIER
Vincent Lavoie
Le fardeau des mots, le choc des photos. L'écriture photojournalistique ou la préséance de l'image sur le texte.
L'essai photographique, une forme de narration visuelle reposant sur la
succession de plusieurs images étroitement liées par un contexte
graphique et textuel, constitue la principale nouveauté introduite par
le photojournalisme dans les années 1930. Émancipée de sa stricte
fonction illustrative, la photographie devient alors pleinement
constitutive du récit historique. Dans la littérature spécialisée de
l'époque, cette autonomie est décrite comme un affranchissement de
l'image vis-à-vis du texte en même temps qu'une reconnaissance du
statut professionnel du photojournaliste. Cet article propose
d'examiner les modalités au moyen desquelles l'image photographique se
constitue en écriture journalistique, cela en posant l'hypothèse que le
photojournalisme, indissociable de la montée en puissance du paradigme
de la communication dans les années 1940 principalement, reconfigure
les rapports d'autorité que le texte entretient avec l'image.
Marie Renoue
De la « matière » du visible et des arts
Enjeu de discussions à la fois interdisciplinaires et de traditions
diverses, la notion de matière est forcément complexe. Aussi notre
texte propose-t-il de considérer la matière au sens commun du terme,
celle que l'on décrit lorsque l'on parle du visible et de l'art
contemporain en particulier. La question que nous poserons est la
suivante : quelle sémiotique peut rendre compte de notre relation
perceptive et sensible à la matière visible d'objets d'art ? Pour
répondre à cette question, trois oeuvres seront abordées : les Vitraux
de Pierre Soulages (1994), les Sculptures et dessins de crin de
Pierrette Bloch et les Light Pieces de James Turrell.
A. Cousin de Ravel, Quignard, Maître de lecture. Lire, vivre, écrire
P. Engel, Les Lois de l'esprit. Julien Benda ou la raison
M. Crouzet, M. Myself ou La Vie de Stendhal (nouvelle version)
Laurence Brogniez (dir.), Écrits voyageurs. Les artistes et l'ailleurs
O. Biaggini, B. Milland-Bove (dir.), Miracles d'un autre genre
Sévigné, Lettres de l'année 1671
A. Pope & J. Swift, Pensées sur différents sujets
H. Melville, Le Marchand de paratonnerres, suivi de La Véranda
S. Kierkegaard, La Crise et une crise dans la vie d'une actrice
E. Maigret et M. Stefanelli (dir.), La Bande dessinée : une médiaculture
I. Raynauld, Lire et écrire un scénario - Le Scénario de film comme texte
J.-F. Bédia, Les Ecritures africaines face à la logique actuelle du comparatisme
Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique. Commentaire - Tome I : Études d'introduction
P. Engel, Les lois de l'esprit, Julien Benda ou la raison
P. E. Fobah, Introduction à une poétique et une stylistique de la littérature africaine
O. Rosenthal, Ils ne sont pour rien dans mes larmes
A. Alciato, Il libro degli Emblemi, secondo le edizioni del 1531 e del 1534
Marc Azéma, La Préhistoire du cinéma