

Pour la défense de la culture. Les textes du Congrès internationl des écrivains, Paris, juin 1935, textes réunis et présentés par Sandra Teroni et Wolfgang Klein, Dijon, Editions universitaires de Dijon, coll. "Sources", 2005, 665 p.
Préface
La
publication de cet ouvrage est un événement à plusieurs titres : le Congrès
international des écrivains de juin 1935 est un de ces moments forts qui
jalonnent l'histoire internationale à la fois politique et intellectuelle du
xx' siècle. Toujours cité, souvent évoqué et objet de multiples
interprétations, ce Congrès n'était finalement connu qu'à travers une édition
partielle et pour tout dire insuffisante, car la richesse des débats et la
multiplicité des interventions restaient inaccessibles au lecteur comme au
chercheur.Après des années d'études et de recherches documentaires, Wolfgang
Klein, chercheur allemand, aujourd'hui Professeur des cultures romanes à
Osnabrück, a été pionnier dans le domaine de l'histoire littéraire des années
1930. Il a réussi, depuis les années 1980, à reconstituer tout l'arrière-plan,
en s'appuyant notamment sur les archives du Komintern à Moscou et à Berlin,
ainsi qu'en dépouillant de façon méthodique les fonds des écrivains impliqués
dans ce congrès exceptionnel. Sandra Teroni, Professeur de littérature
française, a participé au colloque organisé en 1995 à Rome pour le
cinquantenaire, avant d'organiser elle-même un nouveau colloque tenu à
l'Université de Cagliari en 2000, qui a permis de confronter les recherches des
historiens et des linguistes sur le déroulement du congrès lui-même. Ayant
moi-même participé à ces travaux, il m'a semblé évident qu'il fallait trouver
une solution éditoriale permettant de publier l'ensemble des textes présentés
lors du Congrès avec l'appareil critique et la présentation historique
indispensables à la compréhension de textes, souvent indissociables des débats
politiques et culturels auxquels ces divers écrivains prennent part. La
publication de cet ouvrage par les Editions Universitaires de Dijon exprime
bien le rôle et la mission irremplaçables des maisons d'édition universitaires
tournées en priorité vers la diffusion du savoir scientifique. De ce point de
vue, la France est particulièrement en retard dans l'édition de la documentation
historique. On doit donc saluer cette publication, appuyée sur un très gros
travail de traduction, qui met pour la première fois à la disposition du public
francophone l'ensemble des documents de ce Congrès. Cet ouvrage, à
l'intersection de plusieurs domaines, offre de plus l'avantage de rassembler
des textes signés des écrivains les plus divers et souvent les plus célèbres de
leur temps. Sans doute certains, notamment les plus jeunes à l'époque et ceux
qui exploraient les formes nouvelles, sont-ils marginalisés, comme le remarque
Sandra Teroni. Il reste que le panorama des écrivains qui ont participé est
rien moins qu'exceptionnel. Ainsi ce livre permet de saisir un événement
singulier de l'histoire politique et intellectuelle de l'Europe, dans un moment
d'incertitude et d'inflexion au sein d'une évolution historique de beaucoup
plus longue durée qui va au moins d'une guerre à l'autre. Il offre au lecteur
le moyen de prendre du recul par rapport à des interprétations simplificatrices
qui assimilent cette manifestation à une simple manipulation idéologique par le
mouvement communiste. L'antifascisme n'aurait-il été qu'une vaste illusion
démocratique diffusée par les agents de l'Internationale communiste ? Sans
doute, la tenue de ce Congrès est à mettre au compte d'une initiative
communiste, mais son déroulement comme sa préparation infirment la thèse d'une
simple instrumentalisation et d'une préméditation bien maîtrisées. Le travail
de Wolfgang Klein apporte sur ce point des éléments essentiels. Ce Congrès, dans
sa forme, s'inscrit dans une longue série de manifestations organisées par
l'Internationale communiste, forte du prestige de la révolution russe puis de
l'URSS. La thématique de l'antifascisme, d'abord associée à la lutte contre la
guerre, prend une forme nouvelle inséparable du changement tactique induit par
la victoire du nazisme et l'inflexion de la politique soviétique.
L'antifascisme démocratique, dont Sandra Teroni rappelle que la France est en
quelque sorte le laboratoire, se développe dès février 1934. Ce mouvement, qui
entraîne de nombreux intellectuels, vient puiser dans la culture républicaine
et progressiste française, à travers notamment le précédent de l'Affaire
Dreyfus. L'organisation de cette manifestation en France, lieu d'arrivée des antifascistes
exilés mais aussi terrain d'élaboration pratique du Front populaire, marque la
tenue du Congrès qui témoigne également de la nouvelle centralité politique de
la France. Cependant, jusqu'au dernier moment, son organisation comme son
déroulement sont loin d'obéir strictement aux objectifs des dirigeants
soviétiques, qui voulaient d'abord en faire un lieu d'exaltation de l'URSS. La
diversité des intervenants, les critiques émises contre les conceptions
communistes, la présentation de points de vue intransigeants, comme l'appel à
la libération de Victor Serge, sont autant d'indications qui attestent d'une
dynamique qui déborde largement l'appareil de l'Internationale communiste,
finalement méfiant à l'égard d'un mouvement difficilement contrôlable.
L'engagement des intellectuels, qui est en France un terrain privilégié de l'histoire culturelle, est au centre de ce Congrès des écrivains qui constitue sans doute un moment essentiel pour observer la variété des prises de positions et la diversité des points de vue. Sur ce plan, on peut mesurer à quel point est inadaptée la problématique des « compagnons de route », politiquement aveuglés, qui a cependant fait florès dans certaines études historiques. Mais, plus intéressante qu'une diversité politique évidente, est celle des attitudes intellectuelles et esthétiques. Loin de faire abstraction de ce qui fonde leur identité d'écrivain, c'est en évoquant leur conception de l'écriture qu'ils interviennent. En ce sens ce Congrès est original et spécifique dans la mesure où il se différencie de bien des rassemblements d'intellectuels dont les prises de position font abstraction de leur pratique professionnelle. Ici, au contraire, se déploie un spectre d'attitudes dont Sandra Teroni relève avec pertinence et minutie la richesse. Les débats sur la culture, mais aussi les interventions sur la distanciation ou sur l'implication de l'écrivain à l'égard du champ politique et social, constituent des thèmes récurrents qui demeurent au centre des confrontations intellectuelles qui partagent le monde des écrivains dès la Seconde Guerre mondiale et bien après, notamment en France. Sur ce point, cet ouvrage permet de mesurer la portée de ce Congrès, au-delà même de ses retombées pratiques et de la difficile mise en oeuvre de ses décisions mobilisatrices. De fait, comme l'analyse de manière très fine Wolfgang Klein, les écrivains promoteurs éprouvèrent de nombreuses difficultés à concrétiser des décisions qui se heurtèrent notamment aux réticences d'un appareil soviétique dont la stalinisation brutale entraîna une soumission durable des écrivains russes. En revanche, ce Congrès, avec le foisonnement de ses débats, les péripéties de son déroulement et surtout la vigueur de ses interventions, apparaît à bien des égards comme un des moments fondateurs et méconnus du grand débat du deuxième xxe siècle sur l'engagement des écrivains et la fonction de la littérature. Les différentes approches de la culture, de sa défense et de son développement dans les sociétés, qui traversent les interventions de ces écrivains, dessinent également les contours d'une réflexion très actuelle sur les fondements d'une politique culturelle dans laquelle les intellectuels prennent en charge la responsabilité citoyenne de leur activité. Sur ce point comme sur bien d'autres, je ne doute pas que l'édition de cet ouvrage concourre à la relance des recherches et des débats dans le champ d'une histoire culturelle au croisement de l'action politique et du travail des artistes.
Serge Wolikow
Professeur d'Histoire,
Directeur de la Maison des
Sciences de l'Homme de Dijon
Université de Bourgogne
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