

Appel pour essai collectif
Comme le souligne Walter Benjamin, c’est aux lendemains de la Première Guerre mondiale que se produit le renversement de l’expérience de la pauvreté en pauvreté de l’expérience. Du legs de l’universalité par la tradition littéraire, qui annonçait aux jeunes générations une richesse d’expérience (sous forme de proverbes, de maximes, de sagesse populaire, etc.), on est passé à l’anonymat de la pauvreté moderne que l’on trouve par exemple sous la plume de Rainer Maria Rilke, qui distingue les non-riches des pauvres : « Il est beaucoup de riches, ils veulent parvenir,— / mais les riches ne sont pas riches / [alors que les pauvres] ne sont que les non-riches » (Rilke, 1997 : 39 et 43). Neutralisant l’opposition entre pauvreté et richesse, Rilke ouvre la voie à la description littéraire de l’esprit de pauvreté, qui ne concerne plus l’économie des sociétés, mais un ethos discursif inséparable d’un positionnement du sujet entre possession et dénuement. Plus près de nous, au Québec, des écrivains ont réfléchi à « l’héritage de la pauvreté » (Rivard, 2006), en lien avec le Nouveau monde, vaste territoire à occuper qui structure notre identité culturelle. Les essais de Saint-Denys Garneau (1938), de René Lapierre (1995) et d’Yvon Rivard (2006) ont scruté notre appartenance au Nouveau monde, en lien avec le motif de la dépossession et de l’aliénation.
Il s’agira dans ce collectif de s’intéresser à la pauvreté, mais aussi à la poétique de la condoléance, qui déplace l’éthique de la compassion du côté de la mort. De Rutebeuf, d’Hélinand de Froidmont, de Villon à Baudelaire, et à combien d’autres dans l’histoire de la poésie, et chez nous, d’Évanturel, de Louis Dantin, de Jean Narrache, d’Alfred DesRochers, de Saint-Denys Garneau à Gaston Miron, à Jacques Brault, à Fernand Ouellette, à Marie Uguay, à Patrice Desbiens entre autres, quel poète n’a pas été sensible à la condition humaine dans ce qu’elle a de plus difficile à assumer, dans son essentielle contingence physique et misère morale, culminant dans la mort anticipée ou celle d’autrui, d’un parent, d’un ami ou du conjoint? Il n’y a pas plus pauvre qu’un mourant, qu’un malade, que l’être diminué dans son corps, pour lequel diverses manières de compassion sont possibles, mais pas au-delà d’une certaine limite : celle de la mort et de l’essentielle solitude qu’elle entraîne. Comment la poésie s’ajusterait-elle à cette contrainte fondamentale, à cette obsédante barrière, à cette inconnue pourtant familière qu’est la mort? En quoi l’universalité de la mort rejoint-elle la particularité de la mentalité québécoise, et y a-t-il évolution de notre notion de la mort et des façons que nous avons d’y réagir? Plusieurs écrivains, en France comme au Québec, ont en commun de fonder leur démarche sur une conscience vive de leur présent et de leur identité culturelle, par la prise en compte des filiations littéraires. Si plusieurs textes comportent des figures de pauvres et de morts, certains nous semblent plus immédiatement en lien avec une empathie, voire une compassion dans l’écriture.
Cet appel à contribution, lancé dans le cadre du groupe de recherche sur les « poétiques de la compassion : pauvreté et mort dans la poésie, l'essai et le récit » (FQRSC), s’étend à tout corpus francophone. Les articles soumis doivent contenir de 15 à 20 feuillets et sont attendus pour le 30 mars 2012. Prière de faire parvenir simultanément les articles à ces deux adresses électroniques : sarah.rocheville@usherbrooke.ca et Landry.denise14@gmail.com
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