

Montaigne traduit du japonais
par Fabrice Pliskin (11/05/2009)
Le philosophe écrivait-il dans une langue étrangère ? Deux «adaptations» des «Essais» de Montaigne, l'une en français moderne, l'autre traduite du... japonais, semblent le confirmer
Attention, travaux. On traduit Montaigne en français moderne. Dans le même temps, on publie deux chapitres des «Essais» traduits en français du... japonais. La langue de Montaigne est en réfection, en réanimation, aux urgences. C'est une «langue presque morte», diagnostique, avec le ton de Dr House, Michel Onfray dans sa préface à la traduction du japonais par Pascal Hervieu.
A quoi bon rajeunir
Montaigne? me dites-vous. Ses immortelles leçons sur l'art d'apprendre
à vieillir, pourquoi ne pas les appliquer d'abord à sa prose? Pas du
tout. Cette langue a quatre siècles, la goutte, la gravelle. Cette
senior ne correspond plus aux exigences du marché. Cachez cette
poudreuse gasconnade que l'époque ne saurait voir. Pour renaître,
Montaigne doit se faire hara-kiri ou recourir au Botox. Enième remake
de la querelle des Anciens et des Modernes, des cuistres et des cool,
des nomades et des enracinés? Si ce n'était que cela. «La forme compte moins que le fond», écrit
Onfray pour justifier cette nouvelle adaptation. Monsieur Homais, parmi
ses bocaux, n'eût pas mieux dit: pour le fond, tapez un; tapez deux
pour la forme...
Dans ces conditions, plus rien ne s'oppose à la traduction en prose des «Fleurs du mal»: régularisons ces rimes qui ne riment à rien, ces alexandrins qui ne s'adressent pas toujours au «plus grand nombre», comme dit Onfray. Trêve de style, de musique, de jazz. Ici, le «parler décousu, déréglé et hardi» de Montaigne est sommé de travailler plus, de signifier plus. Grâce au «détour par le Japon», la compréhension des «Essais» est «dispensée de ralentissement», assure Onfray, homme pressé du toyotisme. Rien ne doit plus entraver la productivité sémantique. Circulez. «Cette traduction est une entreprise expérimentale, assez considérable dans l'énormité, et dont le succès semble douteux», déplore le critique Jean Starobinski, qui s'apprête à publier un ouvrage sur Diderot, lecteur de Montaigne («Un diable de ramage»).
Le penseur cavalier jugeait son style «trop épais en figures» (en images). Ses adaptateurs le défigurent secourablement. C'est Montaigne sans Montaigne. Liquidation des métaphores chasseresses: le XVIe siècle n'a pas eu lieu. Là où l'auteur parle de «police féminine», Hervieu traduit «éducation des jeunes filles» et André Lanly «gouvernement des femmes». C'est abuser du fer à lisser. Et quelle amère désillusion pour les amateurs d'uniforme. Le lecteur égrillard doit rompre avec certains faux amis prometteurs. «Apprenons donc à nos femmes à nous amuser et à nous piper», dit Montaigne. En français moderne, piper, c'est tromper. Les dés s'en souviennent. Filons la métaphore: si la langue de Montaigne est une femme, dans ces deux «adaptations», elle se donne tout de suite, sans «marches» ni «degrés», sans «longues et plaisantes galeries». Or «qui n'a jouyssance qu'en la jouyssance, il ne lui appartient pas de se mesler à notre école».
Le docteur Arthur Armaingaud affirmait: «Un homme qui lit Montaigne a une espérance de vie de dix à quinze ans plus longue que celle d'un homme qui ne l'a pas lu.» Ce grand hygiéniste mourut nonagénaire. Il omettait de préciser: lire Montaigne en v.o. Lire Montaigne en français moderne tue.
F.P.
=> Pour vous faire une idée, comparez ces 3 versions du mariage selon Montaigne
«Montaigne. Les Essais en français moderne», adaptation d'André Lanly. «Quarto», Gallimard, 1 360 p., 29,50 euros. «Vivre à propos». Montaigne traduit du japonais par Pascal Hervieu, Flammarion, 270 p., 18 euros.
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