

Médium N° 18
Dossier:
"Bonjour Roland Barthes"
Médium
Revue trimestrielle dirigée par Régis Debray
Editions Babylone, janvier 2009,
Broché, 183 p.
EAN: 5552907742057
14€
Résumés:
BONJOUR L'ANCÊTRE __________________________________________
Roland Barthes, avec Daniel Bougnoux, Françoise
Gaillard et Louise Merzeau
Coordonnée par Daniel Bougnoux,
une journée INA-Sorbonne
s'est tenue à la salle Louis-Liard, le vendredi 13 juin
2008, pour traiter des « Empreintes de Roland Barthes ».
Plus vivace que le signe symbolique, la notion d'empreinte
fait référence aux marques laissées par un corps.
Or le corps – ou plus précisément l'incarnation
d'une pensée dans un jeu de traces elles-mêmes
soutenues par un dispositif technique – occupe depuis le début
notre médiologie…Nous marchions nous-mêmes sur
les traces de Barthes, dont l'oeuvre brille aujourd'hui
d'un éclat singulier.
Il y eut en effet plusieurs Barthes,
dont le nom demeure généralement
accolé à la percée baptisée « sémiologie » dans
le champ des sciences humaines. Lui-même pourtant ne s'en
contenta pas, et l'on vit le théoricien militant du
théâtre populaire, puis d'une sémiologie
d'abord marquée par Brecht, glisser au fil des années
soixante-dix de la culture des codes à l'approche délicate
des corps, et notamment des traces ou de ces empreintes sensibles
dont témoigne, après le théâtre, la photographie.
Son dernier livre, La Chambre claire, traite de l'indice, de
l'aura, de l'empreinte. La critique ou le retournement
de la sémiologie opérés par Barthes dessinaient-ils
l'émergence d'une médiologie ? Chacun employa
cette journée à tirer d'une grande oeuvre
ses propres matériaux, et à dire les empreintes laissées
en lui par Roland Barthes – à la façon d'un
chat.
Parmi les quatorze conférences prononcées, illustrées de nombreuses vidéos d'archives, nous publions ici celles des trois membres de Médium présents à cette journée ; le volume complet des actes paraîtra en février 2009 aux Éditions Cécile Defaut.
Les empreintes,
non l'emprise, Daniel Bougnoux
En
philosophie, autour des années 60-70, Roland Barthes ne
tenait pas le haut du pavé. Il ne partageait pas les objectifs
grandioses d'Althusser, Deleuze, Derrida, Foucault ou Lacan
; on le citait à côté d'eux, sans doute,
mais il passait pour mineur. Or, mineur, c'est aussi celui
qui creuse – par exemple des empreintes.
Comment opère l'influence d'un penseur ? Passe-t-elle
par ses thèses ou par son style ? Roland Barthes nous aura
tenu un discours de séduction plus que de science, et ce discours
s'attrape sur le mode d'une certaine contagion ; songeons
aussi à la façon dont Nietzsche parlait de la vérité en
philosophie, dans un paragraphe fameux de Par-delà le bien
et le mal : pour peu que la vérité soit femme, on ne
l'attrapera ni avec des raisonnements ni avec des thèses…
Daniel Bougnoux est professeur émérite à l'université Stendhal de Grenoble.
Incarnations,
Françoise Gaillard
Dans le lexique d'un auteur, ne faut-il pas qu'il y ait
toujours un mot-mana un mot dont la signification ardente, multiforme,
insaisissable et comme sacrée, donne, l'illusion que
par ce mot on peut répondre à tout ? » se demande
Roland Barthes dans l'un des fragments du Roland Barthes par
Roland Barthes. Le mana, qui a tant intrigué les ethnologues,
ne serait-il qu'une sorte de joker ? Le mana polynésien
jouit d'un double pouvoir : celui d'ouvrir sur le symbolique,
et de faire pivoter le sens. Ce mot flottant ouvre et embraye. On
connaît l'horreur de Roland Barthes pour l'arrogance
des mots qui ont le dernier mot ; selon lui, un auteur, qu'il
soit théoricien ou littérateur, a besoin d'un
mot qui, loin de le fermer sur lui-même, assure au sens sa
relance, comme à ce jeu de la main chaude qu'il évoque
souvent et dont il fait une bonne figure du discours. « Ce
mot, nous dit-il dans le même fragment, est apparu dans son oeuvre
peu à peu ; il a d'abord été masqué par
l'instance de la Vérité (celle de l'Histoire),
ensuite par celle de la Validité (celle des systèmes
et des structures) ; maintenant, il s'épanouit ; ce
mot-mana, c'est le mot “corps”. »
Françoise Gaillard est philosophe, enseigne à l'université Paris
VII, est membre du comité de rédaction des revues
Esprit et Médium. Son dernier livre paru est Diana Crash,
Descartes et Cie, 1999.
Du
signe à la trace, Louise
Merzeau
Si Roland Barthes était vivant, il égrènerait
ses biographèmes sur le réseau. Son blog, le-plaisir-du-web.com,
serait l'un des plus fréquentés de la Toile.
Courts billets ciselés d'intelligence, langue inventive
et néanmoins toujours accessible, érudition de
l'ordinaire,
liberté d'énonciation… Barthes serait à n'en
pas douter le prince de la blogosphère.
Du moins pendant quelques semaines. Car il ne supporterait probablement
pas plus longtemps de devoir partager sa page avec le tout-venant
des internautes – au style SMS, aux relations brutales et aux
ego concurrentiels. Il a certes toujours défendu l'idée
que le texte est un réseau ouvert et dynamique, où le
lecteur doit jouer pleinement son rôle. Mais pas au point de
renoncer à sa propre part d'ombre. Et puis, des Roland
Barthes par Roland Barthes, il y en a plein le Web : Albert Dupont
par Albert Dupont, John Smith par John Smith… Sous l'effet
du court-circuit des médiations éditoriales et scientifiques,
ce qui était il y a trente ans promenade solitaire, audace
et invention, est devenu monnaie courante, vulgate et prolifération.
Louise Merzeau est maître de conférences en sciences
de l'information et de la communication à l'université Paris
Ouest, membre du CRIS et photographe. Son dernier livre publié est
Au jour le jour, Descartes et Cie, 2004.
________________________________________________________________ L'argent maîtrisé ?, par Paul Soriano
Dès 2007, avant que la crise n'éclate,
Médium avait organisé un séminaire sur l'argent
maître. Notre dernier numéro double en a présenté la
synthèse. Depuis, la crise est entrée dans sa phase
aiguë, celle qui requiert des remèdes et appelle aux
réformes. Le temps est venu de se rappeler que « crise » signifie à la
fois choix et décision. Quels scénarios pour une sortie
de crise ?
Quand on songe à celle de 29, on hésite à s'écrier « Vive
la crise ! » : en effet, contrairement à une pieuse légende,
ce n'est pas le New Deal rooseveltien mais bien la guerre qui a mis un
terme à la Grande Dépression. Il reste que la présente
crise a au moins le mérite de mettre en pleine lumière des réalités
dissimulées par le business as usual. Elle ouvre aussi le champ des
possibles en révélant que ce qui n'était pas concevable
s'est pourtant bien produit : la disparition des principales banques
d'affaires de Wall Street, par exemple, ou encore la mobilisation de
centaines de milliards d'argent public au secours des banques en faillite.
PAUL SORIANO est chargé de mission « études et recherches » à la direction de la stratégie du groupe La Poste. Dernier livre publié : Internet, l'inquiétante extase, avec Alain Finkielkraut (Mille et Une Nuits, 2001).
Courrier électronique,
par Emmanuel Cauvin
Le courrier électronique est devenu en quelques années
le vecteur de la majeure partie des communications intra et interentreprises.
Son utilisation est monnaie courante dans la sphère privée. À travers
une comparaison entre courrier électronique et lettres postales,
on comprend quelles perspectives, légèrement enivrantes,
peuvent naître de ce que nous utilisons tous les jours de manière
instinctive.
Pour ce qui concerne les entreprises, la chose a pris des proportions
ahurissantes. Le courrier électronique, considéré sous
l'angle de la masse des messages reçus et envoyés,
est bien plus qu'un actif, comme une usine, un immeuble ou
un droit de propriété intellectuelle, bien plus qu'un
outil, comme un banal logiciel, il représente et renferme à lui
tout seul la majeure partie – sinon la totalité – des
affaires d'une entreprise. Tout passe par là ! La vie
de l'entreprise est désormais enregistrée, heure
par heure, minute par minute, et cela dans un outil commun semblable à la
boîte noire d'un avion (une boîte noire qui enregistrerait
non seulement les pilotes, mais tout le personnel de bord ainsi que
les passagers !). L'envahissement concerne également
les échanges entre les individus. La formule « je t'envoie
un mail » devient presque rituelle pour conclure la moindre
causerie au coin de la rue.
Emmanuel
Cauvin est juriste d'entreprise spécialisé en droit des technologies de
l'information, membre du conseil d'administration de l'AFDIT
(Association Française du Droit de l'Informatique et des Télécoms).
Livres parus : Guide Juridique de la micro, Éd. du Téléphone, 1996 et
Ils regardent le gouffre, 2008,
http://www.thebookedition.com/ils-regardent-le-gouffre-emmanuel-cauvin-p-8481.html
(service d'impression à la demande).
Dandy
ou snob, choisissez, par Pierre Chédeville
Snob avenant et dandy ténébreux, ces deux figures qui émergent
de la dissolution des sociétés d'ordre s'opposent
mais vont de pair, comme les pôles de l'aimant. Le premier
est un animal social plutôt sympathique engagé dans
la conjuration des égo, le second, un solitaire sans Dieu
ni maître ni amis. Gardons-nous bien de sous-estimer leur influence
: elle éclaire notre histoire récente et détermine
notre avenir, selon que l'un ou l'autre l'emportera.S
i Proust marque un tel tournant dans la culture, c'est qu'il
a, mieux que les autres, débusqué et décrypté le
snobisme à l'oeuvre dans les mécanismes sociaux,
et montré à quel point il est une dimension essentielle
pour comprendre le fonctionnement de la société occidentale
contemporaine. Cependant, le snobisme n'est pas un phénomène
figé, et il n'a jamais cessé, en réalité,
de muter depuis deux siècles. Or c'est l'étude
de ces mutations qui nous paraît devoir retenir l'attention
en cela qu'elles éclairent les ruptures rapides qui
ont caractérisé les deux derniers siècles. Parmi
ces mutations figure l'apparition du dandysme, dont George
Brummell fut le prophète ; il incarna l'apparition de
l' « individu total ». Dès lors, l'histoire
humaine récente peut se lire comme la lutte essentielle
entre les snobs et les dandys.
Pierre Chédeville a une double formation en management et
en littérature. Présent dans le monde de l'entreprise,
où il est spécialiste du domaine bancaire, il n'a
cependant pas cessé de questionner les grands textes pour
essayer d'éclairer de manière décalée
le monde contemporain.
Paul Valéry : l'esprit par la main, par Valérie Deshoulières
Parmi les « métisseurs du monde »,
figure au premier chef Valéry, pionnier de l'approche
médiologique.
Nul n'a mieux que lui raccordé les domaines indûment
dissociés du spirituel et du physique. Chez lui, techno-,
n'est pas une injure mais un éloge, non un obstacle,
mais un élan.
En 1938, dans le discours qu'il prononce à l'amphithéâtre
de la faculté de médecine de Paris, à l'occasion
de la séance du congrès annuel de chirurgie, Paul
Valéry s'étonne qu'il n'existe
pas de « Traité de la main », une étude
en profondeur des virtualités innombrables de « cette
machine prodigieuse qui assemble la sensibilité la plus
nuancée aux forces les plus déliées ».
L'entreprise lui paraît presque impossible au demeurant,
pour ce que cet appareil serve tant de causes : tour à tour,
marteau, prière, tenaille, parole du sourd, geste du muet,
la main, « agent universel », lui semble insaisissable.
Quel « désordre lyrique », de fait, n'engendre-t-elle
pas ? Quelle image de ce qui put se passer dans toutes les périodes
du monde au moment où ce discours fut prononcé ne
constitue-t-elle pas aussi ? Deux écrivains, dont l'activité essentielle
est manuelle, n'écrivant, chacun l'a reconnu à sa
manière, que pour « s'occuper les mains »,
s'efforcent de lire dans ce trait, à la fois physique
et spirituel, le passé, le présent et l'avenir
de leur époque, et retissent, via le dialogue des générations,
les liens d'appartenance. Les mains, plus que tout autre
trait, se transmettent. « Parce qu'elles se touchent
et se serrent. » Ayant simultanément vécu
dans le temps aux odeurs surannées des manufactures et
dans un autre tendant à disparaître dans le « choc
du futur », Tiphaine Samoyault confesse avoir développé « une
certaine boiterie dans l'époque ». Valéry
claudique mêmement dans la sienne : sa méditation
sur cette partie du corps humain s'étendant du poignet
jusqu'à l'extrémité des doigts,
successivement instrument et symbole, outil poétique et
machine à calculer, s'achève en interrogation
quelque peu angoissée. Songeant au fait qu'il n'existe
point, peut-être, dans toute la série animale, « un
seul être capable de faire un noeud de fil »,
le poète médite, à partir du faire, qui
est le propre de la main, sur « l'effet des relais » :
comme l'enfant peut, d'un mouvement anodin, provoquer
une explosion, le savant est susceptible d'engendrer, « par
relais », des effets sensibles contradictoires comme réparer
les tissus malades ou faire sauter les atomes. De cette main,
qui bénit et détruit, porte les armes et le bistouri,
il fait l'emblème de l'interface du matériel
et du spirituel, du trivial et du sublime, du réel et
de l'imaginaire ; il la qualifie doublement d'« organe
du possible » et d'« organe de la certitude
positive ».
Valérie Deshoulières est professeur de littérature à l'université de
la Sarre (Allemagne) et dirige l'Institut français
de Saarbrücken. Elle a publié de nombreuses études
sur la tristesse du savoir au xxe siècle (dont Métamorphoses
de l'idiot, Klincksieck, 2005).
L'apprenant digital, par Torsten Meyer
Plutôt que de
se demander comment introduire les nouveaux médias à l'école,
ou comment leur interdire au contraire d'en franchir le seuil,
Torsten Meyer invite à s'interroger sur la manière
dont l'éducation, ce work in progress, peut encore
trouver son chemin dans l'hypersphère où s'ébrouent
les digital natives.
Dès le xviie siècle, Comenius (considéré comme « le
père de la pédagogie moderne ») insiste dans
sa Pampaedia (Instruction universelle) sur l'obligation scolaire
pour tous. Dans l'Orbis sensualium pictus (1658), best-seller
des manuels de cours élémentaires réédité deux
cent cinquante fois jusqu'à la fin du xixe siècle,
il préconise l'utilisation systématique de l'illustration à des
fins didactiques. Johann Friedrich Herbart 1 (considéré quant à lui
comme un « classique de la pédagogie ») soutient
dès 1804 que le « principal objet de l'éducation
[est de donner] une représentation esthétique du monde ».
Plus près de nous, Vilém Flusser 2 place la Paideia
au coeur des questions de communication, en intégrant
la notion de médias au processus long de la transmission entre
générations. La pédagogie est médiation,
une pédagogie immédiate est impensable, et toute théorie
de l'éducation qui négligerait cette interdépendance
serait incomplète.
Torsten Meyer est professeur
en sciences de l'éducation, à l'université de
Hambourg.
PENSE-BÊTE (4), par Régis DEBRAY
Suite du pense-bête d'un médiologue zigzaguant, nez au vent, à travers images, lectures, faits divers et rencontres.
La force magnétique
des faibles
Le cuir se tanne à la longue, mais il est des articles du Dictionnaire
des idées reçues qui donnent de l'urticaire. Comme celui-ci,
sous la plume d'un critique du Figaro à propos des Frères
séparés (Drieu, Aragon et Malraux) : « La prosternation
devant les monstres de puissance est chez nous une tentation permanente des
clercs. » Comme ce serait simple et rassurant, « la soumission
des hommes de l'art à la force brute ».
Sacrilège Agfacolor
Les Parisiens sous l'Occupation, à la Bibliothèque historique
de la Ville de Paris. Sont exposées les seules images en couleurs prises
dans le Paris occupé par un journaliste français, André Zucca,
pour le compte de Signal, organe allemand de propagande nazie. Articles scandalisés,
regard gêné du visiteur, notes furibardes sur le cahier des signatures, à la
sortie.
Bibliophilie
Un responsable des achats de la BNF m'évoque le boom des manuscrits
et des grands papiers. La spéculation « pousse » le livre
plus que jamais, comme naguère l'oeuvre d'art. La littérature
s'étiole, la peinture sur toile sombre, et les cours flambent.
Enterrement de première classe ou résurrection par la bande ?
On verra.
Pékin, JO
Les Jeux de la honte ? Une monstruosité de plus pour un monde de brutes
et d'abrutis ? Le triomphe de la non-pensée ? La cérémonie
d'ouverture m'a paru aux antipodes de ces jugements ou de ces craintes,
comme une réplique sans paroles jetée à la cantonade au
parterre terrestre. Je ne me rappelle pas avoir vu un spectacle aussi somptueux,
mais à la fois aussi intelligent, subtil et civilisé.
Et après, quoi ?
Ce qui taraude le médiologue, passéiste seulement parce que l'avenir
a un long passé, c'est en réalité la question du
lendemain : dans tout ce qui advient, qu'est-ce qui se continuera ? Et
pourquoi l'un se survit et l'autre pas ? « Notre héritage
n'a été précédé d'aucun testament »,
c'est l'orgueil de l'initiateur absolu.
Ç a-a-été, vraiment ?
Graffiti 50 : en tombant par hasard sur l'émission de Pierre Lescure
sur France 5, je vois passer les événements, les clichés,
les rengaines qui ont moulé, modelé mon adolescence – comme,
dit-on, les promis-à-la-mort voient défiler leur vie en quelques
minutes (je puis attester ce on-dit).
L'antirides
Quand on déménage sa bibliothèque et que le tri fatidique
s'impose, on s'aperçoit qu'il y a deux écueils
susceptibles de briser la barque d'un auteur : l'antiquité et
l'actualité.
Les copains d'abord
Daniel Barenboim, dont la justesse de ton et le sens des réalités
(qui n'est pas le trait dominant des musiciens) me laissent chaque fois
pantois d'admiration, évoquant son enfance familiale à Buenos
Aires pour Le Monde, note en passant : « Nous fréquentions
moins la synagogue pour des raisons religieuses que parce que c'était
un centre de la vie sociale juive, où l'on jouait, chantait, dansait. »
Fine mouche
Pioché dans Proust, La Prisonnière : « Chaque
fois que se produit un événement accessible à la vulgarité d'esprit
du journaliste philosophe, c'est-à-dire généralement
un événement politique, les journalistes philosophes sont persuadés
qu'il y a quelque chose de changé en France » (Pléiade,
III, p. 264).
Tourisme et culture
Les femmes girafes, clou des visites touristiques en Birmanie (et dans le nord
de la Thaïlande), se rebiffent. En costume traditionnel, avec une coiffe
multicolore, elles ont le cou allongé, déformé, hideusement,
par une douzaine d'anneaux de cuivre, et l'image vendeuse est sur
tous les dépliants et panneaux publicitaires des agences de voyages
vantant la région.
Un prospectiviste oublié
Paul Valéry a prévu Ben Laden. Voici ce qu'il écrivait
en 1929 : « On verra se développer les entreprises de peu d'hommes
choisis, agissant par équipes, produisant en quelques instants, à une
heure, dans un lieu imprévus, des événements écrasants. »
Animaux
« Ce qui m'intéresse, au-delà de l'animal, c'est
l'homme », a dernièrement confié l'excellent
Jean-Didier Vincent, éminent neurobiologiste et grand humaniste.
Zones frontières
Répétition, près de Bruxelles, dans une sorte de foire
aux spectacles où les théâtres viennent faire leur marché pour
l'année prochaine, de mon Julien l'Apostat, devenu simple
monologue, fort bien monté et joué par Jean-Claude Idée
et le comédien belge Jean-Pierre Frison. « Pourquoi s'intéresser à des
personnages aussi lointains, à une époque aussi floue, aussi
indécise que le ive siècle de notre ère ? » me demande
un journaliste un peu peiné mais bienveillant. C'est moi qui ai
peiné à répondre, et, je crains, à convaincre.
André Malraux et la modernité
Colloque en Sorbonne. Le propos, ô combien justifié, est de sauver
des limbes Le Miroir des limbes, et de remettre au goût du jour le mémorialiste
des Antimémoires. Tout en apportant avec d'autres ma petite bouée à l'équipe
des sauveteurs (tous remarquables), sous forme d'une réplique
argumentée aux arguments répétitifs de l'accusation
(le ministre, le mythomane, l'emberlificoteur, le franchouillard), je
ne peux me défendre de l'impression que se livre là un
baroud d'honneur pour une cause perdue.
Afghanistan
Dix soldats français tués. Le président ne changera pas
notre politique. Notre cause est juste. Nous luttons contre le terrorisme.
Si nous partions, nos libertés seraient en péril, ce serait une
catastrophe pour le monde entier, on ne s'en relèverait pas, etc.
Quand on est assez âgé pour avoir entendu les mêmes couplets,
au mot près, s'agissant de l'Indochine (1953), de Suez (1956),
de l'Algérie (1957), du Vietnam (1960), etc. Quand on voit journalistes,
députés, « consciences », experts, gober ces
inepties et les répéter avec conviction, la vieille idée
selon laquelle il n'y a pas de leçons de l'histoire prend
un tour obscène et assez décourageant.
Successions
Nantes, l'hôtel des ventes Couton et Veyrac, mise aux enchères
de la succession Julien Gracq. Livres, correspondance, tableaux, mobilier,
bibelots, jusqu'aux cendriers du salon, le pied de lampe de la chambre à coucher,
la pendule, etc., provenant de son appartement rue de Grenelle et de sa maion à Saint-Florent.
Tous les fidèles sont là, amis, anciens élèves,
exégètes. Le dernier carré.
Dernier livre paru : Un candide en Terre sainte, Gallimard, 2008.
SALUT L'ARTISTE _______________________________________________
Jean-Marie Fadier, de Mallarmé à la
photo, par Monique Sicard
« Tonsures sacramentelles, austères,
dans notre chevelu arborescent si continu, images d'un dépouillement
presque spiritualisé du paysage, qui mêlent indissolublement, à l'usage
du promeneur, sentiment d'altitude et sentiment d'élévation. » Julien
Gracq, Aubrac 1
L
es monts d'Aubrac, au doux nom de résistance, calés entre
Grands Causses, Auvergne et Margeride, alternent leurs pâturages désolés,
leurs forêts de hêtres et leurs landes à callune ou genêt
purgatif. Sur ce « morceau de continent chauve », comme le nomme
Julien Gracq, la lumière est diffusée, diffractée par
les fines gouttelettes d'un brouillard « fossoyeur des pèlerins égarés
2 » en route pour Compostelle.
Monique Sicard est chercheuse au centre
de recherches sur les arts et le langage de l'École
des hautes études en sciences sociales. A publié Images
d'un autre monde. La photographie scientifique, Centre
national de la photographie, 1991, et La Fabrique du regard
(xve-xxe siècle). Images de science et appareils de vision,
Odile Jacob, coll. « Champ médiologique », 1998.
UN CONCEPT ________________________________________________
Influence, par François-Bernard
Huyghe
À croire le site de la médiologie : « On se conduit en médiologue
chaque fois qu'on tire au jour les corrélations unissant un corpus
symbolique (une religion, une doctrine, un genre artistique, une discipline,
etc.), une forme d'organisation collective (une Église, un parti,
une école, une académie) et un système technique de communication
(saisie, archivage et circulation des traces). » D'autres définitions
parlent des « voies et moyens du faire croire » ou encore du « comment
une idée devient une force »1. Autant d'indices que la question
de l'influence est cruciale pour notre discipline, même si le concept
est aussi flou qu'indispensable par la variété de son emploi.
François-Bernard Huyghe est docteur d'État en sciences politiques,
habilité à diriger des recherches en sciences de l'information
et communication. Il intervient comme formateur et consultant. Dernier livre
paru : Comprendre le pouvoir stratégique des médias, Eyrolles,
2005. Voir son site www.huyghe.fr.
SYMPTÔMES _______________________________________________________
Brando
et Presley : corps révolutionnaire, par Pierre Chédeville
Ce qu'il y a d'étonnant, avec la plupart des intellectuels,
c'est que, dès qu'ils s'emparent d'un
sujet populaire, leur intelligence se trouve comme paralysée,
prise d'une sorte de torpeur maléfique.
Elvis the myth., par Pierre Chédeville
Dans l'une des fulgurances qui émaillent l'Abécédaire
de Gilles Deleuze se trouve le concept de « ritournelle »,
celle-ci ayant selon le philosophe vocation à scander les entrées
et les sorties de territoire.
Redacted de Brian De Palma, par Anne Murat
La fiction de cinéma et le spectateur entretiennent des rapports
sexuels consentis depuis plus d'un siècle. Le film est
une invitation au coït des sens et de l'esprit, promis par
son émetteur à destination du récepteur. Tranquillement
assis, le spectateur peut en confiance attendre de la fiction de cinéma
des préliminaires, un acte d'exposition, une partie de
jambes en l'air haletante pendant le deuxième acte fait
de péripéties et de rebondissements jusqu'à l'orgasme-climax
du troisième acte qui conclut cette séance de libido
par procuration, le tout en salle obscure et sur fauteuils rouges.
Anne Murat est ancienne élève de Sciences Po, jeune réalisatrice
de cinéma.
Gordon Brown exilé dans la vidéosphère,
par Keith Reader
Nous vivons – c'est une lapalissade – dans une époque
où, les idéologies étant censément mortes
et la vidéosphère en position hégémonique,
c'est la « personnalité » d'un acteur
politique qui compte le plus.
Keith Reader est professeur
d'études françaises
contemporaines à l'université de Glasgow.
Caca, vous dis-je ! par Daniel Bougnoux
Pour qui a participé au numéro spécial de Médium « L'argent
maître », le dernier ouvrage du psychanalyste Denis Vasse,
L'Homme et l'argent, suscite d'abord l'intérêt,
puis rapidement l'ennui et l'irritation.
Du fric et des lettres, petites suites, par Daniel Bougnoux
En ces jours de folie financière, la prophétique dénonciation
rappelée dans ce livre semble bienvenue. L'argent n'y
est explicitement traité qu'au chapitre viii, soit un
dixième de l'ouvrage auquel il donne son titre, mais les
trois auteurs regroupés par Jacques Julliard auraient été révulsés
par la frénésie de gain qui menace d'ailleurs les
bases mêmes du capitalisme.
Petits enfants de La Machine, par Catherine Bertho Lavenir
Le festival Chalon-dans-la-rue a programmé à l'été 2008
deux spectacles qui ont en commun d'avoir un engagement explicitement
politique, de recourir au discours historique comme élément
explicatif et de s'inscrire dans les bornes du xxe siècle.
Catherine Bertho-Lavenir est professeur
d'histoire contemporaine à l'université Paris
III-Sorbonne nouvelle. Elle s'est occupée, en 2006, de
la chaire « Étude de la France contemporaine » à l'université de
Montréal. Son dernier livre : Histoire des médias, de
Diderot à Internet, avec Frédéric Barbier, Armand
Colin, 2003.
UN OBJET _______________________________________________
La bagnole auto-biographie, par Christian Cavaillé
J'ai commencé par conduire
une décapotable : une 2 CV
Citroën. À l'époque (1965), je menais
des études
de philosophie. Je m'intéressais aux conceptions anciennes
de l'« âme auto-mobile », mais j'étais
limité par ma connaissance insuffisante du grec. J'étais
surtout féru de Jean-Paul Sartre et du grand principe existentialiste
: l'existence précède l'essence. Principe
que j'ai appliqué de façon irréfléchie
dans ma conduite, tombant souvent en panne sèche. J'ai
compris plus tard que le principe intellectuel sartrien s'accordait étrangement
avec le principe politique gaullien : l'intendance suivra.
Christian Cavaillé a enseigné la philosophie de 1967 à 2003.
Il a publié : Philosopher depuis Montaigne et après
Wittgenstein. Instances des essais (L'Harmattan, «La
philosophie en commun», 2008).
A. Matei, Jean Echenoz et la distance intérieure
P. Citti, Taine, philosophe du récit
F. Parisot (dir.), Alejo Carpentier à l'aube du XXIème siècle
Chr. Chaulet Achour (dir.), À l'aube des Mille et Une Nuits. Lectures comparatistes
M. Méricam-Bourdet, Voltaire et l’écriture de l’histoire: un enjeu politique
J.-P. Cléro, E. Faye (dir.), Descartes, des principes aux phénomènes
D. Bellos, Le Poisson et le bananier. L'histoire fabuleuse de la traduction
J. Rancière, La Leçon d'Althusser
E. Zola, Mes haines (GF-Flammarion)
E. Zola, Correspondance (GF-Flammarion)
R. Le Menthéour, La Manufacture de maladies. La dissidence hygiénique de J.-J. Rousseau
C. Hammann, Déplaire au public : le cas Rousseau
A. Biancofiore, Pasolini - Devenir d'une création
N. Sabri, La Kahéna - Un mythe à l'image du Maghreb
N. Aubert, Christian Dotremont. La Conquête du monde par l'image
B. Joly, Descartes et la chimie
A. Dominguez Leiva, S Hubier, F. Toudoire-Surlarpierre, Le comparatisme, un univers en 3D?
L. Boltanski, Enigmes et complots - Une enquête à propos d'enquêtes