


Marie Gil, Les deux écritures. Étude sur Bernanos, Paris, Éditions du Cerf, coll. "Littérature", 16/10/2008, 240p.
Isbn 13 (ean) : 978-2-204-08731-5
28€
Présentation de l'éditeur:
Ce livre s'intéresse aux relations entre l'Écriture, comprise comme parole unique, et l'écriture littéraire, expansive et infinie. L'oeuvre de Bernanos, tout en étant innervée de citations et paraphrases bibliques, est moderne et déterminée par le questionnement de sa propre possibilité. Elle interroge, en particulier, le statut de l'écrit en tant que répétition de textes antérieurs. Or l'Écriture n'y est pas seulement présente en surface, répétée dans le discours, mais aussi en profondeur, sous la forme d'un texte effacé, d'un «palimpseste» – un texte latent concrètement inscrit sous la page imprimée. L'étude pénètre progressivement dans les strates de l'oeuvre, de cette surface du discours au texte latent, et atteint dans le palimpseste la superposition concrète et réalisée de deux livres. Ainsi, elle rencontre aussi une nouvelle forme de lecture, non consciente et «involontaire».
Agrégée de lettres modernes, docteur de l'université Paris-IV-Sorbonne, Marie Gil a soutenu une thèse sur les oeuvres de Bernanos et Péguy sous la direction d'Antoine Compagnon. Elle a publié de nombreux articles sur des auteurs du XXe siècle (Claudel, Deleuze, Foucault, Houellebecq, Mauriac, Péguy et Proust) et a été producteur externe à France-Musique en 2007.
For Bernanos, and many other Western writers, the primordial text of reference is the Bible, the Scriptures. The problem of quotation intensifies that of writing: ‘what can I write, that hasn't already been written?' becomes ‘what can I write that isn't the Bible?'. So literary production tends toward total quotation, the ideal of exhaustive inscription of the Scriptures on the written page. Marie Gil's study penetrates the layers of Benranos's texts in three stages: from the surface expression to the latent message. As soon as she begins to probe the ‘intertext' she reveals a ‘palimpsest': a latent text tangibly inscribed beneath the printed page. It is in the ‘palimpsest' that the total superposition of the books is accomplished.
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Dans Le Monde des livres du 25/12/8, on pouvait lire un article sur cet ouvrage:
Des Ecritures aux écrivains LE MONDE DES LIVRES | 25.12.08 | 17h03 • Mis à jour le 25.12.08 | 17h03
Références, allusions, citations, plagiats : tous ces phénomènes de reprise d'un texte à l'autre que l'on nomme "intertextualité" se confondent désormais avec la définition même de la littérature. Or, bien qu'elle soit ici l'une des sources les plus anciennes, la Bible fut longtemps ignorée des théoriciens.
Aujourd'hui, elle redevient ce Verbe incarné dont les écrivains se sont inspirés, et avec lequel certains ont tenté de rivaliser. Bible et littérature, s'intitulait ainsi un important collectif publié sous la direction d'Olivier Millet (éd. Honoré Champion, 2003). Là où l'exégèse moderne soulignait la facture littéraire des Ecritures, la critique s'interroge à présent sur les liens organiques entre littérature et corpus scripturaire. En témoigne la publication concomitante de solides études signées par deux jeunes chercheurs.
Gaël Prigent, d'abord, s'intéresse à Huysmans. Chez l'écrivain, les références à la Bible ont souvent été cantonnées à la période qui suit sa conversion, au début des années 1890. Or, dans Huysmans et la Bible, Prigent montre que l'Ancien et le Nouveau Testament ont en permanence nourri sa réflexion esthétique, élargie à toutes sortes de références iconographiques : la peinture, la sculpture, l'architecture ou même le spectacle de la liturgie.
Sorte de contre-modèle lors de sa période naturaliste, le livre sacré inspira l'écrivain dès A rebours (1884), notamment dans le célèbre chapitre V consacré à Salomé et à L'Apparition de Gustave Moreau, que vénère le héros de Huysmans, des Esseintes : dès lors, dans l'oeuvre de Huysmans, la "trouée biblique" est allée grandissante. Les "transpositions d'art", ces longues descriptions d'oeuvres picturales et architecturales où le travail de la langue rivalise avec la force suggestive des images, se sont multipliées. Huysmans y privilégia l'iconographie des primitifs du Moyen Age ou de Matthias Grünewald, auteur du bouleversant retable d'Issenheim, dans une quête du surnaturel dont les excès décadents effarouchaient les bien-pensants.
Si Huysmans, esthète impénitent, aborde la Bible par le truchement de l'art sacré, Bernanos y voit au contraire la source d'une Parole unique, source d'inspiration paradoxale : pour lui, toute reprise, citation, paraphrase ou exégèse de la Bible est à la fois une nécessité et une folie. "Pourquoi prendre la parole, pourquoi écrire à son tour, pourquoi commenter l'Ecriture quand tout y est déjà ?", notait Antoine Compagnon (La Seconde Main, Seuil, 1979).
Dans un essai intitulé Les Deux Ecritures, Marie Gil place ce paradoxe au coeur même de l'oeuvre de Bernanos. Elle fait de la citation sous toutes ses formes le point d'articulation entre une "Parole unique", toute-puissante, et une "écriture littéraire répétitive". Selon elle, à travers la quête d'un "langage du coeur" qui parle directement à son lecteur, Bernanos s'emploie à déjouer les pièges d'une rhétorique réduisant le Verbe à une simple éloquence d'apparat : au langage simple, parfois rude, mais gorgé d'expérience du curé de Torcy dans ses dialogues avec le héros du Journal d'un curé de campagne, s'oppose le discours du héros éponyme de Monsieur Ouine, pour qui "la citation est une imposture fondée sur une imitation de la lettre totalement détachée de l'esprit".
"SOUS-TEXTE BIBLIQUE"
Car, chez Bernanos, la parole se trouve investie d'un terrible pouvoir - la jeune Mouchette en fait l'expérience, elle dont le suicide final est préfiguré par le discours que lui a tenu la veilleuse des morts. Mais Marie Gil n'identifie pas seulement les images de portée symbolique, les termes empruntés à la Bible, les paraphrases du Nouveau Testament ou les commentaires qu'en propose l'écrivain ; elle décèle aussi l'existence d'un véritable "palimpseste" : "L'inscription au sein de la page d'un certain nombre de mots caractéristiques appartenant au sous-texte biblique." Ainsi rend-elle visible ce texte comme effacé et néanmoins prégnant. Sous l'existence des héros de Bernanos se lit, mot à mot, l'intertexte de Gethsémani ou de la Crucifixion.
L'Ecriture biblique hante littéralement le texte bernanosien. Huysmans, lui, se montre plus audacieux, parfois plus irrespectueux. Du reste, Gaël Prigent note que les emprunts de l'auteur de La Cathédrale portent avant tout sur les Psaumes, les Evangiles et les Epitres de saint Paul, c'est-à-dire les livres sur lesquels s'appuie la liturgie catholique, mais relus à l'aide d'intercesseurs aussi peu "orthodoxes" que les mystiques ou les auteurs hérétiques. Là où Huysmans désire combler les silences de l'Ecriture et rivaliser avec le Verbe divin, Bernanos médite, dans un ressassement continuel du texte biblique, sur le mystère de la Passion, mêlant ses mots à ceux de la langue sacrée.
Dieu a-t-il besoin de l'écrivain ?, se demandait Claire Daudin dans un essai consacré à Péguy, Bernanos et Mauriac (Cerf, 2006) : si Gaël Prigent et Marie Gil n'apportent pas de réponse définitive, leurs études montrent que de grands écrivains ont eu intensément besoin de Dieu.
"Huysmans et la Bible, Intertexte et iconographie scripturaires dans l'oeuvre" de Gaël Prigent, éd. Honoré Champion, 892 p., 145 €.
"Les Deux Ecritures, Etude sur Bernanos"de Marie Gil, éd. du Cerf, 230 p., 28 €.
Signalons également la réédition du roman de Bernanos, Monsieur Ouine, avec une préface de Pierre-Robert Leclercq (éd. Le Castor astral, 310 p., 19 €).
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