Fabula, la recherche en littérature (debats)

"Lettre ouverte aux sénateurs" (Reconstruire l'école, 05/11/2010)

Points de vue et débats

Information publiée le dimanche 7 novembre 2010 par Arnaud Welfringer (source : Pascale Dubus)


"Lettre ouverte aux sénateurs", publiée par l'Association Reconstruire l'école le 05/11/2010

Paris, le 5 novembre 2010

Mme. et MM. les sénateurs,

Nous vous remercions de l'intérêt dont vous avez fait preuve pour le problème de la formation des maîtres lors de la séance de questions du 27 octobre dernier. La confusion qui entoure cette réforme ainsi que ses aspects très techniques et complexes nous amène à vous adresser cette mise au point dont nous espérons qu'elle sera utile à votre réflexion.

En répondant à vos interventions, M. Chatel n'a jamais fait la différence entre master et concours. Lors de sa réponse à M. Carle, il a même commis un étonnant lapsus en utilisant le mot « examen » pour désigner les épreuves du concours. Il a, en outre, fait semblant de croire que tous les lauréats du concours seraient titulaires d'un « master d'enseignement », justifiant ainsi l'utilisation à temps plein des stagiaires post-concours : cela n'est pas très grave, a-t-il suggéré, puisqu'avant d'être nommés sur ces postes, ils auront effectué deux fois 108 heures de stage au cours de leurs études de master. Personne ne l'a repris sur ces points. Or rien n'est plus éloigné de la réalité.

Les décrets d'août 2009 ne mentionnent jamais le « master professionnel d'enseignement ». La raison en est évidente : exiger des candidats qu'ils soient titulaires d'un tel diplôme serait contraire au règlement de la fonction publique ; contraire au recrutement par la voie des « troisièmes concours », qui se développe au fil des ans ; contraire enfin aux traités européens qui prévoient la possibilité pour les étudiants de l'Union de présenter les concours français - ce qu'ils font en un nombre toujours plus élevé alors que la différence entre masters professionnels et masters-recherche est propre à la France et n'existe nulle part ailleurs. Il est évident que si les décrets qui régissent la nouvelle formation des maîtres avaient prétendu rendre obligatoire le « master d'enseignement », ils n'auraient pas survécu à un passage par le Conseil d'Etat.

Le seul diplôme exigible des lauréats du concours est donc un master, n'importe quel master y compris les masters-recherche, qui ne comportent aucun stage d'aucune sorte, ou d'autres masters professionnels. La précipitation avec laquelle cette réforme a été imposée dans le seul but de supprimer 16 000 postes à la rentrée 2010 fait qu'une grande confusion règne à ce propos parmi les étudiants et les universitaires. Cette confusion est apparemment aussi le fait du ministre lui-même ainsi que des sénateurs. Mais les choses commenceront à devenir claires pour tout le monde dès la rentrée prochaine (concours 2012) lorsqu'on sera obligé de constater que de nombreux lauréats de la session 2011 sont titulaires d'un master-recherche, ne serait-ce que parmi les redoublants de sessions antérieures.

Depuis plusieurs années, la moitié des lauréats des concours n'a pas suivi la préparation dans un IUFM : ils l'ont présenté en « candidats libres ». Ce chiffre considérable se transposera, et ne peut même qu'augmenter très fortement, dans le nouveau dispositif de telle sorte que la grande majorité des lauréats n'aura jamais effectué le moindre stage dans le cadre d'un « master d'enseignement ». Ils seront titulaires d'un autre type de master, le plus souvent un master-recherche. Cela tient au fait que les étudiants sont des acteurs rationnels et que le master d'enseignement est un piège terrible auquel ils voudront échapper. En cas d'échec au concours - ce qui sera forcément les cas pour 80 ou 90% d'entre eux - les titulaires d'un tel master seraient en possession, après deux années d'études post-licence, d'un diplôme sans valeur. Les autres débouchés, évoqués ici ou là, n'existent pas. La plupart d'entre eux relèvent de professions réglementées ayant leur propre système de formation et de recrutement : c'est le cas par exemple des puéricultrices (qui doivent d'abord avoir réussi le concours d'une école d'infirmières) ou des éducateurs (école de la PJJ). A quoi peut bien servir un master professionnel d'enseignement qui ne permet pas d'enseigner ni même d'exercer des activités annexes au métier d'enseignant ? Dans aucun pays du monde, dans aucun secteur d'activité, on ne professionnalise 10 ou 20 fois plus d'étudiants qu'il n'y a de débouchés envisageables dans le domaine en question. On ne le fait pas en France pour les médecins, les juristes ou les ingénieurs ni non plus pour les élèves de STS ou d'IUT. Dans tous ces cas, on établit des critères rigoureux de sélection préalable de telle sorte que le nombre d'étudiants admis à suivre ce cursus soit à peu près équivalent au nombre prévisible de postes à occuper. Le métier d'enseignant ne peut pas être une exception à cette règle de simple bon sens. Or aucune sélection préalable des candidats n'est possible dans le cas qui nous occupe puisqu'il suffit d'avoir un master - n'importe quel master - pour pouvoir présenter le concours. C'est le concours lui-même et rien d'autre qui, en l'occurrence, constitue la sélection, une sélection fort sévère puisqu'elle élimine entre 80 et 90% des candidats selon les concours (les reçus-collés dans le dispositif qui vient d'entrer en vigueur). Il faut donc s'attendre à ce que, dans les années qui viennent, de plus en plus d'étudiants désertent les masters d'enseignement au profit des masters-recherche, qui présentent l'avantage de permettre de passer l'ensemble des concours tout en constituant des diplômes de haut niveau dont personne ne songe à contester la qualité et qui ouvrent, en cas d'échec au concours, une infinité d'autres possibilités.

Imposés à la va-vite aux universités, ces masters d'enseignement sont donc condamnés à s'autodétruire à très brève échéance du fait de l'agrégation des choix rationnels des candidats. Il ne restera plus alors qu'à faire du master (dans la plupart des cas un master-recherche) le prérequis des concours. Une mésaventure analogue était d'ailleurs déjà arrivée aux DEUGs-instit qu'il fallut supprimer en toute hâte, cinq ans à peine après leur mise en place, tellement les dysfonctionnements accumulés rendaient impossible la coexistence d'un concours et d'un diplôme. Le DEUG devint alors le prérequis du concours d'entrée dans les ENI. Il en ira nécessairement de même pour la concomitance en M2 du diplôme et du concours. Un tel dispositif n'est pas viable et il faudra donc se résoudre à l'abandonner.

Une dernière raison va contribuer à la disparition des masters d'enseignement. Comme chacun sait, les candidats qui échouent une première fois à un concours retentent leur chance pendant au moins une ou deux sessions. Comme ils seront déjà titulaires d'un master, les universités seront donc amenées à mettre en place des préparations au concours hors-master (et post-master) sous peine de perdre des dizaines de milliers d'étudiants et de les obliger à s'adresser à des « boîtes » privées. Et lorsque ces préparations commenceront à exister - dès la session 2012 ou, au plus tard, 2013 - les étudiants comprendront d'autant plus vite qu'on peut préparer les concours en ayant d'abord fait un master-recherche. Qu'on le veuille ou pas, les lauréats des concours seront donc, à très brève échéance, titulaires d'un master-recherche lorsqu'ils se présenteront aux concours. Ils n'auront fait aucun stage en établissement avant de passer les épreuves. Le problème de leur formation professionnelle reste donc entier.

Association "Reconstruire l'école"


Url de référence :
http://www.r-lecole.freesurf.fr/Actions/senateurs-1110.htm



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