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"Les villages du livre ne connaissent (presque) pas la crise" (lemonde.fr, 7/7/11)

Divers

Information publiée le mardi 12 juillet 2011 par Marc Escola


Les "villages du livre" ne connaissent (presque) pas la crise

LE MONDE DES LIVRES | 07.07.11 |

Une boulangerie, deux coiffeurs et dix-huit librairies pour un seul village : cherchez l'erreur ? Il n'y en a pas. La commune bretonne de Bécherel (Ille-et-Vilaine, 750 habitants) a été la première en France, en 1989, à se métamorphoser. Des vestiges du quartier médiéval, condamné, croyait-on, à la mort lente, elle a fait une cité du livre : un concentré de bouquinistes spécialisés dans l'ouvrage ancien et l'occasion - suivant l'exemple d'un hameau des Ardennes belges, Redu, créé en 1984, lequel avait lui-même imité une bourgade du pays de Galles, Haye-on-Wye, lancée dans l'aventure du livre dès 1963.

Le plus étonnant, dans ces mutations campagnardes, c'est que, malgré la crise financière et ses effets dans le secteur du livre, le soufflé n'est pas retombé. Plus de vingt ans ont passé et Bécherel a fait des petits. La France compte désormais huit villes, cités et villages du livre : Montolieu (Languedoc-Roussillon), Fontenoy-la-Joûte (Lorraine), Cuisery et La Charité-sur-Loire (Bourgogne), Montmorillon (Poitou-Charentes), sans oublier Esquelbecq (Nord-Pas-de-Calais) et Ambierle (Rhône-Alpes).

Malgré des hauts et pas mal de bas, cette longévité est remarquable. Le public, même moins nombreux qu'auparavant et plus regardant à la dépense, a le goût du livre. Bibliophiles érudits et simples amateurs, collectionneurs aisés et familles modestes attirées par le poche, les albums pour enfants et la BD, tout ce petit monde se côtoie, d'avril à octobre pour l'essentiel, les beaux jours permettant de goûter simultanément à la joliesse des sites et aux plaisirs du shopping flâneur. L'été, il y a foule. Relieurs, calligraphes, enlumineurs et autres illustrateurs ont aussi leurs ateliers. "Finalement, on est des libraires heureux", s'amuse Yvonne Prêteseille, 63 ans, ancienne directrice d'école. Membre de l'équipe fondatrice de la cité du livre de Bécherel, aux côtés d'une psychanalyste, d'une sage-femme, d'un brocanteur et d'une étudiante, tous bretons et grands lecteurs, elle a monté sa librairie, Gwrizienn, spécialisée dans le livre régional breton. "Parmi le public, la seule catégorie qui nous manque, ce sont les ados", reconnaît l'ex-enseignante. A l'entrée de sa boutique, une affichette prévient : "La culture coûte cher ? Essayez l'ignorance !" La mue de Bécherel ne s'est pas faite sans mal. Mais le résultat est là : la Fête du livre, organisée chaque année à Pâques, draine plusieurs milliers de visiteurs. A Bécherel, comme à Redu, une Nuit du livre est rituellement organisée, le premier samedi d'août.

"On reçoit entre trois et cinq demandes par an : des gens qui veulent nous rendre visite, avec l'idée de faire la même chose chez eux", confirme, à Montolieu (700 habitants), Claire Taoussi-Giovanangeli, du Musée des arts et métiers du livre. En France et au-delà, les villages du livre font des curieux, voire des émules. En 2010, une délégation de Coréens a fait le voyage vers la petite cité du pays cabardès. En Suisse, le discret village de Saint-Pierre-de-Clages, converti dans la "bouquinerie", est presque aussi vieux que Bécherel et Montolieu. Aux Pays-Bas, en Norvège, en Finlande, et jusqu'à Kampung Bulu, en Malaisie, partout l'idée fait son chemin. Afin de la promouvoir et de protéger les acquis, une fédération française des villes, cités et villages du livre devrait voir le jour à l'automne. "Un village du livre, ce n'est pas Disneyland. C'est du tourisme délicat", commente Jeanne Lortholary, présidente de l'association Montolieu-Village du livre et des arts graphiques.

Economiquement et socialement, ce "tourisme délicat" a fait ses preuves, permettant à certains villages, comme Montolieu, de maintenir ouvertes les classes d'école primaire. En Belgique, le hameau de Redu a été "totalement rénové, en l'espace de vingt-cinq ans", explique Marie-Rose Brandeleer, qui dirige, avec son mari, la Librairie ardennaise. Ici non plus, malgré une "petite baisse de fréquentation", on ne se plaint pas (trop) de la crise. "On a encore de beaux jours devant nous, à défaut de beaux siècles", assure la libraire belge. A Bécherel, Yvonne Prêteseille reconnaît une baisse du chiffre d'affaires, "entre moins 10 % et moins 20 %", selon les librairies, le livre ancien souffrant le plus gravement.

Pas de quoi paniquer, cependant : ici comme à Montolieu ou Redu, la presque-totalité des libraires sont propriétaires - ayant acheté, souvent pour une bouchée de pain, des maisons de village dont, à l'époque, personne ne voulait. Avec les années et le succès de la cité, le prix du foncier a bondi. Les heureux pionniers s'en fichent. "Etant propriétaires, on est insubmersibles... ou presque", affirme l'un d'eux, Bruno Foligné.

Lui-même a constitué un groupement avec deux autres libraires : leur espace, Abraxas-libris, s'étend sur 500 m2, proposant des montagnes de livres anciens, poche, belles reliures ou enfantina. Installé à Bécherel à la fin des années 1990, Bruno Foligné, 44 ans, est un libraire heureux et prospère : "En 2010, notre chiffre d'affaires a augmenté de 10 %. On a de quoi assurer l'équivalent de six salaires - dont deux à plein temps : ce n'est pas si courant", s'enthousiasme-t-il. Les ventes par Internet y sont pour beaucoup. Avec 60 000 livres en librairie et 30 000 en catalogue, Abraxas-libris a le vent en poupe. A Montolieu, la Manufacture, groupement de six libraires, a fait le même choix. Grâce à la vente par Internet, le chiffre d'affaires est en hausse. Quant à la librairie, ouverte sept jours sur sept, elle "marche du feu de Dieu", témoigne Claire Taoussi-Giovanangeli.

La bonne fortune de quelques- uns ne vaut pas pour tous les libraires. Surtout, sans le soutien des élus et des DRAC (directions régionales des affaires culturelles), villages et cités du livre n'auraient pas les moyens d'organiser rencontres, lectures, concerts et expositions, qui font aussi l'attrait de ces petites capitales du livre. L'équilibre est souvent difficile à tenir. Haye-on-Wye et ses 38 librairies, qui accueille chaque année un Festival de littérature et des arts, s'est vu reprocher le sponsoring de certaines grosses compagnies privées. Pas de ça en France ? "On ne vendra pas notre âme au diable", promet Claire Taoussi-Giovanangeli. A Montolieu, le Musée des arts et des métiers du livre accueille, jusqu'au 9 octobre, en partenariat avec le centre Joë Bousquet de Carcassonne, une exposition sur les oeuvres croisées du peintre André Blondel et de l'écrivain Michel Maurette. Loin, très loin de Disneyland.

Catherine SimonArticle paru dans l'édition du 08.07.11




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