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Le mouvement des chercheurs et universitaires doit maintenant monter
en généralité
par Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS (laboratoire
en lutte)
En annonçant la rupture, Nicolas Sarkozy n'avait pas trompé sur la marchandise.
Malgré ses incohérences discursives de chauve-souris (voyez
mes ailes, je suis libéral et atlantiste, voyez mon corps, je suis national et
protecteur), ses objectifs sont clairs : d'une part, soumettre la société
française à la dictature d'une rationalité strictement comptable, quantitative
et financière, celle du /New Public Management/, en cassant l'autonomie des
corps intermédiaires, des institutions, des métiers ; de l'autre, la corseter Ã
grand renfort de lois liberticides, de fichiers, de vidéosurveillance, de
descentes policières aux abords des écoles et dans les établissements eux-mêmes
sous prétexte de lutte contre l'immigration clandestine et la drogue,
d'ingérences dans les médias, la magistrature ou le monde des affaires, d'invocations
étatiques de l' «identité nationale » (incitations à la délation à l'appui), de
traques contre une « ultragauche » censée être virulente mais dont les juges
ont quelque peine à établir la culpabilité. D'un côté, le néo-libéralisme ; de
l'autre, le dirigisme, et de plus en plus l'autoritarisme. En bref, le
national-libéralisme.
La mise au pas de l'Université et le démantèlement du CNRS, sous prétexte d' «
autonomie », de « réforme » et de « mise à niveau
internationale », ne sont qu'un pan de ce projet global, qui concerne
symétriquement l'hôpital, la médecine jadis « libérale », les transports, la
poste, la Justice, l'Education nationale, et à peu près tous les secteurs sur
lesquels l'Etat peut agir. La technique gouvernementale est également partout
la même : au mieux, « balader » les partenaires sociaux par des négociations en
trompe l'oeil ; au pire, les affronter en exhalant le mépris à leur encontre et
en taxant de « corporatistes » leurs objections. De ce point de vue, le
discours du 22 janvier de Nicolas Sarkozy, dans lequel il exprima de manière
particulièrement mal informée et vulgaire son dédain à l'égard de la communauté
scientifique et universitaire, fut peut-être une erreur tactique, du fait de
l'indignation qu'il suscita, mais certainement pas un dérapage
qu'expliqueraient le stress, l'énervement habituel et le machisme de comptoir
du président de la République. Le réformisme autoritaire sarkozien, qui
attribue à l'Etat le monopole de la modernité et de la clairvoyance, selon une
inspiration bien française, suppose que les institutions et les métiers qu'il
prend pour cibles soient avilis, pour que soit salie leur dignité, disqualifiée
leur argumentation, et brisée leur résistance. Il y a du viol dans cette
technique de gouvernement, mais comme dans les opérations ethniques celui-ci
est rationnel et stratégique.
Dans ces conditions, les chercheurs et les universitaires ont une
responsabilité nationale particulière. Parce que leur métier est de comprendre
le monde dans lequel nous vivons, parce que leur vocation est au service du
pays et non de ses gouvernants successifs, parce qu'ils doivent rendre compte
de leurs travaux aux contribuables qui les financent et à l'ensemble des
acteurs sociaux, parce qu'ils tiennent entre leurs mains une bonne part de
l'avenir en tant que producteurs et dispensateurs de la connaissance, la grande
ressource économique de demain, ils doivent dépasser le répertoire de leurs
seules revendications et restituer la cohérence d'ensemble de ce qui se passe
aujourd'hui en France. L'asservissement de leur profession à la logique
néolibérale est de la même encre que celui de l'ensemble des services publics
et des institutions. Le tout à l'étalonnage (/bench marking/) des performances
de la Recherche et de l'Université, appréhendées dans les termes exclusifs de
la bibliométrie et des classements internationaux selon des méthodes
quantitativistes hautement contestables et arbitraires, leur dévolution Ã
l'autorité toute-puissante de Présidents transformés en grands patrons, la
confusion systématique dans le discours présidentiel entre la recherche
fondamentale – dont la finalité est la connaissance – et la
recherche-développement ou l'innovation – au service de l'industrie – sont les
exacts pendants, par exemple, de la « tarification à l'activité » (T2A) qui
assure désormais l'intégralité du financement de l'hôpital, de la mue de
celui-ci en entreprise soucieuse de « maîtrise des coûts de production » et de
« positionnement face à la concurrence » sous la houlette compétitive de «
chefs de pôle », et de la liquidation de l'idée même de qualité des soins au
bénéfice d'une logique financière
regroupant les malades en « groupes homogènes de séjours » (GHS) qui
déterminent une durée idéale de séjour et une tarification non moins
optimale.
C'est également dans cet esprit que des chaînes de productivité sont instaurées
dans la Justice, qui automatisent cette dernière et l'inféodent à la Police, ou
que les services publics sont démantelés parce qu'ils coûtent cher, sans que
jamais l'on nous dise ce qu'ils rapportent en termes d'environnement,
d'attractivité internationale de la France pour les investisseurs étrangers, de
qualité de vie ou de mutualisation et d'économie d'échelle des dépenses des
ménages. Chacun en fait l'expérience quotidienne, comme travailleur salarié ou
indépendant, comme étudiant ou comme chômeur, comme consommateur, comme usager,
comme patient : en voyant un proche n'être accepté en unité de soins palliatifs
que si son espérance de vie est supérieure à 2 jours et inférieure à 35 jours,
T2A oblige ; en se heurtant à l'opacité de la tarification de la SNCF, d'Air
France ou de la téléphonie mobile ; en devant continuer à se porter caution
auprès d'un propriétaire pour un enfant trentenaire, titulaire d'un doctorat,
mais cantonné dans un CDD à durée illimitée par un Etat qui est le premier Ã
violer le droit du travail ; en découvrant qu'un tribunal de commerce de Lyon
s'enorgueillit de délivrer des sentences certifiées ISO 9001 ; en constatant
que son épargne a fondu de 40% en 2008 grâce à la merveilleuse gouvernance
néo-libérale des marchés financiers ; en consacrant plus de temps au /fund
raising/ qu'à la recherche, ou à l'administration dirigiste de l'exercice de la
médecine « libérale » qu'à ses malades ; en attendant quatre mois au lieu de
quinze jours le raccordement de sa maison au réseau électrique depuis que
Bruxelles a enjoint de dissocier le fournisseur d'énergie de l'exploitant du
réseau, pour le bien naturellement de la concurrence et du consommateur !
Il ne s'agit pas de reprendre le vieux débat entre les mérites (ou les défauts)
respectifs du marché et de l'Etat, mais de ramener notre classe
politique à un minimum de bon sens. Quel est le coût de ces réformes
emphatiques et incessantes qui empêchent les gens de travailler, quand
de simples ajustements les y aideraient ? Est-il bien raisonnable de livrer
notre hôpital, notre Université, notre Recherche, notre Justice, nos services
publics à une gestion néo-libérale dont les limites sont devenues patentes aux
Etats-Unis et en Grande-Bretagne, et qui a plongé
le monde dans la plus grave crise économique et financière depuis 1929 ? Dans
quelle société, et selon quelles valeurs, voulons-nous vivre ?
Au-delà de leur propre malaise, et de la colère qu'a fait monter en eux le
discours insultant du chef de l'Etat, les chercheurs et les universitaires
doivent, non apporter la réponse, mais poser la question et alerter leurs
concitoyens sur les vrais enjeux du national-libéralisme.
Motion de la 21e section du CNU sur l'évaluation des enseignants-chercheurs (2/2/12)
"La fausse autonomie universitaire", par P. Jourde (blog BibliObs)
L'enseignements des lettres classiques à la rentrée 2012 (motion CNARELA du 14/01/12)
Pétition contre la criminalisation d'un canular et du mouvement social à l'Ens (février 2012)
"IUFM : Après le démantèlement, l’éradication", par J.-L. Auduc (cafepedagogique.net)
"Ne bradons pas les diplômes de licence!" (tribune, Le Monde, 19/1/12)
"Les Célébrations nationales 2012 inaugurées par une polémique", par P. Assouline (blog)
Fondation Copernic, L'éducation nationale en danger
"Libraires épuisés", par V. Chabault (lavidesidees.fr)
Lettre du président de la région Languedoc-Roussillon aux responsables de "ses" universités
"La face cachée de l'autonomie des facs": l'exemple de l'UPPA (L'Humanité, 6/1/12)
"Étudiants étrangers: pourquoi le gouvernement a reculé", par M. Bellan (Lesechos.fr, 26/12/11)
"Quand Gallica vend du porno…" (BibliObs)
"L'université est universelle": pétition contre la circulaire Guéant (21/12/11)
Dialogue rompu au sein du CA de l'Université de Haute-Alsace (DNA, 19/12/11)