

Regards croisés autour d'une pratique sémiotique millénaire : La signature.
Colloque organisé par le GRIAL (Groupe Interdisciplinaire d'Analyse Littérale), EA 3656 AMERIBER, Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3
jeudi 18& vendredi 19 novembre 2010
Amphithéâtre de la Maison des Suds
2, esplanade des Antilles
33607 Pessac
Responsable : Federico Bravo
Contact : fbravo@u-bordeaux3.fr
Le GRIAL (Groupe Interdisciplinaire d'Analyse Littérale), centre de recherche de l'Équipe d'Accueil 3656 AMERIBER, organise un colloque sur le thème de « La signature » les 18 et 19 novembre 2010.
L'ambition de ce colloque, ouvert à toutes les disciplines représentées dans notre université, est de croiser autour de cette pratique sémiotique singulière et civilisatrice le plus grand nombre de regards et d'éclairages possibles, la multidisciplinarité étant le premier pas vers la véritable interdisciplinarité.
Argumentaire
De la signature manuscrite à la signature numérique, sa version dématérialisée, en passant par le sceau façonné dans l'argile, le plomb ou la cire, l'anneau sigillaire ou le seing figuratif, le contrat silencieux par lequel le sujet règle les conditions du pacte identitaire qui le lie aux autres prend des formes multiples : l'histoire de la signature[1] est l'histoire du singulier foisonnant. À la croisée des savoirs et des pratiques sociales, la signature intéresse la diplomatique, la paléographie, la sigillographie et l'héraldique, mais aussi –avec la littérature, les arts et la publicité– la sémiotique, l'onomastique, la pragmatique, la psychologie, l'histoire, la sociologie, l'anthropologie ou encore les sciences juridiques, sans oublier la calligraphie ou sa déclinaison physiognomonique, la graphologie.
Témoin privilégié de la scripturalité, la signature est le lieu où le nom propre rencontre l'écriture. Empreinte corporelle, elle relève aussi d'une théorie de la gestualité non seulement parce que, à l'intersection de l'image et de l'écrit, la signature allie au tracé du nom graphié l'iconicité du paraphe manuscrit par lequel le nom se fait geste, mais aussi parce qu'elle trouve, dans l'ordre de l'expression symbolique, sa traduction praxémique et kinésique dans certaines pratiques ritualisées « valant » signature : poignées de main, crachats, échanges symboliques en tous genres pour valider une transaction, signer un pacte, conclure un engagement, authentifier une parole. Les textes de loi sont là qui nous rappellent ce que signer, soussigner ou contresigner veulent dire. Mais d'où le signe autographe puise-t-il son pouvoir performatif voire démiurgique à transformer la parole en acte engageant « vitalement » celui qui la signe ou la contrefait ?
Le nom est le « thème » alphabétique de la signature qui en est la mise en scène. À la croisée de deux systèmes, scriptural et figural, la signature met non seulement en cause une esthétique calligraphique mais aussi une poïèse onomastique qui se manifeste en particulier à travers les figures du masque et les anamorphoses du nom. Se pose ainsi la question du vrai et du faux, du poétique et du frauduleux. Peuplée de faussaires et d'usurpateurs d'identités en tous genres, l'histoire de la signature partage avec celle du nom un goût certain pour la contrefaçon : pour les faussaires de textes, mais aussi les faussaires de noms. Comme le rappelle Hélène Maurel-Indart, la notion d'intertextualité aurait dû libérer l'écrivain et, plus généralement, l'artiste de la hantise du plagiat, or « le mythe d'une littérature sans auteur noie, sans la résoudre, la question de la signature[2] » qui trouve dans les pratiques apocryphes et pseudépigraphiques –défensives, poétiques ou purement festives– un champ d'expression et d'expérimentation inépuisable. Entre simulation et dissimulation onomastique, l'art du pseudonyme est l'art de la signature carnavalisée. « Le pseudonyme –écrit Maurice Laugaa– exhibe deux traits récurrents du système : il est excès du propre et d'une appropriation ; il obéit au principe des nominations clignotantes[3] ». Retrouver l'empreinte du moi dans le moi d'emprunt, tel pourrait être l'enjeu majeur de l'interprétation mais, comme le fait observer Pierre Emmanuel, « la psychanalyse des noms d'emprunt attend encore (sous un pseudonyme ou non) son auteur[4] ».
Au même titre que le titre, la signature est un moyen d'accès doublé d'un filtre d'accès à l'oeuvre et à son sens. Un travail récent d'Inger Østenstad intitulé Quelle importance a le nom de l'auteur ? soulève la question de la centralité du nom de l'auteur et de son rôle constitutif dans le fonctionnement du texte littéraire[5]. Quand elle existe, la signature ne fait pas qu'en authentifier la source : ce faisant, elle garantit en l'infléchissant l'exercice anthropologique de son exégèse. À elle seule la signature construit un sens qui lui-même participe à la construction de celui du texte tout en en modifiant la perception : un sens dont il n'est plus possible de se déprendre au cours de l'exégèse. Plus loin encore : face à l'oeuvre anonyme ou sans filiation, la signature dans l'art contemporain peut, comme le fait remarquer Nathalie Heinich[6], être rangée au nombre des indicateurs d'artification, l'un de ses pouvoirs les plus éminents étant justement de faire accéder le travail du peintre, du photographe, du cinéaste ou du sculpteur au statut d'oeuvre d'art. Apposée sur l'objet qu'elle sémiotise, elle atteste aussi, par sa seule présence, de sa condition d'objet promu au rang d'objet artistique.
À la multiplicité des usages de la signature s'ajoute la diversité de ses modes de réalisation. On sait par exemple, toute spéculation numérologique laissée de côté, que Bach utilisait comme signature musicale les quatre lettres de son nom, B + A + C + H, translittérées sur l'échelle tonale pour obtenir une suite mélodique –la séquence diatonique si bémol + la + do + si bécarre en notation allemande–, dont le compositeur signa entre autres la fugue inachevée de son testament musical, L'art de la fugue : renouant avec la très ancienne et –osons l'anachronisme– très oulipienne pratique musicale de la solmisation, du sogetto cavato et autres canti firmi de la musique médiévale et de la Renaissance, le procédé bien connu de la signature musicale soulève la question, étroitement liée à la pratique de l'anagramme, de l'engendrement du thème générateur de l'oeuvre, le nom de l'artifex faisant office à la fois de signifiant « clandestin » et de thème musical. Transformé en tracé mélodique appelé à former le thème principal ou secondaire de la composition, le nom crypté de l'auteur est aussi susceptible de fournir le thème musical –littéral et allitérant– de l'oeuvre littéraire, comme l'a lumineusement mis en évidence Ferdinand de Saussure lorsqu'en examinant la poésie latine de l'humaniste Ange Politien il découvre, sous forme de syllabogramme, le nom de Politianus enseveli sous l'écorce sonore de ses vers –PhiliPPus / NulLI ignota meae est graTIA mira mANUS... : c'est l'anagramme comme signature.
Si la signature est une façon de penser le texte elle est aussi une façon de penser le monde, puisque tout ce qui le constitue porte inévitablement l'empreinte de son créateur. Elle devient alors la marque de la proportion, l'expression signée d'une ressemblance ou, pour reprendre les termes d'Oswald Crollius dans son Traicté des signatures, le « truchement » que Dieu a donné à chaque objet permettant à l'homme de découvrir la « sympathie analogique et mutuelle » qui relie entre eux les deux ordres du visible et de l'invisible : c'est la signature comme désoccultation, mais aussi comme fondement de la pensée analogique. Comme le dit Foucault, « il n'y a pas de ressemblance sans signature, le monde du similaire ne peut être qu'un monde marqué ». Enfin et sans nullement prétendre épuiser les voies qui s'ouvrent à la réflexion, on ne saurait omettre de souligner le fonctionnement métonymique de la signature : elle est la marque de fabrique, le sceau, l'estampille, la griffe que la modernité décline en une multitude de logotypes, monogrammes, labels, sigles, tags, tatouages et autres emblèmes culturels et signes d'appartenance comme autant d'artifices identitaires.
[1] Histoire admirablement retracée par Béatrice Fraenkel dans son ouvrage désormais classique La signature, Genèse d'un signe, Paris, Gallimard, 1992.
[2] Hélène Maurel-Indart, Du plagiat, Paris, PUF, 1999, p. 206.
[3] La pensée du pseudonyme, Paris, PUF, 1986, p. 293.
[4] Cité par Maurice Laugaa, ibidem, p. 8.
[5] Inger Østenstad, « Quelle importance a le nom de l'auteur ? », Argumentation et Analyse du Discours, n° 3, 2009, [En ligne], mis en ligne le 15 octobre 2009. URL : http://aad.revues.org/index665.html. Consulté le 19 janvier 2010.
[6] Nous renvoyons ici au numéro de Sociétés et représentations récemment consacré à la signature (« Ce que signer veut dire ») coordonné par Dominique Margairaz et Myriam Tsikounas (mai-juin 2008, n° 25).
Programme
Jeudi 18 novembre : S i g n a t u r e s
8h30 Accueil des participants
8h45 Ouverture du colloque
9h00 Conférence inaugurale par
Béatrice FRAENKEL (EHESS, Chaire « Anthropologie de l'écriture »)
La signature
10h00 Pause
Territoire & identité
Président de séance : Maria ARANDA – Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3
10h30 Laurent COSTE (CEMMC - EA 2958, Université de Bordeaux 3)
Mobilité et mimétisme social : les signatures des marchands bordelais du Grand Siècle.
11h00 Jean-Claude HINNEWINKEL (UMR 5185 ADES / ISVV CERVIN, Université de Bordeaux 3)
La signature des terroirs du vin.
11h30 Aránzazu SARRÍA BUIL (ERPI - EA 3656, Université de Bordeaux 3)
La signature dans le processus identitaire de l'exil. Étude sur l'emploi du pseudonyme par les éditions Ruedo Ibérico.
12h00 Débat
Signer un tableau, un roman, un poème
Président de séance : Jean-Claude HINNEWINKEL – Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3
14h30 Lydie PEARL (ARTES - EA 4198 L.A.P.R.I.L., Université de Bordeaux 3)
Chagall : un nom propre éclaté entre deux langues, deux cultures.
15h00 Charlotte GUICHARD (CNRS IRHIS-UMR 8529, Université de Lille 3)
Fragonard et les jeux de la signature.
15h30 Débat
15h45 Pause
Président de séance : Marc ARABYAN – Université de Limoges
16h00 Sandie ATTIA (Études Germaniques, Université de la Réunion)
De la « Signature des Êtres » au paraphe de l'empereur : influences et subversion du signe de Jakob Böhme à Günter Eich.
16h30 Valeriu P. STANCU (Humboldt-Universität zu Berlin, Institut für Romanistik)
Manières de sign(al)er des mondes : la signature entre (para)texte et « présentification » de la fiction.
17h00 Nuria RODRÍGUEZ-LÁZARO (GRIAL - EA 3656, Université de Bordeaux 3)
Lorsque le poète dit son nom. La signature dans la poésie espagnole du XXème siècle.
Vendredi 19 novembre : E f f e t s d e s i g n a t u r e
Pratiques sémiotiques
Président de séance : Renée-Paule DEBAISIEUX – Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3
9h00 Marc ARABYAN (CeReS Centre de Recherches Sémiotiques, Université de Limoges)
La marque, une signature typographique.
9h30 Federico BRAVO (GRIAL - EA 3656, Université de Bordeaux 3)
L'écriture-signature : noms, anagrammes, cryptonymes.
10h00 Débat
10h15 Pause
Président de séance : Laurent COSTE – Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3
10h30 Aziz HILAL (Laboratoire LASIMA, Université de Rennes)
Al-tahnîk ou la sputation, le symbolisme de la salive au début de l'Islam.
11h00 Elvezio CANONICA (ERPI - EA 3656, Université de Bordeaux 3)
Pour une apologie de l'anonymat.
11h30 Paul VEYRET (CLIMAS - EA 4196, Université de Bordeaux 3)
Effets de signature dans « Les Vestiges du jour » de Kazuo Ishiguro.
12h00 Débat
L'art du pseudonyme
Président de séance : Béatrice FRAENKEL (EHESS)
14h30 Maria ARANDA (GRIAL - EA 3656, Université de Bordeaux 3)
Belardo en campagne : le « personnage-signature » dans un drame de commandeur de Lope de Vega.
15h00 Natacha VAS-DEYRES (TELEM - EA 4195, Université de Bordeaux)
Régis Messac et L'Empire du pseudo.
15h30 Débat
15h45 Pause
Président de séance : Lydie PEARL – Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3
16h00 Isabelle BOUCHIBA (GRIAL - EA 3656, Université de Bordeaux 3)
Signature et pseudonyme : le cas de Tirso de Molina.
16h30 Renée-Paule DEBAISIEUX (CIM - EA 3656, Université de Bordeaux 3)
La signature de l'écrivain grec Nirvanas (1866-1937) : pseudonyme, masque et dévoilement.
17h00 Débat
17h15 Clôture du colloque
La Construction de l'histoire littéraire. Séminaire, ENS-EHESS
Fictions queer. Brice Dellsperger et Marie Canet autour de Body Double
La TEI entre dévotion et libertinage : analyse de structure de textes du XVIIe siècle
« Révolutions de l’animation à l’ère postmoderne »
Les entretiens de Po&sie : "Poésie et ruine"
Séminaire Valéry : Valéry et le cinéma
Les voies de la créolisation. Retour sur Edouard Glissant
Labyrinthe. Miniatures et expansions du labyrinthe dans la littérature et les arts
Traduction : politiques et stratégies de la glottopolitique
Quand l'interprétation s'invite dans la fiction II, XIXe-XXIe s.
Balzac présociologue (4e journée)
Leçon pratique d'Anthropologie Théâtrale
Rencontre philo 4/4 Jean LAUXEROIS: "Théâtre grec et philosophie : le site et le non-lieu"
François René de Chateaubriand-André Malraux : deux anti-destins face à l'histoire
Cortesia. Olhares e (re)invenções - Politesse. Regards et (ré)inventions
Rousseau 300: Nature, Self, and State
J. Rancière, conférence : La Politique de la fiction
Langue et littérature - repères identitaires en contexte européen