Fabula, la recherche en littérature (internet)

La Lettre de la Magdelaine de R. Klapka à propos de D. Rabaté

Internet

Information publiée le mardi 20 avril 2010 par Laurent Zimmermann


    La Lettre de la Magdelaine de Ronald Klapka datée du 20 avril 2010, intitulée Des vies à soi ?, comporte une lecture du nouvel ouvrage de Dominique Rabaté (Le Roman et le sens de la vie, José Corti, avril 2010), précédée par un retour sur le collectif dirigé par Sandra Laugier Éthique, littérature, vie humaine (PUF, 2006).

   Voici le texte de Ronald Klapka :

 

 

 

 

Sandra Laugier & alii, Éthique, littérature, vie humaine


Dominique Rabaté, Le Roman et le sens de la vie

 

 

   Iris Murdoch est citée à plusieurs reprises par Jacques Bouveresse dans son article La littérature, la connaissance et la philosophie morale dans le collectif Ethique, littérature, vie humaine, dirigé par Sandra Laugier aux Presses Universitaires de France (2006) [4] . Les lecteurs de la romancière anglaise n'auront pas de peine à la reconnaître dans les propos tenus, tandis que le recours tant à ses fictions [5] qu'à ses réflexions sur la littérature [6] s'impose dans le questionnement qui a conduit Sandra Laugier à réunir outre Jacques Bouveresse, Stanley Cavell, Monique Canto-Sperber, James Conant, Vincent Descombes, Cora Diamond, Élise Domenach, Emmanuel Halais, Martha Nussbaum, Layla Raid, Jean-Jacques Rosat [7]. En vue de suggérer « que la littérature, par l'éducation sensible qu'elle nous offre, définit une nouvelle forme d'attention à la vie humaine ordinaire avec la perception de ses détails et différences, la sensibilité au sens et à l'importance de ses moments. la lecture se révèle une véritable expérience, indissolublement intellectuelle et sensible : une « aventure de la personnalité » (Martha Nussbaum), qui transforme la nature de la pensée morale. »

   Un ensemble dans lequel Wittgenstein [8] s'avère figure tutélaire ; par exemple, Cora Diamond dans l'ouverture de la première partie :

   « Nous pouvons penser qu'il y a une pensée et un discours ayant pour sujet ce que la vie bonne est pour les êtres humains, ou quels principes d'action nous devons accepter, et l'éthique philosophique sera alors la philosophie de ce domaine de pensée et de discours. Mais vous n'êtes pas obligé de penser cela : et Wittgenstein rejette cette conception de l'éthique. Tout comme la logique n'est pas, pour Wittgenstein, un sujet particulier, avec son propre corps de vérités, mais pénètre toute pensée, l'éthique n'a pas de sujet particulier ; plutôt, un esprit éthique, une attitude envers le monde et la vie, peut pénétrer n'importe quelle pensée ou discours. »

 

 

***

 

 

   Dans son dernier ouvrage publié aux éditions José Corti [9], Dominique Rabaté n'est pas sans se référer aux très riches contributions du collectif dirigé par Sandra Laugier [10]. Et ce livre issu d'un séminaire universitaire franco-britannique [11] relève à l'évidence de la préoccupation signifiée par Cora Diamond.

   Toutefois, et l'on ne s'en étonnera guère, la préoccupation proprement littéraire est première. « Le sens de la vie », expression dont la quelconquerie n'échappera à personne, question qui tout à coup accapare Lili Briscoe dans Voyage au phare, donne à Dominique Rabaté de montrer en quoi le roman est le lieu où le questionnement trouve toute sans ampleur. Après avoir conduit sa réflexion à partir de l'intuition développée par Walter Benjamin dans Le Conteur — cela nous vaut de démêler Erlebnis et Erfahrung [12] — Dominique Rabaté, prolonge cette intuition selon laquelle le roman moderne exprime la recherche passionnée du sens de la vie pour des consciences séparées et solitaires, avec les lectures de La Mort d'Ivan Illitch de Tolstoï, et — j'indique une préférence [13] — de Voyage au Phare de Virginia Woolf.

   C'est dans ce qu'il qualifie d'épilogue, et qu'il intitule Le personnel et l'impersonnel, que l'auteur se fait très convaincant quant à ses vues sur la lecture (et par conséquent l'écriture) des oeuvres contemporaines : on n'anime pas impunément Modernités, et on ne contribue pas de même à un colloque appelé Le lecteur engagé [14] !

   J'y relève, outre des correctifs importants à des vues de Deleuze et Blanchot souvent insuffisamment questionnées, les quelques traits qui suivent :

   « Le roman semble, avec une plus nette intensité à l'époque moderne, se déployer dans l'espace ténu mais capital qui sépare le sens de la vie du sens d'une vie. Comme si l'un et l'autre, inextricablement liés, ne pouvaient plus se rejoindre ou se confondre. » (105)

   « Le plus intime, le plus impartageable gît dans l'exister intransitif qui est, cependant, le lot de tous. C'est de cela que le roman fait son combustible. C'est donc, à la fois, du sentiment d'une irréductible séparation et de la communauté de cette qualité impartageable que le roman fait sa matière. La mise en jeu du plus personnel débouche sur quelque chose qui touche fondamentalement à l'impersonnel. » (107)

   Beaux sujets de dissertation ! A propos de son ouvrage, Dominique Rabaté parle de petits livres qui peuvent aussi avoir des gestations lentes (p. 23). Gageons que celui est gros de réflexions ultérieures, comme celles qui ont mûri dans les essais précédents, qu'il s'agisse du Chaudron fêlé, de Poétiques de la voix, de Vers une littérature de l'épuisement, ou encore de son Louis-René des Forêts.

 

 

 

 

 

 

 

[4] Ethique, littérature, vie humaine, dirigé par Sandra Laugier aux Presses Universitaires de France 2006 ; l'article cité aux pp. 95-145, discute en particulier les thèses de Martha Nussbaum, évoque en dehors d'Iris Murdoch, James, la réception contemporaine de L'homme sans qualités etc. Il se clôt par un intéressant passage des Recherches philosophiques, l'amenant à conclure : 
« C'est justement parce que la littérature est probablement le moyen le plus approprié pour exprimer, sans les falsifier, l'indétermination et la complexité qui caractérisent la vie morale, qu'elle peut avoir quelque chose d'essentiel à nous apprendre dans ce domaine. Pour reprendre à nouveau une expression de Wittgenstein, elle peut nous apprendre à regarder et à voir - et à regarder et à voir beaucoup plus de choses que ne nous le permettrait à elle seule la vie réelle - là où nous sommes tentés un peu trop tôt et un peu trop vite de penser ». 
A mettre en regard avec ce propos de Roger Pouivet, dans le dossier consacré à Jean-Pierre Cometti, revue Il particolare, n° 6 :

« Dans telle ou telle pratique intellectuelle, il n'est pas facile de faire la part exacte de ce qui est simple habileté et de ce qui ressort des vertus intellectuelles. Mais ce n'est pas une raison pour nier leur différence. Elle concerne, je crois, ce dont Jean-Pierre Cometti parle en termes de « portée morale » de l'activité philosophique. La différence se situe dans la motivation intellectuelle. D'une part, celle qui a pour objet la pratique simplement habile, conforme à des modèles sociaux qui procurent une reconnaissance de nos pairs et parfois d'un public, que l'habileté intellectuelle à la fois agace et fascine. D'autre part, la motivation qui vise le perfectionnement de soi dans une activité dont l'objet nous confronte « à l'autorité d'une structure qui commande [le] respect », pour citer à nouveau Iris Murdoch. » Note : il s'agit de La souveraineté du bien, éditions de l'Éclat, 1994 : « si je fais l'apprentissage d'une langue, le russe par exemple, je me trouve confrontée à l'autorité d'une structure qui commande mon respect » , p. 108.

[5] Ainsi Claire Devarrieux cite A. S. Byatt dans Libération (10/02/99) : 
« Les romans d'Iris Murdoch sont les fables d'une culture démythologisée », a écrit A.S. Byatt. Comment se débrouiller dans un monde sans Dieu et sans Messie ? Qui les remplace ? C'est ce monde-là, peuplé d'intellectuels et d'artistes, qui est étudié dans la Tête coupée, les Cloches, la Mer, la Mer, l'Elève du philosophe, l'Apprenti du bien, ou le dernier traduit, le Chevalier vert. Une phrase du Prince noir (1973), dont le héros est un écrivain, peut servir d'épitaphe en même temps que de résumé : « Les efforts d'un homme pour créer, sa recherche de la sagesse et de la vérité, sont une histoire d'amour. » Iris Murdoch écrivain n'a pas d'autre histoire.

[6] Cf. Iris Murdoch, L'attention romanesque. Ecrits sur la philosophie et la littérature, traduit par Denis-Armand Canal, avant-propos de Georges Steiner, La Table ronde, collection “Contretemps”, 2005.
Patrick Goujon indiquait dans une recension de la revue Etvdes (2006/5 (Tome 404 ) : Héritière de l'idéalisme platonicien, discutant aussi bien Wittgenstein que Freud, I. Murdoch livre ses pages les plus suggestives sur Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre et Albert Camus, contemporains de ces articles. Dans la haine et dans l'amour qui s'emparent de leurs personnages, ils révèlent l'inquiétante difficulté du moi à se donner comme unité. C'est dans cette attention du roman à la conscience individuelle éclatée que I. Murdoch voyait la nouveauté métaphysique du roman, sortant de son ère morale, selon le mot de Merleau-Ponty à qui elle le reprend.

[7] Sommaire, significatif : Présentation par Sandra Laugier ; I — Littérature et connaissance morale : La littérature comme philosophie morale. La fêlure dans le cristal : La coupe d'or de James par Martha Nussbaum — Différences et distances morales par Cora Diamond — Connaissance morale et littérature par Jacques Bouveresse — Concepts moraux, connaissance morale par Sandra Laugier ; II — Expression morale et vie humaine : Justifier une vie ? par Monique Canto-Sperber — Descartes, Emerson, Poe par Stanley Cavell — Les mots justes pour le dire. Perfectionnisme moral et scepticisme chez Cavell par Elise Domenach — Wittgenstein, Dostoïevski et l'homme du souterrain par Layla Raid ; III — Exemples et modèles : Grandeur de l'homme moyen par Vincent Descombes — Education politique et art du roman par Jean-Jacques Rosat — L'aventure des Destructeurs par Emmanuelle Halais — Kafka en Floride par James Conant

[8] Un index eût été bienvenu. On en trouvera un à la fin de la seconde version de Créer de Paul Audi, chez Verdier, dans laquelle la réflexion « esth/éthique » ne manque pas d'appeler à Wittgenstein. A quelques autres aussi, et dans cet ouvrage où la littérature est aussi présente que la philosophie, je ferais ressortir du Livre deuxième : Métamorphoses de l'expression, le chapitre conclusif : De la re-fondation du sens, où s'inscrit fortement la référence à Merleau-Ponty (La Prose du monde), relu par Castoriadis, mais aussi les « questions profondes » d'un Benjamin Fondane (Baudelaire et l'expérience du gouffre), tandis qu'un énoncé de Manuel de Diéguez (Une histoire de l'intelligence, Fayard, 1986) en donne le point de départ :
« Tout créateur est une démonstration respirante du théorème de Gödel, qui dit qu'un système ne peut prétendre se fonder lui-même, et donc que toute création doit sortir de l'enclos des savoirs anciens. » (p. 446)

[9] Dominique Rabaté, Le Roman et le sens de la vie, éditions José Corti, 2010.

[10] Cf. « Je crois que ce qui constitue [le] domaine inépuisable [du roman] est une rêverie autour de l'idée d'une autre vie (celle que je pourrais avoir, celle qui me ramènera à accepter la mienne, celle qui me servira d'étalon sinon d'exemple). Cette rêverie implique un rapport spécifique entre le personnel et l'impersonnel, entre le singulier et le commun, entre ce qui dure et ce qui s'anéantit. Elle mène aux limites du langage et du monde (entendu comme espace de vie que je ne peux englober que par une fiction si je veux en apercevoir le sens). Ce faisant, le roman ne dit rien qui puisse être logiquement énoncé ; il n'énonce rien qui puisse se résumer à une recette, ou à une loi du bien vivre. Mais s'il n'a pas de sens à proprement parler, le roman a - comme l'a suggéré si puissamment Wittgenstein - une nécessité autre : il touche à la sphère éthique et esthétique de l'existence, il a partie liée avec des énoncés invérifiables mais essentiels dont il entretient en nous la complexité et la richesse. »
(p. 23, je souligne.)

[11] le premier exposé de certaines de ses thèses a été fait à l'occasion du séminaire intitulé « Une vie à soi. A Life of one's own », organisé entre les Universités de Bordeaux (dans le cadre du Centre de recherches sur les modernités littéraires, v. la revue Modernités) et d'Oxford, d'octobre 2004 à octobre 2005

[12] Cf. Ce que pointe Flaubert dans cet échange [ Il me manque « une vue bien arrêtée et bien étendue sur la vie » . Vous avez mille fois raison ! mais le moyen qu'il en soit autrement. Lettre à George Sand, fin décembre 1875], c'est justement l'impossibilité - situation nouvelle pour lui - du romancier à dominer la matière de l'existence dont il ne renonce pourtant pas à faire le tableau. Il n'est plus, selon la perspective de Walter Benjamin, un homme de bons conseils. Aucun dogme, aucune métaphysique ne peuvent le satisfaire. Il ne détient plus aucune position d'autorité, morale ou analytique. Il ne saurait le faire désormais, sauf à manquer à son art, sauf par usurpation. Il ne sait plus rien « arrêter » quant aux bonnes manières de vivre et d'habiter le monde. En termes benjaminiens, on pourrait dire qu'il n'a plus comme tâche la transmission d'une expérience (Erfarhung) qui donne de l'autorité, mais qu'il découvre l'abîme insondable et miroitant de l'expérience intérieure, de l'Erlebnis, comme ce qui est à la fois incommunicable et partageable, commun et incommensurable.

[13] Pour ce qui est de celle de Dominique Rabaté, je renvoie à cette première question : « Combien de temps croyez-vous que cela durera ? », p. 80, et sa réponse personnelle : « Je pourrai donc commencer par répondre de façon volontairement très personnelle et dire que, pour ma part, « cela » dure depuis vingt-cinq ans, que Voyage au phare me hante depuis tout ce temps. Je me souviens très exactement de ma première lecture du roman de Woolf, To the Lighthouse, lu en anglais, et des circonstances dans lesquelles je terminais, profondément ému, le dernier chapitre, sur une plage de Cape Cod en 1983. Ces vingt-cinq années n'ont pas effacé le bouleversement opéré par cette lecture, qui dure donc encore, et dont je m'étais secrètement promis de rendre compte un jour. La durée, c'est ainsi le laps de temps que l'on peut mettre pour réaliser quelque chose, pour l'atteindre enfin, si ce n'est pour véritablement l'accomplir comme on se l'était promis. Aussi bien« cela » dure depuis la première parution en 1927 de ce roman, que je tiens pour le plus beau et le plus émouvant de l'oeuvre de Virginia Woolf. » I think so.

[14] Cf. ce numéro de la revue Modernités.




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