

 Dans Libération du 16/11/9:
L'aura de Nabokov Critique Demain (17/11/9) sort en librairie «Laura», un inédit que l'auteur culte, disparu en 1977, voulait voir brûler.
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
L'ultime texte de l'écrivain Vladimir Nabokov sort demain en librairie aux Etats-Unis et en Grande Bretagne. La publication de Laura achève plus de trente ans d'atermoiements de ses héritiers, mais aussi de supputations des lecteurs et des spécialistes de son oeuvre sur le contenu et la valeur de ce texte inachevé.
Fallait-il le brûler, comme l'avait demandé Vladimir Nabokov avant sa mort ? Le voile se déchire sur une passionnante légende littéraire. Son fils unique, Dimitri, âgé de 75 ans aujourd'hui, aura finalement fait le pas décisif. Le 2 juillet 1977, l'auteur de Lolita meurt d'un oedème du poumon en Suisse. Il travaillait alors depuis près de deux ans à un dernier livre au Montreux Palace, où il s'était installé avec sa femme, Véra, au début des années 60. «Je prends un plaisir merveilleux à mon nouveau roman», écrivait-il à un ami début 1976. Sa discipline quotidienne est invariable. «Je me lève entre 6 et 7 et j'écris au crayon bien taillé, debout devant mon lutrin jusqu'à  9. […] Après le lunch, je me remets à ma seconde période de travail jusqu'au dîner»,racontait-il sur le plateau d'Apostrophes, le 30 mai 1975 à l'occasion de la publication d'Ada ou l'Ardeur.
Incinérateur. L'écrivain, né à Saint-Pétersbourg en 1899, émigré à la révolution, rédige le canevas de The Original of Laura sur des fiches bristol. Ce procédé d'écriture progressive fait que son legs posthume a la forme de fragments. A sa mort, sa femme et son fils découvrent 138 fiches liées à Laura. Ils décident de ne pas les détruire, comme le relate Dimitri Nabokov à l'Express en avril 1999 : «Sur son bureau, il nous a laissé un roman inachevé, avec cette consigne : nous devions, ma mère et moi, détruire tout ce qu'il n'avait pas pu terminer… Nous ne l'avons pas fait, évidemment.» Echo troublant aux circonstances dans lesquelles un autre de ses romans, Lolita, avait échappé au bûcher. En 1955, Nabokov part bille en tête le livrer à l'incinérateur de l'université de Cornell, aux Etats-Unis, où il enseignait. C'est Véra qui l'en empêchera.
Bonnes feuilles. Pendant toutes ces années, Laura dormait dans le coffre-fort d'une banque suisse. Jusqu'à ce que Dimitri Nabokov, dont la mère est morte en 1991, imagine enfin le publier en 2008. L'édition de cette centaine de pages paraît simultanément chez l'Américain Knopf/Random House et chez le Britannique Penguin. Dans son numéro de décembre, le magazine Playboy publie en exclusivité les bonnes feuilles. En France, la sortie du livre est prévue pour mars 2010 chez Gallimard, dans une traduction de Maurice Couturier. Que raconte donc Laura ? L'histoire d'un neurologue obèse et laid, Philip Wild, marié à Flora, une jeune femme infidèle qui lui rappelle Laura, un amour de jeunesse. Ses méditations concernent la nature de la mort et le suicide.
Avant sa parution, l'existence de ce texte alimentait les passions. Paru, il nourrira l'exégèse. Un colloque organisé le 26 février 2010 à l'université François-Rabelais de Tours l'a déjà programmé dans une journée intitulée «Lolita et The Original of Laura».
(1) lolita-laura.e-monsite.com
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L'inédit de Nabokov divise la critique
LE MONDE DES LIVRES | 03.12.09 | 10h25  •  Mis à jour le 03.12.09 | 10h25
Lorsque, sur son lit d'hôpital en 1976, Nabokov composait son dernier livre - The Original of Laura : Dying is Fun
-, il s'imaginait le lire à haute voix à un petit auditoire, dans un
jardin clos. Mais, dans ses carnets, il ajoutait aussi une note
curieuse à la postérité : "Peut-être en raison de mes quintes de
toux, l'histoire de ma pauvre Laura eut moins de succès avec mon
auditoire qu'elle en aura, je l'espère, avec des critiques intelligents
lorsqu'elle sera convenablement publiée."
Trente-trois années plus tard, alors que son fils Dmitri s'est décidé à ne pas brûler Laura, en dépit des injonctions de son père d'en détruire le manuscrit inachevé, David Gates, dans la "Book Review" du New York Times, répond ainsi au grand écrivain : "J'ai
bien compris : qui voudrait descendre Nabokov en flammes et être classé
comme "médiocre" sur la fameuse liste de ses ennemis, qu'il pourrait
toujours être en train d'allonger de l'autre côté ?"
"Dilemme moral"
Et, en effet, de nombreux critiques, dont la notoirement féroce Michiko Kakutani, du New York Times, ont publié des articles circonspects, largement descriptifs, et soucieux du fait qu'un roman inachevé ne pourrait être légitimement critiqué à l'aune d'une oeuvre polie et close sur elle-même. D'autres ont pris le parti de réfléchir surtout au "dilemme moral" que pose la publication de Laura - les uns, comme John Banville dans Bookforum, s'indignant d'une ligne narrative trop floue qui aurait dû empêcher la publication de ce "tremblement préliminaire d'un roman" ; les autres, comme le célèbre biographe Brian Boyd dans les pages du Financial Times, louant la beauté singulière des fragments de L'Original de Laura, qu'il compare au mythe d'Atalante et des pommes d'or, le narrateur s'élançant à toute vitesse d'un brillant éclair narratif à un autre. "Pour des siècles, annonce Boyd, je prédis que les chercheurs se concentreront sur le premier chapitre de Laura comme preuve des inventions à venir de la fiction."
Enfin, dans la critique (ou plutôt la "non-critique") la plus étrange, le romancier Martin Amis, fanatique de Nabokov, choisit, au cours d'un long article dans le Guardian, d'éviter presque entièrement le sujet. Il procède alors par insinuations, louant le Nabokov grand magicien de Lolita, attaquant violemment celui des derniers romans achevés, pour évoquer enfin en une ligne les quelques "scintillements d'un autre monde" de Laura, roman pourtant "dur d'oreille et au regard embué".
Quant à la réaction des lecteurs, les chiffres de vente ne sont pas encore officiels, mais il semblerait que le prix du livre (35 dollars - 30 euros) ait freiné les achats dans les librairies indépendantes, et que les grandes chaînes ne soient pas pressées de renouveler leurs stocks. Mais c'est de toute évidence sur le temps long de l'histoire littéraire que Knopf, l'éditeur américain de Laura, a misé. Pour sa part, Penguin, l'éditeur anglais, a saisi l'occasion pour republier l'ensemble de l'oeuvre dans un nouveau format attrayant, assorti de papillons imaginaires et flamboyants.
Lila Azam ZanganehArticle paru dans l'édition du 04.12.09
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