

Sur le blog de P. Assouline, en date du 6 mars 2010:
Y a-t-il quelqu'un dans la salle qui ait réussi à lire Finnegans Wake au-delà des premières pages ? Moi non plus. Sauf à avoir une conception assez extensive de l'incipit. Foin de nos complexes ! Voici venir une édition revue et corrigée pour les nuls ou à peu près qui devrait nous permettre de pénétrer davantage dans l'impénétrable texte réputé le plus musical, les plus ésotérique, le plus complexe, le plus baroque et le plus envoûtant des grandes aventures de l'expérimentation littéraire au XXème siècle. On peut avancer que c'est probablement le moins lu des livres-cultes, ce qui n'est pas le moindre de ses paradoxes. Après trente ans de travail sur les manuscrits (20 000 pages disséminées sur 60 carnets) et quelque 9000 “amendments” (modifications, rectifications) aussi mineurs que cruciaux, les universitaires Danis Rose et John O'Hanlon sont donc en mesure de présenter une version “lisible”. Plus “compréhensible“. Si l'un est un spécialiste de l'oeuvre de Joyce, l'autre est un mathématicien; mais après tout, Philippe Lavergne qui a travaillé vingt ans à sa traduction du livre pour Gallimard, n'est-il pas ingénieur informaticien ? Toutes choses qui n'auraient pas déplu à l'auteur, fortement influencé dans son travail de composition par la théorie des cycles de Vico. Il est toutefois permis de se demander si, une fois rétablies obscurités, ruptures syntaxiques et ponctuation chaotique, c'est encore du Joyce. Même si le tandem a aussi voulu réparer les “erreurs” dues à ses problèmes de vue. Jugez-en par le tout début :
“riverrun, past Eve and Adam's, from Swerve of shore to bend of bay, brings us by a commodius vicus of recirculation back to Howth Castle and Environs” (version originale)
“riverrun, past Eve and Adam's, from swerve of shore to bend a day, brings us by a commodious vicus of recirculation back to Howth Castle & Environs” (version amendée)
Ce néo-Finnegans Wake, qui paraît chez Houyhnhnm Press en édition de luxe (1000 exemplaires entre £250 et £750) avant d'être publié l'an prochain en format de poche par Penguin, se veut aussi emblématique du XXIème siècle que Ulysses le fut du XXème. On verra. Mais pour James Joyce, c'était tout vu, si le fantôme du quasi-aveugle en lui m'autorise le mot. N'avait-il pas prédit à sa parution en 1939 que son work in progress occuperait les critiques et les professeurs pendant les 300 ans à venir ? Je ne sais ce que vaudra cette nouvelle version, mais je sais déjà que l'édition en ligne de Finnegans Wake, où chaque mot ou presque est éclairé plutôt qu'expliqué (il suffit de cliquer dessus) est étourdissante. Et elle devient un enchantement lorsqu'on la lit tout en écoutant la voix de James Joyce lisant son texte… On comprend encore moins mais ça n'en est que plus envoûtant.
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