Fabula, la recherche en littérature (actu)

J.-Y. Tadié, De Proust à Dumas.

Parution livre

Information publiée le vendredi 8 septembre 2006 par Marc Escola (source : Livre reçu (Gallimard))


Jean-Yves TADIÉ

De Proust à Dumas

Gallimard, 2006

394 p.

ISBN: 2070781062

Spécialiste reconnu de Proust, mais aussi admirateur passionné d'Alexandre Dumas et de Jules Verne, amateur de musique en général et d'opéra en particulier, cinéphile de longue date, grand lecteur, grand voyageur, Jean-Yves Tadié n'a cessé d'écrire depuis ses vingt ans. Cet ensemble constitue une véritable autobiographie intellectuelle d'un homme curieux de tout, qui réussit à concilier en sa personne et sous sa plume ces trois figures souvent adverses que sont l'universitaire, l'écrivain et le critique. On lira ici des études sur Dumas et Proust, qui se complètent et se ressemblent par l'attrait des grandes sagas, du romanesque et du temps. D'autres essais s'interrogent sur les rapports entre littérature et musique. D'autres enfin n'ont pour but que de montrer l'évolution des goûts de l'auteur, pour qui la critique est moins une science qu'un art, de 1960 à nos jours.



LIVRE EN ATTENTE DE RÉDATEUR POUR COMPTE RENDU DANS ACTA FABULA.

AVANT-PROPOS

 

Il y a des enfants de la balle. Nous sommes des enfants de la plume, qui écrivons, lisons, vivons des livres. Si loin que je remonte dans le temps, je me vois un livre à la main  On ne trouvera rien ici sur Babar, Bécassine, La famille Fenouillard, Le Tour de France par deux enfants. Ils ont pourtant.été la première couche du vernis qui fait l’épaisseur d’une culture—et qui n’en a pas ? J’ai vu disparaître, à la suite de catastrophes, la bibliothèque familiale, au milieu de laquelle nous vivions. Je revois cet instant cruel, et aussi la joie de la voir peu à peu reconsituée. Adolescent, je pensais, à raison d’un ou deux volumes par jour, pouvoir tout lire, peu conscient qu’un livre en cachait cent autres, tant celui que je lisais me paraissait unique. C’est ainsi qu’entre treize et seize ans je découvris Malraux, Mallarmé, Proust, avec une passion telle que j’ai à peine besoin de les relire.  :

La littérature ne racontait pas seulement une histoire passionnante et toujours recommencée, comme dans une assemblée populaire, de la Grèce à mai 1968, où les orateurs se levaient à tour de rôle pour prendre la parole. Elle créait sans cesse des images et des sons nouveaux. Au même âge,dans la musique et le cinéma la même chose que dans les textes,  j’éprouvais  un enchantement dont la vie parfois me privait, une solitude repeuplée.

Ecrire sur les écrivains était naturel aux lycéens Remettre sa dissertation bimensuelle, c’était déjà faire de la critique littéraire. Chaque fois que j’ai rédigé un article, j’ai remis mon devoir, qui était devenu un plaisir. Je libérais aussi ce trop plein de langage produit en moi par la lecture :  transposer en d’autres mots ceux de l’auteur, c’est le traduire pour soi et pour les autres. A cette opération seuls les grands écrivains résistent, parce qu’ils sont seuls à l’appeler. Mallarmé m’avait montré pourquoi un grand artiste était naturellement obscur :  une pluralité de significations se cache dans un énoncé qui , dans la vie courante , est univoque. Il pensait aussi qu’un grand artiste mesure sa condition finie à un infini qui le dépasse : secret, mystère, non dit, indicible, profondeur, les écrivains que nous aimons les cachent et le critique s’efforce d’apporter un peu de lumière dans cette nuit.

On peut s’étonner à première vue qu’il faille redoubler un texte –alors qu’il s’agit d’exprimer ce qu’il ne dit pas. La musique, le cinéma répondent directement à cette interrogation. Rendre compte d’une partition, ou d’un film, c’est manifester par des mots ce qui a été pensé, senti, exprimé et construit  sans eux. La critique pratiquée par les écrivains—au XXe siècle la plupart le font—reconstitue en une synthèse rapide l’objet premier : elle produit une œuvre d’art : le Wagner de Baudelaire, le Flaubert de Proust, le Proust de Cocteau. La critique des journaux, des revues, de l’université ne se donne plus comme objet d’art, soit qu’elle propose  une rapide incitation à lire (plus rarement à ne pas lire), soit qu’elle montre en détail comment et pourquoi une œuvre a été faite.

Il peut y avoir une critique sans passion : la plus belle, pourtant, naît d’un combat : Clio, Contre Sainte-Beuve, Le Degré zéro de l’écriture.  Léo Spitzer en faisait un principe de ses Etudes de style . Ne donnons pas à nos lecteurs, à nos élèves, l’impression que nous n’aimons ni ce que nous faisons ni  ce dont nous parlons. Ne soyons pas, comme disent les Anglais, des poissons froids.  Une passion s’incarne dans une méthode ; quand je suis venu à la littérature, personne n’en avait ; maintenant, personne n’en a plus Entre les deux, l’obsession scientifique des années soixante-dix, l’espoir qu’une science de la littérature en donnerait le secret par des techniques empruntées aux sciences humaines.

J’avais forgé mes instruments d’analyse  grâce aux esthéticiens de la première moitié du XXe siècle, de Wölfflin à Focillon—en littérature de Valéry à Malraux.Ce que je voulais faire à propos de Proust, dans un livre, Proust et le roman , qui m’a occupé dix ans, c’était montrer comment , par quels moyens techniques, celui qu’on présentait encore dans les années cinquante comme un psychologue avait fabriqué, monté pièce à pièce, son roman.

Cette enquête, je l’ai étendue ensuit e à de grands ensembles qui souffraient moins qu’un individu , du rapprochement avec l’auteur d’A la recherche du temps perdu. J’ai alors reconstitué deux objets, deux ensembles alors méconnus, le récit poétique, le roman d’aventures. Ces questions de genre me passionnaient : je les ai retrouvées encore à propos de la critique au XXe siècle et du roman. Il s’agissait toujours de raconter l’histoire des formes.

Et pourquoi pas l’histoire d’un homme ? Marcel Proust par exemple ? au moment où on note, dans les publications savantes, à l’université, dans les thèses de doctorat, un retour au positivisme, du détail pour lui-même, de l’érudition pure, le pari était d’arracher un sens aux faits, à tous les faits. « Qu’est-ce que cela veut dire ? De quoi s’agit-il ?» répétait Foch. Dans la biographie, ou le portrait, tels que je les conçois, tout détail renvoie à un ensemble, à une totalité. L’œuvre vit et palpite à chaque moment de l’existence de l’artiste. I tanti palpiti, le cœur révélateur d’Edgar Poe, l’agonie du prince André où Tolstoï et Prokofiev ont caché leur peur de la mort.

Tout s’interprète. De là vient la grandeur, ou au moins la mission , de la critique. Art secondaire, qu’on ne peut, hélas !, mettre à la place de l’œuvre première, comme Barthes et ses amis en avaient rêvé, art indispensable, comme le prouve son origine, qui remonte à la Grèce antique. Comme M. Jourdain, tout le monde en fait sans le savoir. Supprimons-la : notre chance d’arriver à la vérité disparaît. Les œuvres garderont à jamais leur secret, dans le vertige sans fin de la sensation pure. J’ai, étudiant, entendu un camarader, à l’intérieur de la Chapelle Sixtine, demander : »Qu’est-ce qu’il y a à voir ici ? ». Donner une voix, donner à voir, c’est ce dont il s’agit. En retrouvant les idées sous les mots, nous avons l’impression de pénétrer le sens du monde.





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