

Auteur du Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig est l'un des commissaires de l'exposition «Chefs-d'oeuvre» au Centre Pompidou-Metz pour la partie littéraire. LE FIGARO. - Y a-t-il encore des critères objectifs permettant d'établir que tel roman du XXe siècle est un chef-d'oeuvre?
Charles Dantzig.- L'idée rassurante que les gens se font du chef-d'oeuvre, parce qu'elle veut dire qu'eux-mêmes, «s'ils voulaient», pourraient en produire un, c'est qu'il suffit d'appliquer des règles. En France, il y a eu des critères admis pour le chef-d'oeuvre. C'étaient des critères de forme. «Tragédie en cinq actes et en vers», par exemple. Seulement, ça pouvait vouloir dire Racine, mais ça pouvait aussi vouloir dire Campistron. En les étudiant, on remarque que les chefs-d'oeuvre littéraires ressemblent rarement à ce qui les a précédés. Si je prends des oeuvres aussi diverses que le Richard III de Shakespeare, Une saison en enfer, de Rimbaud, Les Poésies d'Alvaro de Campos, de Pessoa, ou l'Ulysse, de Joyce, ils n'ont pas de modèle. Je dirais que le chef-d'oeuvre est un excellent livre qui crée lui-même ses critères de réussite. Un chef-d'oeuvre a toujours l'air d'une espèce de miracle, et voilà pourquoi on les admire tant. Joyce montre d'ailleurs la différence entre le génie et le génial. Dans Ulysse, il a du génie, dans Finnegans Wake, il a le genre génial. L'un est un chef-d'oeuvre, l'autre… Ne pourrait-on pas dire qu'Ulysse est un chef-d'oeuvre réussi et Finnegans Wake, avec sa tentative vaine de créer une langue nouvelle, un chef-d'oeuvre raté? Or, un chef-d'oeuvre raté, c'est beaucoup mieux qu'un petit roman réussi. Il faut le faire, de réussir un chef-d'oeuvre raté. On pourrait en établir la liste. Ils n'ont pas eu moins d'influence que les autres.
Quel est selon vous le chef-d'oeuvre littéraire du XXe siècle?
Les chefs-d'oeuvre absolus, ça n'existe que chez les admirateurs délirants des dictatures. Il y en a eu pour qualifier de tels les écrits de Lénine, de Mao, du sous-commandant Marcos -il a disparu, celui-là, vous voyez qu'en littérature ce ne sont pas toujours les violents qui l'emportent. Au XXe siècle, pour sortir des évidences comme Proust, je mentionnerais le théâtre de Tennessee Williams, les poèmes d'Allen Ginsberg, les nouvelles de Mishima, sans parler d'autres grands livres encore si peu connus que je me ferais traiter d'excentrique à les qualifier de chefs-d'oeuvre. L'important, ce sont les chefs-d'oeuvre à venir.
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