

La RAL,M, Revue d'Art et de Littérature, Musique, va consacrer un
numéro au sujet "Homosexualité(s) et littérature". Tous ceux que ce
sujet inspire peuvent proposer un texte, qu'il s'agisse de fiction, de
poésie, de réflexions. La Revue se réserve toutefois le droit d'opérer une sélection
parmi les textes proposés.
La Revue d'Art et de Littérature, Musique à laquelle collaborent des
universitaires n'est pas une revue universitaire. C'est avant tout une
revue qui
paraît sur Internet et offre un espace d'expression aux amateurs d'art,
littérature et musique. Si le sujet rencontre du succès, une
publication papier est envisagée. Voici le texte de l'appel à
contributions. Les textes sont à envoyer au directeur de la revue
Patrick Cintas: patrickcintas@lechasseurabstrait.com
Dernier numéro de la revue en ligne:
http://www.lechasseurabstrait.com/revue/spip.php?page=sommaire
CAHIERS DE LA RAL,M nº 10 Homosexualité(s) et littérature
Appel à contribution
De même que les auteurs de la Renaissance ironisaient volontiers sur
les ténèbres du Moyen-Âge , nombreux sont les jeunes homosexuel(le)s,
en ce début du vingt-et-unième siècle, qui, lorsqu'ils ou elles ne sont
pas familiers de l'histoire littéraire, ont tendance à considérer le
passé comme un énorme trou noir et à situer au XXème siècle l'émergence
de l'homosexualité[1] en littérature, le XXème siècle devenant à sa
manière leur « siècle des Lumières ».
A y regarder de plus près pourtant, bien que passée obstinément sous
silence par tous les manuels scolaires se targuant de présenter la
littérature des classiques grecs à nos jours, l'homosexualité est
présente dans les textes dès l'Antiquité. Si Le Banquet de Platon et le
Satyricon de Pétrone comptent parmi les oeuvres les plus connues, il
conviendrait, certes au mépris des frontières entre genres littéraires,
de faire figurer à leurs côtés les Epigrammes érotiques de Martial.
Plus tard, en Occident, il faudrait ajouter, entre autres, les poèmes
homosexuels de François Villon (1431-1463). Ce que l'on ignore souvent,
c'est la multitude de poètes du domaine juif et arabo-musulman inspirés
par la beauté des garçons. Abou Nawas au IXème siècle (Le vin, le vent,
la vie) est sans doute le nom le plus connu mais c'est surtout au XIème
siècle que l'on assiste dans la poésie galante andalouse de langue
arabe à une éclosion du genre et au XIIème siècle que les poètes juifs
dans l'Espagne chrétienne puisent aux mêmes sources esthétiques, le
plus célèbre d'entre eux étant peut-être Abraham ibn Ezra Judas Halévy.
Il était difficile d'être exhaustif pour le Moyen-Âge, cela devient
parfaitement impossible pour les siècles suivants. On peut citer parmi
les écrivains homosexuels l'Anglais Christopher Marlowe (Edouard II)
(XVIème siècle), le Français Théophile de Viau (XVIIème siècle), forcé
de se convertir au catholicisme et de vivre caché en raison de ses
moeurs. Au XVIIIème siècle, le libertinage n'est pas l'apanage des
hétérosexuels. La revendication de la liberté de la chair ignore
souvent la différence des sexes, ce qui se reflète à la fois chez Sade
mais aussi dans les écrits anonymes réunis par Patrick Cardon (Bordel
apostolique, 1790[2] et Les Enfans de Sodome à l'Assemblée Nationale,
1790[3]). Au XIXème siècle, les personnages littéraires homosexuels –
encore rares – ne sont pas l'apanage d'écrivains homosexuels, que l'on
songe à Vautrin chez Balzac ou aux lesbiennes de Baudelaire, toutefois
les penchants homosexuels d'écrivains comme Oscar Wilde ou Verlaine ne
sont un mystère pour personne. Si les écrivains homosexuels masculins
du XXème siècle sont suffisamment connus pour que nous n'ayons pas à
les énumérer, profitons-en pour souligner ici le développement durant
ce siècle d'une littérature lesbienne avec Natalie Barney, Radclyffe
Hall, Vita Sackville West et plus tard Violette Leduc, Geneviève
Pastre, Jocelyne François et bien d'autres encore.
Ce qui est nouveau au XXème siècle, ce n'est donc pas la présence de
l'homosexualité dans la littérature mais l'évolution du regard porté
dans la littérature sur l'homosexualité. L'homosexuel n'est plus
systématiquement réduit à ses rôles classiques de débauché, de démon ou
de victime. Son orientation sexuelle ne prête plus également forcément
à rire comme dans les pièces de Plaute ou chez le personnage
caricatural de Charlus. La fascination-répulsion inspirée par
l'homosexuel comme Vautrin ou Dorian Gray s'estompe peu à peu.
Toutefois, ce qui est à proprement parler révolutionnaire, c'est
surtout l'émergence d'une « littérature homosexuelle » se revendiquant
comme telle, s'affirmant avec fierté, écrite par des hommes et des
femmes ayant fait de leur « différence » ou de leur « sensibilité » la
matière, parfois unique, de leur écriture. Dans le sillage de cette
littérature sont nées des librairies destinées avant tout à ceux qui se
nomment aujourd'hui « gays », lesbiennes », « bi » ou « transgenres –
citons à Paris Les mots à la bouche ou plus récemment Blue Book –
tandis que des maisons d'édition décidaient de s'emparer du créneau en
créant un segment (« rayon gay » chez Balland[4]) ou en se dédiant
exclusivement à la littérature homosexuelle( éditions Rosa Winkel en
Allemagne , Editions gaies et lesbiennes à Paris ou encore H&O à
Montpellier).
Cette libération de la parole homosexuelle dans l'écriture a fait
surgir un certain nombre de questions à bien des égards stimulantes
pour une réflexion plus générale sur la littérature. Alors qu'on ne
laisse pas de s'interroger sur l'utilité de la littérature ou plus
souvent de désespérer de sa capacité à changer la face du monde, la
littérature homosexuelle n'offre-t-elle pas précisément l'exemple d'une
influence possible de l'écriture sur l'évolution de la société ? C'est,
en effet, le film[5] tiré du roman de Roger Peyrefitte, Les Amitiés
particulières (1943), qui réunit le 21 janvier 1975 devant l'émission
Les dossiers de l'écran 19 millions de spectateurs. L'historien Paul
Veyne relate avoir entendu le lendemain dans son village du Vaucluse :
« Ils ont dit à la télévision que c'était [l'homosexualité] permis
»[6]. En Allemagne, un rôle analogue revint au roman d'Alexander
Ziegler, Die Konsequenz (1975), porté à l'écran et diffusé en novembre
1977. Le film, bien que partiellement censuré – et non diffusé par la
télévision bavaroise – eut un écho retentissant, fit de l'homosexualité
un sujet de société et offrit à des milliers d'individus l'occasion de
rompre le silence. Certes, ce fut la télévision qui permit de toucher
des millions d'Allemands et de Français mais dans les deux cas, ce fut
la finesse littéraire de deux écrivains, Roger Peyrefitte et Alexander
Ziegler, qui fit vibrer la corde sensible des téléspectateurs. Il
convient bien sûr de ne pas verser dans la naïveté et de ne pas oublier
que l'homophobie n'a pas disparu. On peut toutefois légitimement
supposer qu'elle est aujourd'hui, dans les sociétés occidentales,
devenue l'expression d'un discours minoritaire mais néanmoins violent.
Si la libération de la parole homosexuelle a pu faciliter l'acceptation
sociale des gays et lesbiennes, la littérature homosexuelle, elle,
semble aujourd'hui prisonnière de multiples questions – à commencer par
celle de sa définition. Qu'est ce que la « littérature homosexuelle » ?
Une littérature écrite par des homosexuel(le)s ? A propos des
homosexuel(le)s ? Destinée aux homosexuel(le)s ?
Renaud Camus avait fait jadis sensation en publiant Tricks (1979),
récit circonstancié d'aventures sexuelles sans lendemain – et souvent
sans paroles – illustrant un certain mode de vie homosexuel faisant de
la consommation frénétique des corps un art de vivre. Il ne fait pas de
doute que cet ouvrage qui a fait date puisse être considéré comme un
exemple de « littérature homosexuelle » dans la seconde moitié du XXème
siècle car répondant à tous les critères que nous avons suggérés
(auteur homosexuel, sujet homosexuel, public homosexuel). Toutefois,
lorsque ce même Renaud Camus publie aujourd'hui année après année son
journal fait de récits de voyages, de notes de lectures et de
considérations sur la marche du monde, journal dans lequel la place
accordée à la sexualité est devenue infime, s'agit-il encore, parce que
l'auteur se revendique comme homosexuel, de « littérature homosexuelle
» ?
Au-delà de la définition d'une « littérature homosexuelle », qu'en
est-il de la question d'une « écriture homosexuelle » qui, comme la
question d'une « écriture féminine », a tout spécialement intéressé les
féministes et les lesbiennes dans les années 60/70. Simone de Beauvoir
s'est montrée hostile à l'exaltation d'une spécificité féminine. Mona
Ozouf semble avoir de manière assez convaincante tordu le cou à l'idée
d'une écriture féminine dans Les mots des femmes, essai sur la
singularité française( Fayard 1995). Pour autant Frédéric Martel a-t-il
raison dans Le rose et le noir. Les homosexuels en France depuis 1968
de porter ce jugement apparemment définitif : « Les tentatives
expérimentales, chez les homosexuels masculins et féminins, se sont
donc enlisées, l'originalité sombrant dans la confidentialité. […]
L'écriture qui se voulait « tout autre » est devenue simplement « tout
opaque ».[7] Certes, certaines créations n'ont pas fait florès. Les
tentatives des lesbiennes américaines visant à féminiser la langue, à
remplacer « woman » par « womon » ou « history » par « herstory », afin
d'éviter toute connotation masculine, ont vite versé dans le ridicule
mais est-ce à dire que toute recherche sur une « écriture homosexuelle
» est définitivement enterrée ?
Il conviendrait ici de se tourner vers les « études gay et lesbiennes »
(lesbian and gay studies) car c'est là l'un des autres prodiges des
rapports entre homosexualité et littérature au XXème siècle. Tout
autant – et peut-être davantage encore que d'oeuvres de fiction –
l'homosexualité a suscité au cours du siècle dernier une abondante
réflexion théorique dont les lesbian and gay studies apparaissent comme
le meilleur exemple. Parmi les textes qui ont ouvert la voie à ces
recherches universitaires, initialement aux Etats-Unis, il faut noter
les articles de Gayle Rubin[8] et le livre d'Eve Kosofsky Sedgwick,
Between Men. English literature and Male Homosexual Desire[9](1985).
Même si aujourd'hui ces recherches sont toujours majoritairement
concentrées aux Etats-Unis, elles se sont étendues à l'Europe et se
sont développées timidement en France comme en témoigne l'ouverture en
1998 du séminaire « Sociologie des homosexualités » par Françoise
Gaspard et Didier Eribon à L'Ecole des hautes études en sciences
sociales. Ainsi donc, aujourd'hui en France, l'homosexualité a droit de
cité à l'université et n'est plus cantonnée dans le champ de la
psychologie.
S'il convient – à moins d'être conservateur et de vouloir liquider
l'héritage de mai 68 – de se réjouir de la libéralisation des moeurs et
de la plus large acceptation – faut-il aller jusqu'à parler de «
banalisation » ? – de l'homosexualité, n'existe-t-il pas dans le même
temps le danger rampant d'un désintérêt croissant pour tout un pan
d'une littérature homosexuelle aujourd'hui considérée comme désuète car
appartenant à un passé révolu, tout au plus capable de susciter une
curiosité d'antiquaire ? Les écrivains comme Julien Green (1900-1998)
tiraillés entre la foi et la chair, les récits de tourments intérieurs
sur fond de séminaire comme le Gerardo Laïn (1967) de Michel del
Castillo ou les tribulations d'Alexis dans Alexis ou le traité du vain
combat (1929) de Marguerite Yourcenar sont-ils encore susceptibles de
trouver un public tant cet univers de scrupules, de masochisme moral,
de culpabilité écrasante et de reniement de soi semble aujourd'hui daté
?
Une autre question est celle de la possibilité de la survie de la
dimension subversive longtemps rattachée à l'homosexualité et à la
littérature homosexuelle. En effet, la subversion homosexuelle ne se
dilue-t-elle pas dans l'acceptation de l'homosexualité ? Dans Le rapt
de Ganymède, Dominique Fernandez, pessimiste, note : « C'est une loi à
établir, que toute dédramatisation dans le domaine moral supprime des
sujets de roman et fait s'effondrer un pan de la culture. Ce qui est
souhaitable du point de vue civique est désastreux du point de vue
littéraire. [...] C'est une aventure qui laisse tout bête et interdit,
que de se retrouver bénéficiaire d'un non-lieu [...] quand on a cru
être un rebelle. Telle est la situation faite aux homosexuels
aujourd'hui. »[10] Et force est de constater que la banalisation de
l'homosexualité a entraîné dans son sillage la disparition littéraire
de cette homosexualité « noire » qui conférait aux romans de Genet ou
de Pasolini leurs relents de soufre. On chercherait aujourd'hui
vainement ces ambiances de bars interlopes et d'hôtels borgnes dont la
décrépitude est une incitation à la débauche. Disparus ces lieux où le
désir était décuplé par le danger. Finies les rencontre entre les
brutes et les truands des coeurs dans les bars à matelots ou aux abords
de la Stazione Termini romaine, dans l'attente de ces ragazzi qui vous
conduisaient de manière imprévisible au septième ciel ou au dernier des
cercles de l'enfer. Dans ces romans, l'homosexuel était le ver dans le
fruit de la société, le facteur de désordre, celui qui menaçait les
fondements de l'édifice social, qui démasquait souvent aussi les
penchants inavouables cadenassés sous le mythe du bon père de famille.
Le bourgeois homosexuel était par amour pour les beaux yeux d'un gigolo
prêt à se damner et à fouler aux pieds les valeurs de sa caste.
Dominique Fernandez trouve des accents vibrants pour évoquer cette
dimension subversive de l'homosexualité : « L'homosexualité n'a un rôle
à jouer dans l'histoire générale de la culture que pour la fonction
symbolique qu'elle exerce : comme refus de la normalité (mais pas
seulement de la normalité sexuelle), comme choix de la marginalité
(mais pas seulement de la marginalité sexuelle). […] Mis au ban de la
société, l'homosexuel est en mesure de la critiquer, d'en dénoncer les
travers, les vices, les ridicules, ou simplement d'en démonter les
rouages avec une lucidité refusée à ceux que l'ordre en place avantage.
[...] C'est toujours à un minoritaire que revient le rôle de révéler
l'étroitesse et la bassesse de l'opinion dominante. »[11]. A en croire
l'écrivain, si l'homosexualité a perdu cette fonction, c'est parce
qu'elle est devenue politiquement correcte : « L'homosexuel est donc un
héros type de roman ; mais à condition de ne pas accepter la liberté
érotique que lui concède aujourd'hui le relâchement des moeurs, à
condition de ne pas se laisser prendre au piège de la tolérance et de
l'assimilation. [...] »[12].
C'est là que le bât blesse. Les homosexuels ne se sont pas aperçus du
tribut à payer à la normalité. La société les a acceptés à la condition
sous-entendue qu'ils devinssent fréquentables, ce qui exigeait d'eux
implicitement de renoncer à tout ce qui pouvait choquer. Le
politiquement correct accepte la différence mais pas la « perversion ».
Exit donc tout un pan de la littérature homosexuelle subversive qui
vantait les amours impubères et faisait l'éloge des culottes courtes.
Gabriel Matzneff auteur des Moins de 16 ans ferait scandale
aujourd'hui. Et il apparaîtrait désormais proprement impensable de
publier Tony Duvert qui reçut pourtant en 1973 le prix Médicis pour
Paysage de fantaisie, éloge des relations entre un adulte et des
enfants. Plus inimaginable encore aujourd'hui, son ouvrage Le Bon sexe
illustré (1974), émaillé de photos de garçons en érection, fut salué
comme une courageuse attaque contre les non-dits dans l'éducation
sexuelle occidentale. Il y a également fort à parier que René Scherer
ne trouverait plus aujourd'hui éditeur pour son Emile perverti (1974)
et que le Roi des aulnes (1970) de Michel Tournier susciterait les plus
vives réserves, attendu que son héros Abel Tiffauges se repaît en
écoutant les enregistrements des gazouillis des cours de récréation et
en contemplant les photos de sorties d'école. Est-ce à dire que toute
dimension subversive a disparu de la littérature homosexuelle
contemporaine ? Peut-être la subversion s'est-elle simplement déplacée
? N'est-elle pas à chercher aujourd'hui du côté d'un Erik Rémès, auteur
de Je bande donc je suis qui, la même année que Guillaume Dustan dans
Nicolas Pages (1999), faisait l'apologie du bareback, à savoir des
relations sexuelles non protégées en pleine épidémie de sida, mettant
en scène des contaminations tantôt imposées tantôt librement
consenties. Rémès a poursuivi dans cette veine sulfureuse avec Serial
fucker : journal d'un barebacker (Blanche, 2003), suscitant des
contre-attaques parfois violentes de l'association Act up de lutte
contre le sida. Dans Serial Fucker, Rémès n'hésite pas à narrer par le
détail le meilleur moyen de contaminer son partenaire à son insu : «
Pour plomber quelqu'un, c'est également très simple. Il suffit d'un peu
de doigté (...). On retire discrètement la capote pendant la baise. On
fait semblant de la mettre. Des plombeurs crèvent préalablement les
capotes avec une aiguille, etc. »[…] « J'ai plombé une actupienne[13],
tralalalaire, tralalala […] »[14]. Quel que soit le jugement que l'on
porte sur les pratiques énoncées, force est de constater que la
littérature homosexuelle d'Erik Rémès est doublement subversive dans la
mesure où elle va à l'encontre des repères moraux de la société mais
d'une partie de la communauté homosexuelle elle-même. Dans un autre
registre, on retrouve aussi dans l'oeuvre de l'Autrichien Josef Winkler
(né en 1953) la dimension subversive de l'homosexualité. Dans une
Autriche catholique et bien-pensante, Winkler a fait d'un roman
largement autobiographique (Le serf, 1987) un immense blasphème. Il s'y
décrit s'introduisant dans l'anus sa bougie de communiant, y compare
aux hosties le sperme de ses amants qui se fige sur sa langue et à
chaque fois qu'il s'agenouille devant la braguette d'un prostitué
maghrébin lui reviennent en mémoire les génuflexions de l'enfant de
choeur qu'il fut jadis.
Toutefois force est de constater, qu'abstraction faite de ces «
monstres », la littérature homosexuelle aujourd'hui est bien aseptisée.
A force d'avoir voulu singer le mode de vie hétérosexuel et caressé le
rêve du bonheur tranquille à deux avec un chien dans un pavillon de
banlieue – ou un loft citadin pour les plus fortunés – les homosexuels
n'ont-ils pas fini par s'engluer dans la production d'une littérature
qui n'est que la copie conforme voire la pâle copie de la littérature
hétérosexuelle ? Partout ce sont les mêmes poncifs, des histoires de
rencontres tantôt heureuses tantôt malheureuses, puis vient le temps où
l'on se met en ménage, s'ensuit presque inévitablement le thème de
l'ennui conjugal, avec son cortège d'infidélités occasionnelles et
d'états d'âme alimentant des conversations téléphoniques interminables
qui permettent de noircir aisément bien des pages. Et qui va promener
le chien ? (1996) de Stephen Mc Cauley nous paraît être une
interrogation caractéristique de ce genre de littérature où homosexuels
et hétérosexuels sont interchangeables – ce qui n'enlève rien aux
qualités de l'auteur à qui il faut reconnaître un sens de l'humour
certain. Dans ces romans, on ne revendique plus le droit à la
différence mais au contraire l'assimilation au mode de vie et aux
préoccupations des hétérosexuels. Mc Cauley, lui-même, revendique cette
neutralité dans le choix et le traitement des sujets : « « J'écris des
romans, souligne-t-il. Les sujets m'intéressent d'abord et avant tout.
Je ne tourne pas nécessairement autour d'intérêts gays. Mes thèmes sont
plutôt universels, je crois. »[15]
Dominique Fernandez porte sur cette évolution un regard sévère : «
Depuis la « libération » des moeurs, parmi le foisonnement des romans à
sujet homosexuel[16], on en trouverait peu qui fortifient d'un apport
vraiment enrichissant l'édifice de la « culture homosexuelle » élevée
pendant le siècle de la honte et de la clandestinité [...] Quel style
est venu remplacer le style du malaise ? Depuis que la fierté ou tout
simplement le bonheur d'être ce qu'il est a remplacé chez l'homosexuel
le sentiment de culpabilité et de détresse, on ne voit pas que la joie
de vivre ait donné naissance à une écriture originale. »[17] Cette
critique qui fait du sentiment de culpabilité et de détresse le terreau
fertile de la littérature homosexuelle nous conduit à une autre
interrogation. Si l'on entre dans cette logique qui veut que l'amour
heureux n'ait pas d'histoire, que l'on ne fasse pas de littérature avec
des bons sentiments et que les plus grandes oeuvres soient nées du
statut de paria de leur auteur ou de leurs personnages, quel a été
l'apport du sida à la littérature homosexuelle ? En effet, alors que
tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes – et donc
qu'implicitement la qualité littéraire ne pouvait que décliner – les
homosexuels ont retrouvé avec une brutalité inouïe leur statut de
pestiféré. Ils étaient à nouveau ceux sur qui le malheur fondait et par
qui le malheur arrivait. Les malades étaient mis à l'isolement et l'on
ressortait les masques des temps de la peste. Est-ce à dire que le sida
– à travers les oeuvres d'Hervé Guibert, d'Edmund White ou de Michael
Cunningham, pour ne citer que quelques exemples – a eu une influence
paradoxalement « vivifiante » sur la littérature homosexuelle ? La
question reste ouverte.
Si le sida n'a guère été une source d'inspiration que pour la
littérature homosexuelle occidentale, il convient, au-delà de ce sujet,
de ne pas oublier que la littérature homosexuelle du XXème siècle est
bien plus large que la littérature européenne et nord-américaine, bien
plus vaste mais ô combien méconnue. En Europe même, bien des noms comme
ceux de Mario Wirz, d'Alexander Ziegler ou d'Aldo Busi ne sont guère
connus au-delà des frontières de leur propre pays. Chacun a déjà
entendu bien sûr le nom de Mishima mais qui connaît des nouvellistes et
romanciers israéliens comme Yotam Reuveny (Du sang sur les blés, 2001)
ou Yossi Avni (Le jardin des arbres morts, 1995)[18], le Tunisien Eyet
Chékib-Djaziri ( Un Poisson sur la balançoire (1997) et sa suite Une
Promesse de douleur et de sang,1998) ou encore les mangas japonais
homosexuels de Minami Ozaki comme Zetsuai 1989, paradoxalement très
populaires auprès d'un public féminin ? Et surtout, que sait-on de
l'existence hypothétique d'une littérature homosexuelle nécessairement
clandestine dans ces pays islamiques où, comme en Iran, au nom de la
sharia, les homosexuels sont encore pendus haut et court ?
Si ce texte pose plus de questions qu'il n'apporte de réponses, c'est
précisément pour susciter la réflexion. Son titre est suffisamment
large pour susciter des contributions sur toutes les époques et tous
les pays car n'en déplaise aux pourfendeurs d'une décadence « moderne »
ou « occidentale », s'il y a bien une notion qui, au-delà des querelles
de définitions, semble irréfutable, c'est celle de la permanence de
l'homosexualité à travers les continents et les siècles et partant,
l'assurance que la littérature homosexuelle a encore un avenir devant
elle.
Benoît PIVERT
Maître de conférences à l'Université de Paris XI
[1] Comme Frédéric Martel Martel dans Le rose et le noir. Les
homosexuels en France depuis 1968, Paris, Le Seuil, 1996, cité d'après
l'édition Points, septembre 2000 et Florence Tamagne dans L'histoire de
l'homosexualité en Europe – Berlin, Londres, Paris 1919-1939, Paris,
éditions du Seuil 2000, nous utiliserons le terme « homosexualité »
pour désigner aussi bien l'homosexualité masculine que féminine.
[2] Editions Gay-Kitsch-Camp, 2007
[3] Editions Gay-Kitsch-Camp, 2005
[4] Pour éviter de s'enfermer dans un ghetto, le « Rayon gay » dirigé
par Guillaume Dustan sera rebaptisé « Le rayon » avant de disparaître
en 2003.
[5] L'adaptation cinématographique de Jean Delannoy est de 1964.
[6] Anecdote rapportée par Frédéric Martel dans Le rose et le noir. Les
homosexuels en France depuis 1968, Paris, Le Seuil, 1996, cité d'après
l'édition Points, septembre 2000, p. 150
[7] P. 262. Les citations entre guillemets chez F. Martel renvoient à Mona Ozouf.
[8] Gayle Rubin , « Notes on the « Political Economy » of Sex, 1975, «
Thinking Sex : Notes for a Radical Theory of the Politics of Sexuality
», 1984.
[9] Eve Kosofsky Sedgwick, Between Men. English literature and Male Homosexual Desire, Columbia University Press, 1985.
[10] Dominique Fernandez, Le rapt de Ganymède, Paris, Grasset, 1989, p. 385.
[11] D. Fernandez, ibid., p. 293-299.
[12] Ibid.
[13] A savoir : militant(e) d'Act up
[14] Victoire Patouillard, « Les raisons d'un zap », http://www.actupparis.org/article1097.html
[15] Claudia Larochelle, « Un Bostonien à Montréal », Le journal de Montréal, 10/10/2006
[16] Quoi qu'il en dise, avec L'objet de mon affection (1997), L'art de
la fugue (2004), et surtout dernièrement Sexe et dépendances (2007), Mc
Cauley est bien l'auteur de romans à sujet homosexuel.
[17] Dominique Fernandez, op. cit., p. 385.
[18] Yossi Avni, diplomate et officier des Forces armées israéliennes,
est publié en hébreu mais Gan Ha-Etzim Ha-metim (Le jardin des arbres
morts) est disponible en allemand sous le titre Garten der toten Bäume,
Suhrkamp Verlag, 1999.
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