


Franscesco Orlando, dont une grande partie de l'oeuvre critique était passionnément consacrée à la littérature française, est mort à Pise en juin dernier.
Nous traduisons ci-dessous quelques lignes de présentation de l'un des ses élèves et amis pisans, Guido Mazzoni, professeur à l'Université de Sienne, suivies d'un texte d'hommage d'André Guyaux, professeur à la Sorbonne.
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Francesco Orlando (1934-2010) est l'un des théoriciens de la littérature les plus importants que l'Italie ait connus au XXe siècle. Né à Palerme, diplômé en droit, il se considérait comme un élève de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, l'auteur du Guépard, qui lui avait donné des cours privés d'histoire de la littérature anglaise et française dans le Palerme des années 1950 et lui avait transmis une culture cosmopolite d'une ampleur exceptionnelle.
Titulaire de la première chaire de Théorie de la littérature dans l'histoire académique italienne, Orlando a enseigné la littérature française à la Scuola Normale Superiore di Pisa, à l'Université de Naples, à l'Université de Venise, et à l'Université de Pise.. Son oeuvre est imposante, citons notamment : Letteratura, ragione, represso (Lettura freudiana della Phèdre, 1971 [trad. fr. Lecture freudienne de “Phèdre”, Paris, Les Belles Lettres, 1986]; Per una teoria freudiana della letteratura, 1973; Lettura freudiana del Misanthrope, 1979; Illuminismo e retorica freudiana, 1982) et l'essai de critique thématique intitulé Gli oggetti desueti nelle immagini della letteratura (1993-94), dont la traduction française, Les objets désuets dans la figuration littéraire, est sous presse aux éditions Classiques Garnier.
Orlando a su articuler, avec une grande originalité, l'enseignement de Freud et celui d'Erich Auerbach. Du premier, il a tiré les fondements d'une théorie de la littérature tout à fait neuve ; du second, une capacité à penser la culture dans une perspective de longue ou de très longue durée, qui donnait tout son rayonnement à une culture littéraire supra-nationale. Dans les ouvrages qui composent le cycle intitulé Letteratura, ragione, represso, en partant de l'essai freudien sur Le Mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, de quelques pages de Lacan et des théorie d'Ignacio Matte Blanco, Orlando interprète la littérature comme le lieu privilégié d'un retour du refoulé : les contenus et les formes que la communication sociale ordinaire censure ou sublime se trouvent accueillis par les structures du langage littéraire. Le geste théorique d'Orlando n'est pas celui de la critique psychanalytique traditionnelle : il déplace l'attention des contenus bruts aux formes du contenus et de l'expression, de l'intérêt pour la biographie de l'auteur à la structure interne des oeuvres. Dans Gli oggetti desueti nelle immagini della letteratura, l'influence de Freud s'articule à celle d'Auerbach : Orlando retrace l'histoire d'un topos inaperçu, la prédilection que la littérature (en particulier de la littérature moderne) manifeste pour les images de « corporéité non fonctionnelle » : « ruines, reliques, raretés, rebuts, lieux inhabités et trésors cachés », selon le sous-titre de l'ouvrage ; cette fois encore, Orlando révèle dans la littérature le lieu d'un gigantesque retour du refoulé : à partir d'un tournant historique qu'il situe entre la seconde moitié du 18e siècle et la première moitié du 19e, la littérature accueille le non-fonctionnel, cette région des choses que l'Occident, occupé à la domination technico-industrielle du monde, tend à réprimer.
Orlando fut aussi un grand essayiste. Il a consacré un livre à la question des souvenirs d'enfance : Infanzia, memoria e storia da Rousseau ai romantici (1966) ; plusieurs de ses essais sur la littérature française et sur l'opéra sont recueillis dans Le costanti e le varianti (1983). Sa dernière oeuvre publiée est un roman, La doppia seduzione (2010), écrit dans les années 50, apprécié en son temps par Tomasi du Lampedusa et entièrement reparcouru et récrit ex novo dans les 10 dernières années.
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In memoriam Francesco Orlando
Francesco Orlando est mort à Pise dans la nuit du 21 juin. Il était né en Sicile. Il y avait passé son enfance et sa première jeunesse. Je me suis toujours imaginé que son étrange et élégante silhouette, ses cheveux chassés vers l'arrière comme une crinière, l'ample gestuelle de ses bras, ses grands yeux atteints d'un léger strabisme, son sourire marquant l'écoute et sa parole à la fois lente et volubile reflétaient l'âme des peuples qui s'étaient affrontés et mélangés sur le caillou détaché de la botte, les Grecs, les Arabes, les Normands. Sa carrière académique lui a fait traverser l'Italie, de Palerme à Venise, de Venise à Naples, de Naples à Pise, mais son éveil intellectuel s'était fait à Palerme. Il y étudiait le droit et rêvait de littérature quand l'un de ses premiers essais tomba entre les mains de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, le futur auteur du Guépard. Ils se rencontrèrent en juillet 1953, et le modeste étudiant de dix-neuf ans devint l'ami du prince, qui lui apprit l'anglais pour lui faire mieux lire Edgar Poe. Son itinéraire de critique et de théoricien de la littérature l'éloignera – il aimait rappeler cette divergence – du message beuvien, fondé sur la conviction d'une consanguinité entre « l'homme et l'oeuvre », que délivrait Lampedusa dans les leçons qu'il réservait à un happy few d'étudiants palermitains (voir ses « Leçons sur Stendhal », dans Sciascia et Lampedusa, Stendhal et le Siècle, Maurice Nadeau, 1984). Orlando souriait affectueusement devant cette illusion d'optique. Il se réclamait de Proust et lisait les oeuvres dans un rapport intime et exclusif avec elles. Son but était de transposer intellectuellement le plaisir du texte. Jusqu'à la fin de sa vie, il conservait cette faculté de l'étonnement, dont Baudelaire dit qu'elle conditionne le plaisir. Et son charisme venait de l'idée qu'il avait que son interlocuteur, ou ses auditeurs – car il était un conférencier éblouissant –, pouvaient partager cet étonnement et ce plaisir. Même si chemin faisant, il a sollicité le point de vue freudien ou marxiste, il était avant tout un immense lecteur, un lecteur universel. Il avait la curiosité de toutes les littératures. Il se tournait vers elles ou vers la musique, son autre « primitive passion », comme vers un paysage intérieur et sans frontières.
Francesco Orlando laisse un brillant héritage. Ses disciples sont aujourd'hui, en Italie, les figures de référence de la francesistica. Il avait donné aux colloques de littérature comparée de la Fondation Malatesta, qui se tiennent chaque année, à la fin du mois de mai, à Sant'Arcangelo, un magnifique essor. L'université et la presse italiennes ont salué le grand maître qu'il était. Un émouvant hommage lui a été rendu dans la cour d'honneur de l'université de Pise. Considérable en Italie, son rayonnement n'a pas encore atteint la France. Il en va de son oeuvre comme de celles de Contini, de Praz ou de Macchia : elles traversent un long purgatoire avant de parvenir aux portes de Paris. À ce jour, seuls deux livres d'Orlando ont été traduits en français : Lecture freudienne de « Phèdre » (Les Belles Lettres, 1986) et Un souvenir de Lampedusa (L'Inventaire, 1996). Il est mort au moment où quelques promesses apparaissaient d'une meilleure reconnaissance. Il corrigeait, depuis quelques mois, les épreuves de la version française de son grand livre sur l'objet désuet dans la littérature (Gli oggetti desueti nelle immagini della letteratura, Einaudi, 1993 ; nouv. éd. 1994 ; trad. anglaise : Obsolete Objects in the Literary Imagination, Yale University Press, 2006). Il faut remercier ceux qui ont porté ce beau projet : Luc Fraisse, relayé par François Roudaud, puis par Paolo Tortonese ; Didier Alexandre, qui a accueilli le volume dans sa collection d'essais aux Éditions Classiques Garnier ; et les deux traducteurs, Aurélie et Paul-André Claudel, en qui Francesco Orlando plaçait toute sa confiance et qui ont travaillé en liaison étroite avec lui. Le dernier numéro de L'Année Baudelaire (n° 11-12, 2007-2008) contient la version française de son essai sur « Baudelaire et le soir », établie par les deux mêmes traducteurs. Il faut espérer d'autres initiatives, comme celle, par exemple de traduire son roman, La doppia seduzione (1956 ; Einaudi, 2010).
André Guyaux