Fabula, la recherche en littérature ()

Bovarysmes et subjectivations littéraires

Appel à contribution de LHT

Information publiée le mardi 13 juillet 2010 par Marielle Macé

Date limite : 15 décembre 2010

Dossier coordonné par Marielle Macé (CNRS-EHESS)

 

« Nous sommes tous des Bovary », qui laissons nos lectures guider nos vies et gouverner nos désirs, notait Barthes en 1978, sentant bien qu’il ne serait pas tout à fait pris au sérieux. Aujourd’hui pourtant, les interrogations de la psychologie cognitive, de la philosophie morale et des politiques de la littérature invitent à rouvrir le dossier du bovarysme et à le considérer un peu autrement. Ce numéro de Fabula-LHT propose d’en faire la figure incontournable d’une approche existentielle de la littérature, non pas en dépit de ses ambivalences ou de ses périls, mais précisément à cause d’eux et de ce qu’ils disent des enjeux de la subjectivation littéraire.

On peut d’abord revenir sur l’histoire de la notion, de sa construction et de sa réception, de sa circulation entre les disciplines, et en particulier des renversements de valeurs qui l’ont toujours affectée. Le bovarysme a toujours été pris dans une constellation de jugements qui posaient à la fois la fragilité du « moi » et ses ressources d’altération ou d’émancipation, qui soulignaient à la fois les impuissances et les puissances de la subjectivation moderne. Comment interpréter l’évolution de la notion dans l’oeuvre de Jules de Gaultier[1] ? De quoi est-elle l’héritière ? Quelles ont été ses relations avec les pensées de l’identité personnelle (de ses failles, de ses ambivalences, des illusions qui la façonnent) qui lui sont contemporaines : Paul Bourget, Huysmans, mais aussi Théodule Ribot, Bergson ou Freud qui, après Nietzsche ou Schopenhauer se sont tous appuyés sur l’expérience littéraire pour penser cette hétérogénéité intrinsèque de l’identité, jamais indemne d’emportements ? Quels échos le bovarysme a-t-il ensuite reçu chez les écrivains ?

On peut aussi dégager une actualité du bovarysme (à la manière dont le « dandysme » a été reconsidéré par Barthes ou Foucault). Plusieurs publications récentes se sont penchées sur les propositions de Jules de Gaultier. Quels échos trouvent-elles dans les éloges actuels de l’appropriation et de l’application dans l’activité de lecture (d’Yves Citton à Jacques Rancière, Emma étant l’une des héroïnes d’une pensée de l’émancipation) ? dans l’analyse des mécanismes de l’empathie (le love’s knowledge de Martha Nussbaum), de l’immersion fictionnelle (ce moteur de l’activité de réception exposé par Jean-Marie Schaeffer), des formes ordinaire de l’identification et de la tendance « passionnelle » ou « simulatrice » attachée à toute lecture ? dans les réflexions sur les paradoxes de la subjectivation démocratique, toujours médiée, partiellement passive, enlevée par des modèles, des possibles, des désirs de ressembler, d’imiter et de se transformer ?

On peut enfin, et surtout, élargir « le désir d’être autre » qui habite le bovarysme à une description générale de l’expérience esthétique, justement prise dans son ambivalence, ses excès ou sa brutalité ordinaire. Que serait un bovarysme de la poésie (« l’ivresse ultra-poétique » de Baudelaire ?), un bovarysme des images, des mélodies ou des chansons (dont le souvenir buté forme cette « bande-son » de la vie intérieure dont parle Peter Szendy), un bovarysme des langues étrangères, des littératures factuelles, du rapport au passé, et même du rapport au réel (voyage, snobisme, utopie) ? Il ne s’agit donc pas de réhabiliter une vieille notion, en renversant positivement les signes de la bêtise ou de la pathologie ; mais de chercher à prendre acte, dans les rencontre avec les formes et avec les représentations, de la continuité qu’il y a de l’empathie à la distance, des affects ou des effondrements de la volonté aux libertés du sens critique.

 

Date-limite de proposition des articles (de 25.000 à 40.000 signes env.) à adresser à Marielle Macé (mace@fabula.org) et à Jean-Louis Jeannelle (jeannelle@fabula.org)  : le 15 décembre 2010.


 

[1] Voir Jules de Gautier, Le Bovarysme. La psychologie dans l'oeuvre de Flaubert (1892), annoté et présenté par Didier Philippot ; suivi de neuf études réunies et coordonnées par Per Buvik, Paris : Éditions du Sandre, 2008. Jules de Gautier, Le Bovarysme, essai sur le pouvoir d’imaginer (1902), suivi d'une étude de Per Buvik. Paris : Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2006. Delphine Jayot, Le Bovarysme. Histoire et interprétation d'une pathologie littéraire à l'âge moderne. Th., Pierre Bayard et Jacques Neefs (dir.), Université Paris VIII-Vincennes-Saint Denis, 2007, 425 p.




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