Fabula, la recherche en littérature (debats)

Les fruits défendus d’Augustin

Divers

Information publiée le mardi 10 février 2004 par Jean-Louis Jeannelle (source : Claire Poinsignon)

Vendredi 13 février 2004, France Culture

Les fruits défendus d’Augustin

France Culture
Les vendredis de la philosophie
Commentaires
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/vendredis/


Conversation avec Benoît Beyer de Ryke et Marie-Anne Vannier sur le problème du mal volontaire dans Les Confessions de Saint Augustin. Avec la voix de Lucien Jerphagnon. Lecture des textes par Georges Claisse et Judith Magre. Une émission proposée par Raphaël Enthoven
Diffusion le vendredi 13 février 2004 (9h 10) sur France-Culture (93,4)


Quand Jean-Jacques Rousseau déclare, en toute humilité, au début de ses Confessions : « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme, ce sera moi. », le philosophe oublie manifestement, outre les Essais de Montaigne, que 1381 ans avant lui, en 401, saint Augustin avait rédigé un chef d’œuvre du même nom, un ouvrage sublime, véritable premier de son espèce, dont les 13 livres, de la mémoire de son enfance jusqu’au récit de la création, proposent au lecteur intranquille le chemin d’une conversion de l’âme tout entière à la divinité dont dépend sa quiétude.


Les Confessions sont un récit impudique, où saint Augustin raconte son âme couverte d’ulcères, son cœur concupiscent, ou encore l’histoire de sa proximité avec les manichéens - ces hommes bavards « à l’orgueil délirants » -, où il esquisse, pour tout dire, toutes les splendeurs fantomatiques qui, jusqu’à sa conversion en août 386, aux pieds d’un figuier, ne le rassasient pas plus qu’un repas pris en songe… « Double est la confession, disent les Psaumes, celle du péché et celle de la louange » : de fait, on lit les deux dans le roman apologétique de l’homme qui s’avise, un beau jour, que « toutes les fibres de son âme soupiraient vers Dieu, et qu’à travers ses turpitudes, c’est de Dieu, seule vérité, en qui ne se trouve ni changement, ni l’ombre d’une variation, qu’(il) avait faim et soif. » Ce faisant, Augustin inaugure une tradition qui fait de l’autoportrait la porte d’entrée vers le monde en sa vérité, mais où, contrairement à Rousseau, le confessé ne cède jamais à la tentation d’être humble par vanité. Vous pourrez toujours chercher, vous ne trouverez pas, chez le « pédagogue de Dieu », la moindre complaisance, la moindre affectation, sous la volonté de dénuement. Le scalpel d’Augustin n’est pas un miroir où l’être de vanité qui s’imagine avoir en lui toutes les vertus du sacrifice tombe en extase devant le spectacle de son propre dénuement. On peut être humble sans en être fier, on peut être un héros sans être un paon. Les Confessions sont bien plutôt le « point de départ d’une manière de dire », le récit d’un itinéraire qui se donne l’infatuation pour adversaire, et la modestie pour but. Quand Rousseau se place du coté de l’arrogante subjectivité, Augustin, lui, préfère l’intériorité… : l’exploration, sur 9 des 13 livres, de ces « vastes palais de la mémoire », est en somme le prologue biographique d’un homme qui ne se décrit que pour disparaître et s’oublier derrière la figure sublime de son créateur. Se saisir soi-même, c’est être saisi par Dieu, et travailler à conquérir la conscience de son propre néant. Le génie des Confessions, c’est aussi de proposer l’autoportrait comme un remède à l’égocentrisme. De sorte qu’on peut être augustinien sans croire en Dieu. Il suffit, pour cela, de tenir, comme Pascal, le moi pour haïssable, de railler, avec La Rochefoucauld ceux qui sont amoureux de l’amour, de se méfier, avec Sartre, de l’homme qui joue à être ce qu’il est, ou de penser, avec Bergson et Jankelevitch, que les héros ne sont pas des gourous, mais bien des hommes que le bel exemple de leur vie suffit pour répandre la bonne parole.


C’est au nom de Dieu qu’Augustin conquiert l’humilité et débarrasse le monde de son petit orgueil en acceptant la responsabilité du péché, et en refusant le mérite de la vertu. Qu’on ne s’y trompe pas, le philosophe a beau parler à la première personne, c’est bien lui qui montre avant les autres combien le moi est haïssable. « Le moi n’importe en rien. Pour un lecteur, je suis l’être quelconque : nom, identité, historique n’y changent rien », déclare le penseur, né le 13 novembre 354, d’un père volage et d’une mère dévote, et mort à 76 ans, le 28 août 430, à Hippone, dans la province d’un Empire en lambeaux.


En guise d’introduction à la lecture des Confessions, c’est surtout la question du mal volontaire chez Augustin que nous évoquerons aujourd’hui, avec Benoît Beyer de Ryke, historien et philosophe, assistant à l’Université Libre de Bruxelles, et auteur de travaux sur l'augustinisme politique, d'un livre sur Maître Eckhart ainsi que de nombreuses notices dans le « Dictionnaire du Moyen Age » (PUF, 2002) ; Marie-Anne Vannier, professeur à l'Université de Metz, auteur notamment d’ « Augustin et le mystère trinitaire » (publié aux édition du Cerf), et d’une présentation des Confessions d’Augustin à paraître à l’automne. Mais vous entendrez aussi la voix de Lucien Jerphagnon, historien de la philosophie et auteur, pour ne citer qu’elle, de la publication monumentale de l’œuvre de saint Augustin dans la Pléiade, dont le dernier des trois tomes vient de paraître cette année.


Raphaël Enthoven


Responsable : Raphaël Enthoven

Url de référence :
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/vendredis/

Adresse : Les vendredis de la philosophie 116 avenue du Président Kennedy 75220 PARIS Cedex 16

Envoyer Citer


Fil d'information RSS