Fabula, la recherche en littérature (internet)

La recherche en littérature: état des lieux.

Fabula

Information publiée le samedi 3 janvier 2004 par Alexandre Gefen


À l'initiative de Ph. Hamon, Fabula entend désormais vous proposer régulièrement des "états présents" sur les différents domaines de la recherche en littérature. Voici un premier bilan, signé Jean-Yves Guérin (repris du numéro 47 de la revue Littératures (Toulouse, 2002) avec l'autorisation de la revue et de son auteur) de la recherche doctorale française en littérature française et comparée.

RÉFLEXIONS SUR LA RECHERCHE EN LITTÉRATURE FRANçAISE

Les bibliographies de Klapp et de la Revue d’histoire littéraire de la France fournissent un état annuel des travaux publiés. Il est désormais possible de connaître leur amont, à savoir non seulement les thèses achevées, déjà accessibles par CD-Rom, mais aussi sur les thèses inscrites, puisque le fichier central des thèses est désormais consultable par la voie électronique. Il n’est plus possible d’ignorer des données massives. Le récent colloque de la SELF XX (Société d’étude de la littérature française du vingtième siècle), dont on peut souhaiter qu’il soit imité par d’autres sociétés, a lancé un débat que ces réflexions entendent prolonger[1].

Il est urgent d’affronter de dures réalités. La décrue quasi générale des flux étudiants peut faire craindre que soient redéployés certains des postes que les nombreux départs à la retraite vont rendre prochainement vacants. Quelques universités l’ont déjà fait de leur propre initiative. En littérature française, en littérature comparée comme encore en linguistique, le vivier de candidats qualifiés par le CNU est aujourd’hui tel qu’il n’y aura pas des postes pour tous. Quand entre 6 ou 7 % et 30 % des chercheurs deviennent maîtres de conférences dans les six mois qui suivent leur qualification, il importe de connaître le paysage, ses champs saturés et ses jachères.

Des thèses et des institutions

Le choix d’un objet, genre, auteur, corpus, est une affaire où interviennent des désirs personnels, des effets de mode autant que la demande et la pression de l’institution. L’on regrettera que manquent non seulement une grande histoire de la recherche littéraire à l’université mais encore des récits tels ceux d’égo-histoire rassemblés par Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli[2].

Comme Tzvetan Todorov l’a récemment rappelé[3], une œuvre critique résulte d’un parcours individuel sinon solitaire, qui parfois peut s’effectuer hors de l’institution. Une Marthe Robert n’a jamais été universitaire. Dans les sciences dures, la recherche collective est (presque) la règle, les articles ont trois ou quatre signatures. Dans les sciences douces, que je préfère, pour ma part, appeler les humanités, chacun est responsable de ses choix stratégiques et de ses objets. Les erreurs se paient cher. La responsabilité des maîtres est souvent engagée.

La complexité du paysage universitaire échappe à l’étudiant qui s’engage en troisième cycle. Il est généralement captif dans son université. Un spécialiste de son sujet est en poste dans une université proche, son directeur de thèse le sait, mais lui-même l’apprend trop tard, parfois à la veille de sa soutenance. En Lettres, comme dans toutes les disciplines, une communauté des chercheurs existe pourtant. Équipes universitaires et associations de spécialistes fonctionnent en réseau. Entre les établissements, les relations sont faites de concurrence et de coopération, on pratique les débauchages et les échanges de services. Le temps des querelles picrocholines et des exclusives qui avaient suivi mai 68 et l’éclatement de la Sorbonne est heureusement révolu. On se connaît mieux qu’il y a vingt ou trente ans, les colloques et les jurys rapprochent les collègues, ils collaborent à des entreprises collectives, dictionnaires ou éditions d’œuvres complètes. Un dix-neuviémiste de Paris IV se trouve aujourd’hui plus proche d’un dix-neuviémiste de Paris VIII que d’un médiéviste ou d’un grammairien de Paris IV. On est bien, pour citer un roman que tout futur doctorant aurait intérêt à lire, dans un tout petit monde[4].

Effet encore inaperçu, la configuration du jury compte plus que le lieu de soutenance pour une thèse ou une habilitation. Le fait aujourd’hui patent est que les docteurs issus des grandes Universités parisiennes sont handicapés. Ces usines à thèses, alimentées par les khâgnes du Quartier latin et l’École Normale Supérieure, attirent d’excellents jeunes chercheurs, lesquels découvrent trop tard que ces Universités ne leur garantissent ni une allocation ni un contrat d’ATER ni une publication ni a fortiori un poste de maître de conférences.

Le système est multipolaire : quelques grandes universités parviennent à quadriller l’essentiel du champ littéraire, les autres se concentrent sur des points forts. La spécialisation de quelques établissements sur des auteurs ou genres ou des périodes, est liée à des personnalités ou à des traditions locales. Les études hugoliennes prospèrent à Paris VII, les études flaubertiennes à Paris VIII. Les Hussards sont l’affaire de Paris III, Péguy d’Orléans, Camus de Clermont-Ferrand puis d’Amiens, le roman populaire de Limoges.

Si la dimension institutionnelle d’une recherche de plus en plus assistée conditionne les travaux, la thèse bouclée en trois ans (ou en quatre ou en cinq) les formate. Elle pousse à la monographie[5], au corpus uni-auctoriel décontextualisé, à un saucissonnage générique des œuvres polygraphiques. D’où la floraison de sujets tels que l’écriture du désir (ou l’amour ou le féminin), le silence (ou les non-dits) chez Duras, l’expérience (ou le sentiment ou les figures) du temps dans les romans de Colette (ou Maupassant ou encore Duras), ou l’espace fictionnel chez Huysmans (ou Bosco ou toujours Duras) etc. Leur point commun est qu’on a extrait un corpus, si possible pas trop large, du canon auquel on applique une topique sans surprise. Les jeunes candidats au doctorat sont souvent pressés : soit ils choisissent un sujet étroit, parfois déjà traité, soit ils expédient leur sujet de façon rapide ou superficielle. Il leur arrive de s’engager dans un domaine qu’on leur a dit ou qu’ils croient porteur alors qu’il est largement encombré.

Les dernières thèses d’État se soutiennent en ce moment. De vastes synthèses telles celles réalisées naguère par Michel Décaudin, Robert Mauzi, Jean Ehrard, Michel Raimond, Annie Becq, Alain Viala, ne sont plus possibles dans le cadre de la «nouvelle» thèse. On peut d’autant plus le regretter que la carrière universitaire n’y incite pas par la suite. Quelques grandes entreprises collectives, notamment les meilleurs dictionnaires, parfois prennent le relais.

Des publications et de l’édition

Les thèses sont soutenues, les colloques se déroulent à l’Université. Leur publication, pour l’essentiel, se fait ailleurs. On connaît le marasme de l’édition scientifique. Il suffit de rappeler pour mémoire la crise et l’évolution des PUF, la catastrophe qu’a été la destruction du dépôt des Belles-Lettres et, évidemment, l’absorption de VUP par le groupe Lagardère. L’impératif de «profitabilité» a amené le redéploiement de l’édition savante vers la vulgarisation scolaire et universitaire. Le même éditeur qui avait jadis publié quelques-unes des monumentales thèses citées plus haut privilégie les ouvrages destinés aux étudiants de DEUG. On mentionnera aussi le phénomène Ellipses.

Des ouvrages calibrés peuvent offrir de très bons et utiles états des lieux sur un auteur, un livre ou un courant. Pour le meilleur, on a les collections Foliothèque chez Gallimard, Points Essais au Seuil, Écrivains et Écritures aux PUF, Références au Livre de poche. Un modèle pourrait être le récent ouvrage de Florence Naugrette sur le théâtre romantique[6]. Il se publie aujourd’hui des synthèses de bon niveau mais sur quelques auteurs, toujours les mêmes, ceux du canon, les plus lus et ceux dont la situation institutionnelle est la plus forte, ou sur des genres et des mouvements. À ce jeu, les classiques d’hier et d’aujourd’hui sortent toujours gagnants. La critique universitaire digère les importants travaux sur Racine, Corneille, Stendhal, Rimbaud publiés dans les années 1960-1980. On attend toujours une grande synthèse sur la littérature de la résistance et de la collaboration, le Nouveau Roman, le Nouveau Théâtre.

Ce qui est en cause, on l’a compris, c’est la valorisation de la recherche. De grandes thèses d’État soutenues dans les années 1990 ont été publiées au prix de graves mutilations. La thèse mise en place en 1992 se prête mal à une publication dans les disciplines littéraires. Triste réalité : de moins en moins de thèses sont publiables et donc seront publiées chez des éditeurs légitimes. Ceux-ci dépendent d’un marché étroit, les bibliothèques universitaires pour l’essentiel. Ils sont condamnés à être extrêmement sélectifs. Les presses universitaires sont de trop fragiles PME pour jouer un rôle autre que marginal. Les plus actives sont en l’occurrence celles d’universités provinciales comme Lille ou Grenoble - ce qui à nouveau désavantage les meilleurs élèves des grandes universités parisiennes.

Beaucoup de thèses ne seront pas publiées mais seulement reproduites voire microfichées. «Thèses à la carte» aux Presses du Septentrion pourrait offrir l’occasion de rattraper de bons travaux. Ce n’est pas le cas. Ses critères de sélection sont inintelligibles. D’autres nouveaux docteurs se précipitent chez un éditeur non légitime parce que notoirement peu sélectif et ils découvrent trop tard les effets pervers de ce choix : travail peu diffusé, rarement cité et recensé, donc mal considéré.

Les associations de spécialistes - comparatistes, vingtiémistes, dix-neuviémistes, dix-huitiémistes, dix-septiémistes, seiziémistes, médiévistes mais aussi stylisticiens, proustiens ou sartriens … – ont de fait un rôle croissant à jouer. Leurs colloques et leurs revues contribuent à la circulation des informations et des travaux. Elles offrent non seulement des lieux de débat mais aussi des instances d’intégration pour les jeunes chercheurs.

Pour être publiées chez un éditeur légitime, les thèses doivent être non seulement réécrites mais encore repensées. De ce fait, le délai entre la soutenance et la publication effective tend à s’allonger. L’après-thèse devient essentiel et pour les plans de carrière et pour l’enrichissement des savoirs. Le rôle des directeurs s’est accru, il inclut dorénavant un service après-vente. Qui dirige de trop nombreuses thèses n’a plus assez de disponibilité pour jouer correctement son rôle. Il ne s’agit plus seulement d’évaluer la pertinence du sujet proposé, de tutorer la recherche, d’être une caution. Il faut arracher l’allocation et le monitorat, constituer le jury idéal et surtout faciliter les suites, la publication chez un éditeur légitime, l’exploitation dans des colloques, des éditions critiques de textes et des publications de documents.

Trop de thèses se situent dans des champs encombrés et font double emploi. On le constate pour Duras, Jaccottet ou Bonnefoy. Mieux vaut avoir le monopole sur un auteur mineur, surtout si son centenaire ou son bicentenaire approche, qu’être le énième spécialiste d’un auteur surexploité. En tout état de cause, un nouveau docteur doit au plus élargir son domaine de compétence. Il a intérêt à très tôt produire des travaux sur plusieurs auteurs, deux genres voire deux périodes. Un dix-neuviémiste gagne ainsi à balayer le XIX° siècle et/ou à être aussi vingtiémiste et vice versa, un comparatiste, de même, à publier des articles en littérature française. Un enseignant-chercheur ne saurait apparaître monomaniaque. On pense au mot de Cioran sur Valéry : «Comme tous les esprits parfaits, il était borné, c’est-à-dire confiné dans certains thèmes et ne pouvait en sortir».

L’habilitation permet certes des réorientations, des élargissements et des diversifications de la recherche. Les exigences varient selon les établissements. Il manque aujourd’hui une réflexion collective et un bilan précis sur ce qui devient aujourd’hui une instance cardinale du système.

Des siècles et des genres

Le patrimoine littéraire subit une double anamorphose dans les thèses d’abord, puis dans les publications. L’expansion des recherches doctorales va de pair avec l’évanouissement de larges pans du patrimoine et la concentration des travaux sur quelques auteurs vedettes. Le paradoxe s’énonce ainsi : plus de thèses, plus de livres et de plus en plus de jachères. Le domaine des études littéraires s’est indiscutablement rétracté.

La littérature contemporaine attire toujours plus les jeunes chercheurs … et les moins jeunes. La moitié des candidats qualifiés par la 9° section du CNU en 2002 a fait une thèse et propose des publications en littérature du vingtième siècle élargi. L’inflation des travaux portant sur ce siècle, que renforce la francophonie, est un phénomène irrésistible que l’on retrouve également en littérature comparée, en philosophie, en histoire. On n’est plus loin du modèle nord-américain. Les causes en sont plus durables que conjoncturelles : non-transmission du patrimoine par le second degré, pression de l’environnement culturel, médiatique et éditorial, obstacle de la langue, méconnaissance de la Bible et de la culture antique. Le CAPES et l’agrégation, qui conditionnent les maquettes des premiers cycles, offrent un faible verrou qui pourrait céder.

Avec beaucoup moins de thèses et de livres, les dix-septiémistes ont produit des travaux significatifs dans les vingt dernières années. Que l’on pense aux travaux de Marc Fumaroli, Philippe Sellier, Alain Viala et de leurs élèves. Il en est de même dans les études seiziémistes avec l’école nanterroise impulsée par Daniel Ménager et Jean Céard ou encore la vitalité des études montaignistes. Autres exemples : la fortune des études sadiennes (autour de Michel Delon), stendhaliennes (autour de Michel Crouzet), flaubertiennes et hugoliennes, qu’on a signalées plus haut, ou naturalistes (autour de Philippe Hamon).

La concentration des travaux sur certains auteurs des dix-neuvième et vingtième siècles a une autre explication. Il se trouve que leurs manuscrits sont accessibles à l’ITEM, à la BNF ou à l'IMEC. C’est le cas pour Flaubert, Zola, Proust, Claudel, Valéry, Gide, Sartre, Perec. A contrario le fonds Camus délocalisé à Aix-en-Provence devient à peu près inexploitable.

L’Université sélectionne ses objets. Elle légitime ou délégitime ou illégitime des œuvres. Il y a consensus de la communauté intellectuelle et du grand public pour préférer Hugo à Lamartine sinon Rimbaud à Verlaine. Proust, vedette incontestée des séminaires et des colloques, est loin d’être l’auteur le plus prisé du public. Les critères, l’axiologie de la recherche académique ne sont pas ceux des média ni même des grands éditeurs. L’institution universitaire résiste ainsi à l’extrême contemporain et aux effets de mode. La crise actuelle de la littérature et du littéraire justifie assurément sa circonspection. Il est légitime de travailler sur Pascal Quignard ou Jean Échenoz. Serait-il raisonnable de le faire sur Catherine Millet, sur Frédéric Beigbeder ?

Les thèses permettent d’exhumer, parfois de réhabiliter des auteurs oubliés. L’université joue son rôle quand elle offre des possibilités de «revie». Les auteurs que la postérité a destitués, de Marcel Prévost à André Maurois, ont aujourd’hui moins de chances d’être commentés que les auteurs aux marges de l’institution littéraire qui ont souvent été réfractaires aux écoles dominantes, par exemple, Henri Calet. Les minores ne sont pas forcément des minables. Un Audiberti se disait mineur de fond.

Le phénomène varie selon les siècles. La part est faite belle aux auteurs d’horizon dans les études classiques. Après avoir privilégié les dramaturges et les poètes baroques de préférence aux classiques censés avoir été trop étudiés, et plus largement les rivaux malheureux des grands dramaturges et moralistes, la recherche s’est concentrée sur le roman (D’importants travaux sur Madame de Scudéry ont paru récemment) ou l’éloquence. L’effort des dix-huitiémistes, de même, porte actuellement sur les romanciers, et d’abord les libertins. On note aussi l’importance prise par les correspondances. Peu de travaux, en revanche, portent sur Voltaire tragédien, Marivaux et Beaumarchais. La pénurie de théâtrologues, sur laquelle on reviendra, s’aperçoit dès le siècle des Lumières.

Le passage des Belles-Lettres à la Littérature se rejoue à l’Université. De nombreux auteurs ont perdu leur statut d’objets académiques[7]. Médiévistes et spécialistes de la période classique ont une conception nettement plus extensive du canon et de la littérarité que les dix-neuviémistes et surtout les vingtiémistes. La recherche et l’édition ont recomposé le paysage générique moderne et contemporain autour donc au profit de la fiction, sinon du genre romanesque.

Les résistances à une conception déshistoricisante de la poétique sont significativement venues des études romantiques et naturalistes avec les réussites notées plus haut. Mallarmé et Valéry ayant fait école chez les vingtiémistes, le courant réaliste et social après Zola est, en revanche, globalement dévalué, notamment quand il se présente sous la forme de romans-fleuves. Comment étudier Les Hommes de bonne volonté en trois ou quatre ans ? La diversification de la fiction fait apparaître des minora. Il est curieux qu’on trouve, au bout du compte, si peu de travaux – littéraires - sur la science-fiction, le roman policier ou d’espionnage, et encore moins sur le reportage de l’entre-deux guerres.

Si le roman de l’époque classique bénéficie des acquis de la narratologie, la fiction la plus liée à l’événement, au politique, aux crises de la société, qu’elle soit de droite mais aussi, chose nouvelle, de gauche, fait les frais des paradigmes dominants. La littérature (en l’occurrence le roman) de droite, de Barrès à Drieu la Rochelle, était par principe hors jeu. Toute une littérature de gauche, de Romain Rolland à Vercors, est emportée à son tour dans la débâcle du marxisme et le reflux du progressisme. Un Aragon dépolitisé s’en sort. À un politiquement correct succède la tentation d’un apolitiquement correct. Les historiens n’ont pas ces préventions.

Tant que le paysage générique est stable, la recherche est organisée en cantons, les associations de spécialistes séculaires et les programmes d’agrégation assurent une certaine régulation des recherches. C’est pour le XXe siècle que la donne change. La doxa moderniste, en osmose avec la Nouvelle critique, a imposé ses critères. Elle pré-sélectionne un type d’objet. Elle privilégie les ruptures au détriment des continuités. Les inventeurs de formes ou les virtuoses de l’écriture bénéficient d’un préjugé favorable. Sans cet esthétiquement correct on ne comprend pas la fortune persistante du Nouveau Roman, celle plus récente et plus justifiée d’Oulipo, de Queneau et de Perec ou encore l’intérêt pour les hybrides tels que le récit poétique ou l’autofiction.

Selon les conceptions dominantes, la littérature, à partir du XIXe siècle, est un domaine coupé non seulement de la politique mais aussi de la religion et de la philosophie. On a, hormis ses phares (Claudel, Bernanos, Mauriac, Green), peu de travaux sur la littérature d’inspiration catholique. Les travaux d’Anne-Marie Pelletier sur la Bible sont rarement utilisés. Les essais commençant seulement à trouver leur poétique et étant abandonnés aux historiens, toute une littérature d’idées qui va d’Alain à Gabriel Marcel, est pareillement reléguée dans un no man’s land entre littérature et philosophie, rejetée par les uns et les autres. Un Camus s’y trouverait s’il n’avait pas écrit de la fiction romanesque et théâtrale. La double compétence étant trop peu fréquente pour permettre des lectures conjointes de textes littéraires et philosophiques, l’innervation réciproque de ces deux domaines a été étudiée chez de trop rares auteurs des dix-neuvième et vingtième siècles, Mallarmé ou Proust. C’est déjà bien quand le chercheur, jeune ou moins jeune, manie l’herméneutique de Ricoeur, ou a assimilé les écrits de Lévinas, Deleuze ou Foucault.

Les recherches sur le théâtre offrent un analyseur de la situation actuelle. Voilà un genre jadis dominant qui est en train de sortir de la littérature sans que la communauté des chercheurs en ait pris conscience ou s’en émeuve. Sa situation approche celle du cinéma dans les années 1960. Quand, en juin 2002, il a fallu attribuer le cours d’agrégation sur La Guerre de Troie n’aura pas lieu et Électre, on s’est aperçu ici et là qu’aucun vingtiémiste n’était prêt à l’assurer spontanément. L’étude du théâtre est présentement écartelée entre les 9e et 18e sections. L’essentiel des directeurs de travaux relève de la seconde où des esthéticiens se trouvent à proximité et sous la pression des milieux professionnels, alors que les possibilités de publication légitime et les meilleures perspectives de carrière sont du côté de la première. L’étude de la représentation amène à privilégier le théâtre joué aujourd’hui, et en fait celui joué dans le secteur public et parapublic : les classiques d’hier, quelques rares classiques d’aujourd’hui et l’extrême contemporain. On en perd le sens de la tradition théâtrale, ce qui eût scandalisé un Jean Vilar. Ajoutons que l’outillage sémiotico-marxiste, naguère de rigueur, s’est révélé non seulement rébarbatif mais surtout peu pertinent pour une large part du répertoire.

Quelques îlots bondés (Beckett superstar, Genet, Koltès) émergent d’une vaste jachère qui englobe le théâtre de divertissement, le théâtre belge et même les minores du Nouveau Théâtre. On ne peut plus penser l’évolution du genre quand des pans entiers du répertoire, ignorés ou occultés par la conjonction d’un politiquement et d’un esthétiquement correct, ont sombré, à savoir le théâtre de la Belle Époque, les métamorphoses du Boulevard, des auteurs majeurs tels que Montherlant, Vauthier ou Ghelderode. C’est dans ce secteur qu’il existe le plus de thèses à rédiger et d’ouvrages monographiques à publier. Si l’on considère que le théâtre doit être encore enseigné dans les filières de Lettres modernes et classiques, il faut au plus vite en prendre les moyens, lui rendre sa place dans les DEA, assurer la relève des derniers spécialistes.

Le diagnostic s’impose : restriction du canon, hypostase, formaliste ou non, de la littérarité. On a là des symptômes inquiétants pour la discipline. Ce qui pourrait apparaître comme de la frilosité me semble être le résultat d’une dépendance impensée par rapport à des décideurs extra-universitaires. Quand l’industrie culturelle, dont l’édition est aujourd’hui une succursale, abreuve les «ados», lycéens et étudiants, de ses sous-produits, les littéraires se sentent pris au dépourvu et, pour réaffirmer leur identité collective, sont tentés par le repli sur leur pré carré. Que la situation soit pire aux États-Unis où les Cultural studies ravagent les départements de Français ou au Québec où l’ethnocentrisme a des effets comparables, n’est pas pour rassurer.

Des méthodes

Qu’on s’en afflige ou qu’on s’en réjouisse, il faut le constater : les grandes querelles se sont apaisées. La question épistémologique a perdu de son acuité, Antoine Compagnon l’a récemment montré avec brio[8]. Les grands théoriciens sont morts ou à la retraite. Leurs épigones en approchent. Les tenants déclarés de la paléo-critique se sont effacés. Il semble que le débat ait cessé faute de débattants. Le compromis historique - ou plutôt anhistorique - est de rigueur. Comme la hiérarchie des valeurs, les paradigmes, les problématiques, pour l’essentiel, datent des années 1970. Les ouvrages de référence s’intitulent Figures III, Palimpsestes, Le Pacte autobiographique, Lire le théâtre. La «Nouvelle Critique», dont ces ouvrages sont représentatifs, a fait prévaloir l’exigence de méthode. L’application de cet outillage critique par Daniel Poirion, Michel Zink, Emmanuelle Baumgartner a revitalisé des études médiévistes longtemps vouées à un positivisme étriqué. L’entreprise a également trouvé ses prolongements dans la didactique.

Les recherches littéraires ont jadis souffert de méthodologies lourdes qui imposaient des grilles de lecture ou des ouvre-boîtes valant pour toutes les œuvres. Le discours de la méthode se fait rare dans les ouvrages récents. Si l’on soutient encore des thèses impressionnistes, un bon usage des outils critiques prévaut aujourd’hui, qui les adapte à un corpus donné et aux compétences du chercheur. Les frontières entre les méthodes sont moins étanches que les promoteurs de l’une ou de l’autre le prétendaient naguère pour les besoins de leur auto-institution. L’application rigoureuse d’une monométhode présente le moins de difficultés. Si elle procède non pas par juxtaposition mais par articulation, une polyméthode prend mieux en compte la complexité des textes. Cela acquis, les chercheurs s’en tiennent le plus souvent à une panoplie strictement littéraire. Ils empruntent trop rarement, des méthodes et des modèles à d’autres disciplines. La linguistique, pour des raisons tenant à l’enseignement, est souvent privilégiée, alors que les recherches actuelles l’éloignent du champ littéraire. Les sciences de l’homme et de la société, on le verra plus loin, sont à la portion congrue : affaire de formation.

La thématique semble dominante dans la pratique alors qu’elle est supposée être dominée dans la théorie. Elle produit souvent des travaux descriptifs, des études sociologisantes de représentation ou des études de l’imaginaire inspirées par Bachelard ou Gilbert Durand. La crise actuelle de la psychanalyse produit ses effets dans la recherche littéraire. La psychocritique, la psychanalyse textuelle plafonnent voire reculent. L’apport essentiel dans ce secteur vient de Pierre Bayard.

La poétique s’est imposée dans tous les siècles et les genres, mais c’est une poétique light : la mort de l'auteur et la clôture du texte ne vont plus de soi. Une conception exclusivement formaliste de la littérature a reflué. D’où une réhabilitation de sa référentialité et une réévaluation des contextes. Plutôt qu’un reflux l’on constate une banalisation ou une accommodation des modèles théoriques et méthodologiques qui ont dominé dans les années 1970 et 1980.

L’essor de la génétique dans les années 1990 repose sur les quelques grands auteurs cités plus haut. Divers travaux la combinent elle aussi avec la poétique ou la stylistique. Tiraillée entre littéraires et linguistes, cette sous-discipline doit aux concours de garder sa place, tout particulièrement en poésie mais aussi pour le roman. Les belles années de la sémiotique textuelle sont de même révolues. On manque enfin d’études de réception, traditionnelles ou inscrites dans la lignée de Jauss.

L’histoire littéraire est le parent pauvre des recherches doctorales, alors qu’elle n’a jamais disparu des manuels. Un sens ou un goût de l’archive est devenu rare chez les jeunes chercheurs hormis les généticiens. L’érudition est dédaignée comme si elle était l’antonyme besogneuse de la théorie ou parce qu’elle est exige trop de temps. Pourtant la demande du marché éditorial reste forte. On le constate avec la médiatisation de grandes biographies, que celles-ci soient l’œuvre de journalistes (le Malraux de Jean Lacouture, le Camus d’Olivier Todd) ou d’universitaires (le Proust de Jean-Yves Tadié, le Giono de Pierre Citron). C’est l’offre de travaux qui est insuffisante. La preuve la plus éclatante est dans le fait qu’Auguste Anglès n’a pas trouvé de successeur pour la NRF de Paulhan ni des homologues pour d’autres grandes revues. De rares travaux ont porté sur Critique et les revues surréalistes. Une immense jachère existe en plein milieu du paysage. L’histoire de la critique existe pour le dix-neuvième siècle, à peu près pas pour le vingtième. Font cruellement défaut les travaux sur les rubriques littéraires et théâtrales comme sur les grandes figures critiques de la presse quotidienne et hebdomadaire.

Le dogmatisme supposé ou réel de Bourdieu handicape injustement les travaux de ses disciples. On peut discuter certaines analyses de Gisèle Sapiro, son enquête n’en apporte pas moins une masse d’informations précieuses. De même la réflexion ouverte par Pascale Casanova s’est révélée d’une grande fécondité. Les historiens suscitent moins de préventions. Eux-mêmes, il est vrai, se montrent très ouverts dans le choix de leurs objets et peu dogmatiques. C’est à eux qu’on doit quelques travaux majeurs sur des figures d’intellectuels, les revues, l’édition, la littérature d’idées, de même que l’on doit à des sociologues des travaux sur la paralittérature. Michel Winock, Jean-François Sirinelli, Pascal Ory et leurs élèves ont relayé, ils ne remplacent pas les littéraires défaillants. Ces derniers ne sauraient leur reprocher de valoriser le signifié ou la ligne politique aux dépens de la valeur esthétique. L’habitude du travail en commun fait ici cruellement défaut.

La recherche en littérature française est globalement d’un bon niveau. Elle s’inscrit dans la continuité d’une formation solide qui a renforcé la transmission des méthodes, mais est insuffisamment ouverte à la dimension historique et aux enjeux philosophiques des textes. Elle souffre de spécialisations excessives, prématurées et que les carrières pérennisent. Trop de cloisonnements chronologiques et génériques l’entravent. Le découpage strictement séculaire du champ a perdu de sa pertinence. Sans doute faudrait-il adopter un découpage plus simple : Moyen-Âge / Période classique / Période moderne et contemporaine et, par ailleurs, penser plus en termes de générations. Médiévistes et vingtiémistes cohabitent dans une même institution, ils ne se lisent guère et il est rare que les uns participent ou même assistent aux colloques des autres[9]. Exemple caricatural : la francophonie n’a pas tardé à devenir un ghetto lui-même compartimenté, une version française des post-colonial studies, la portion congrue y étant réservée à la Belgique et à la Suisse.

Les territoires ne sont pas stables. Ils sont en copropriété. La recherche a toujours horreur du vide. Les champs désertés par les littéraires ont été occupés par d’autres. Quelques bricolages ont discrédité les travaux transdisciplinaires. Ceux-ci doivent être réhabilités. Cela passe par l’ouverture des premiers cycles, l’introduction d’enseignements d’histoire et de philosophie, l’acquisition de doubles compétences et des directions conjointes de thèses.

On l’a compris, la recherche littéraire ne peut être mise à part. Elle se trouve écartelée : pour l’essentiel, elle se fait dans l’enseignement supérieur, même si les chercheurs n’en font pas tous partie ; sa valorisation éditoriale échappe, pour une large part, aux universités et subit de ce fait les contraintes de l’industrie culturelle.

Jean-Yves Guérin

Université de Marne-la-Vallée



[1] Ce colloque sur l’état des recherches en littérature française du XX° siècle s’est tenu les 3 et 4 octobre 2002 à l’École normale supérieure. Il était co-organisé par Didier Alexandre, Michel Collot, Jeanyves Guérin et Michel Murat. Ses actes paraîtront prochainement aux Presses de la Sorbonne nouvelle. Il va de soi que le signataire de ces pages n’engage pas ses collègues.

[2] Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli (dir), Pour une histoire culturelle, Seuil, 1997.

[3] Le Monde, 8 octobre 2002

[4] David Lodge, Small World. Trad. fr. Un tout petit Monde, Paris, Rivages, 1993.

[5] Bien entendu, certaines thèses monographiques peuvent être excellentes. On citera celles de Bruno Clément sur Beckett ou d’Alain Schaffner sur Cohen.

[6] Florence Naugrette, Le Théâtre romantique, Seuil, Points Essais, 2001.

[7] Les travaux de Françoise Mélonio font exception, qui inscrivent Tocqueville dans la littérature française.

[8] Antoine Compagnon, Le Démon de la théorie, Seuil, 1999.


[9] Une exception serait les recherches animées par Michèle Gally sur les rémanences du Moyen Âge dans la littérature contemporaine.


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