Fabula, la recherche en littérature (debats)

Protestation après les nominations ministérielles au CNU

Divers

Information publiée le mercredi 17 décembre 2003 par Alexandre Gefen



Les nominations ministérielles au CNU (9ème section) ayant suscité de nombreuses interrogations parmi la communauté des chercheurs, Fabula se fait le relais des soucis exprimés par de nombreux chercheurs.


"Notre université soviétique", par Antoine Compagnon et Philippe Hamon


LE MONDE



L'évaluation de la qualité est devenue un défi majeur pour les universités françaises, si elles veulent tenir leur rang en Europe et dans le monde : évaluation des formations, évaluation de la reCherche, évaluation institutionnelle, évaluation des enseignants.

Comparée aux autres grands pays scientifiques, la France est pénalisée par l'absence d'une tradition de l'évaluation de son enseignement supérieur indépendante de l'autorité de tutelle ministérielle. Cependant, elle a souscrit aux accords de Paris, Bologne, Prague, Berlin, qui prévoient, depuis 1998, la convergence des procédures d'évaluation de la qualité de l'enseignement supérieur en Europe.

En France, l'évaluation des enseignants-chercheurs (leur qualification aux fonctions de maître de conférences et de professeur, leurs promotions) est le fait du Conseil national des universités (CNU). Dans chaque section du CNU correspondant à une discipline, deux tiers des membres sont élus pour quatre ans sur des listes présentées par des organisations syndicales ou collégiales, le dernier tiers - proportion considérable - étant nommé par arrêté du ministre de l'éducation nationale. Les élections ont eu lieu en septembre 2003 ; les nominations du ministre viennent d'être connues.

Dans le cadre de la construction de l'espace européen de l'enseignement supérieur, afin de favoriser dans les universités françaises l'émergence d'une culture de l'évaluation par des instances légitimes et autonomes, on attendait du gouvernement qu'il procédât avec le plus grand soin et la plus haute impartialité à la nomination qui lui incombe du tiers des membres du CNU. Il avait l'occasion de fortifier l'autorité scientifique de cette instance d'évaluation en veillant notamment à ce que soient représentées, dans chaque section, les spécialités qui ne l'auraient pas été à la suite des élections.

Si nous en jugeons d'après ce qui est advenu dans notre discipline - la langue et la littérature françaises -, domaine essentiel pour le rayonnement de notre culture en Europe et dans le monde, c'est malheureusement non pas le critère scientifique, mais une fois de plus l'esprit de parti qui a inspiré le ministre dans ses nominations. Celles-ci, toutes proches du Syndicat national autonome des lettres et sciences humaines - apparenté au Syndicat national autonome des lycées et collèges (Snalc-CSEN) -, au point d'inclure plusieurs de ses anciens candidats et même de ses élus, se sont faites au mépris des spécialités. Ainsi, des pans entiers de la recherche, et des plus importants, ne seront pas représentés au CNU, notamment l'histoire de la langue, la poétique, la poésie et le théâtre contemporains ou la francophonie, tandis que d'autres, comme le Moyen Age, le seront trop.

Si rien n'astreint le ministre à respecter l'équilibre issu du scrutin entre les formations ayant des élus au CNU - encore que voir cet équilibre systématiquement bafoué au profit d'amis politiques soit suspect -, l'obligation de constituer des instances d'évaluation scientifique des enseignants-chercheurs légitimes et indépendantes s'imposait d'autant plus à lui que le contexte européen rend les universités françaises plus vulnérables au soupçon du clientélisme politique que dans le passé.

Le dernier CNU de langue et littérature françaises (1999-2003) avait tenté de mettre fin à la logique du "système des dépouilles" qui pervertissait depuis longtemps les évaluations de cette instance. Mais, comme la plupart de ses prédécesseurs, le ministre de l'éducation nationale - à moins que la décision, comme d'autres, lui ait échappé -, au lieu de renforcer la légitimité et la qualité de l'évaluation scientifique indépendante des universitaires, a pris le risque de les compromettre au nom de ses amitiés politiques. L'image des universités françaises ainsi donnée hors de France est navrante.

Dans tout autre grand pays, il serait impensable qu'un homme politique nomme les membres d'une commission d'évaluation des enseignants-chercheurs sans prendre l'avis d'une académie ou de quelque autre instance jouissant d'une autorité scientifique incontestable. La France a l'une des dernières universités soviétiques au monde.


Antoine Compagnon est professeur à l'université Paris-IV-Sorbonne et à l'université Columbia (New York).

Philippe Hamon est professeur à l'université Paris-III-Sorbonne nouvelle.


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Détails donnés par Ph. Hamon :

Les dernières élections au CNU (9e section) ont donné une majorité (rang A et B) aux collègues présentés sur la liste Qualité de la Science. La continuité du travail effectué par le précédent CNU (ouverture disciplinaire et reconnaissance de l'ensemble des champs de la recherche; prépondérance au dossier scientifique sur critères objectifs; refus de l'autopromotion des membres du CNU ; renouvellement systématique des listes à chaque élection au CNU ; pondération entre rang A et rang B, entre " siècles ", et entre universités parisiennes et de province dans l'attribution des promotions et des congés pour recherche) était garantie par les résultats des élections, et une alliance globale entre liste Qualité de la science, SGEN et SNESUP pouvait être reconduite pour la constitution du Bureau de la 9e section. Or le ministère vient de nommer, pour compléter la 9e section du CNU, 12 membres, et ces 12 membres font tous partie de la liste ou de la mouvance du syndicat Autonome, dont la liste avait pourtant été largement désavouée par l'élection (4 membres élus).La liste des battus a donc pu obtenir la vice-présidence de la 9e section. Plus grave encore: comme ces nominations ministérielles ont été faites sur des critères uniquement partisans, certains champs disciplinaires importants ne sont désormais plus représentés au sein du CNU. Nous tenions à informer la communauté universitaire de ce mauvais coup porté à la démocratie en général et aux disciplines littéraires en particulier.

Philippe Hamon
Professeur à l'université de la Sorbonne Nouvelle
Ancien président de la 9e section du CNU
Liste "Qualité de la science"


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