Fabula, la recherche en littérature ()

Queer: repenser les identités

Parution livre

Information publiée le samedi 24 mai 2003 par Marielle Macé (source : Robert Harvey)



Rue Descartes

Revue du Collège International de Philosophie

éditée par les Presses Universitaires de France

"Queer : repenser les identités" (No. 40)

sous la direction de Robert Harvey & Pascal Le Brun-Cordier

Pour lire le sommaire détaillé et un extrait de l'éditorial => http://www.puf.com/picts/visuels/info/RueDescartes.html


Voici un extrait de l'ouvrage, signé Robert Harvey & Pascal Le Brun-Cordier, et disponible sur le site:

"— Comment le dire, ce curieux vocable ? Cou-iiiiir ?
— À peu près.
— Et comment l’ouïr ? Comme un cri de guerre, ou d’effroi, comme un crissement, comme un glissement ?
L’enquête étymologique révèle qu’ici ou là queer et ses proches (twerkw, quer, torquere) signifient « travers ». Un « travers » qui, en anglais depuis le début du XXe siècle, répond au « straight » [droit] désignant les « hétérosexuel-le-s ». Queer, donc : une injure anglo-saxonne cousine de l’hexagonal pédé. Quelque chose du « travers » queer résonne, d’ailleurs, sans doute dans « folle tordue ». L’injure fut réappropriée et resignifiée par les gays anglophones, un peu comme « nigger » par les Noirs états-uniens. Mais queer peut aussi se traduire par : bizarre, insolite, étrange, excentrique, louche, singulier, drôle, loufoque…
Un discours queer prend forme aux États-Unis au début des années 1990, à partir d’une critique acerbe de certains effets du communautarisme gay des années 1980 : production d’une identité gay parfois essentialiste et souvent normalisante (blanche et bourgeoise), relégation consécutive dans les marges de celles et ceux qui sont trop éloignés des modèles promus par les médias et le business communautaire : transgenres, transsexuel-les, gays et lesbiennes handicapé-e-s, folles, prostitué-e-s… La pandémie du sida exacerbe la critique queer — elle impose de repenser les identités dès lors, par exemple, que la prévention s’adresse à des hommes ayant des relations homosexuelles mais ne se définissent pas comme « homosexuels ». Au-delà de la lutte contre le sida, les militants du mouvement Queer Nation, né dans le sillage d’Act Up à New York en 1990, tentent de déranger « l’ordre des genres », en intervenant au cri de « We’re here ! We’re queer ! Get used to it ! » dans l’espace public pour en troubler et révéler l’hétéronormativité constitutive.
Dans le même temps se développent dans quelques universités une queer theory et des queer studies à partir de la publication des livres séminaux de Eve Kosofsky Sedgwick (1990), Judith Butler (1990), Monique Wittig (1992) notamment. Leurs recherches s’inscrivent dans le sillage des études féministes, des gay & lesbian studies, et de ce que les étatsuniens nomment French Theory, à savoir la pensée de Foucault, de Derrida, de Deleuze et Guattari entre autres.
Entre action militante et recherche théorique, entre création artistique et philosophie, micro-sociologie, histoire et anthropologie, et avec le souci affirmé de contester ces découpages académiques, ce que l’on pourrait nommer une « pensée » queer paraît assez disparate. S’il fallait toutefois identifier quelques-unes de ses idées-forces, nous pourrions avancer : une critique déconstructive de tous les essentialismes, des assignations identitaires normalisantes, des binarismes réducteurs (homo/hétéro, masculin/féminin…) et de l’alignement génétique rigide sexe/genre/sexualité/identité ; une théorisation renouvelée des processus de subjectivation ; un intérêt pour toutes les dissidences et distorsions identitaires et pour l’invention de nouvelles configurations érotiques, sexuelles, relationnelles, de filiation, de savoir, de pouvoir... ; une volonté de queeriser les modes de pensée déterminés par un paradigme andro et hétéro-centré ; une relecture soupçonneuse de l’histoire littéraire, du cinéma, de la culture populaire…
(…) Avec ce numéro, nous souhaitons présenter un état des lieux de cette pensée queer qui doivent tant à la French theory et demeure, pourtant, méconnue ici. Les deux premiers articles s’efforcent de retracer sa généalogie, de reconstruire l’infrastructure intellectuelle qui en a précédé et permis l’émergence. François Cusset identifie ainsi les enjeux théoriques et politiques de la pensée queer en décrivant le double mouvement qu’elle opère par rapport aux gay & lesbian studies : « élargissement de l’angle et réduction du spectre », « dilation et rétractation ». Il s’interroge aussi sur la place qu’y occupent aujourd’hui plaisir et politique. Lawrence R. Schehr axe son étude sur l’histoire institutionnelle de la queer theory au sein de l’université étatsunienne. Sa réflexion porte notamment sur le rôle des modèles littéraires et sur les « américanismes » qui la spécifient. L’enquête se poursuit avec nos contributions : celle de Robert Harvey, sous l’angle lexicographique, tente non pas tant de traduire mais de faire sentir la force critique que recèle le mot queer dans les strates de son histoire ; celle de Pascal Le Brun-Cordier, approche « en extension », ouvre les portes d’« un cabinet de queeriosités » où se croisent plasticiens, cinéastes, drag queens ou kings et autres personnages singuliers qui donnent corps à l’idée queer depuis déjà quelques décennies.
La deuxième partie de notre enquête est constituée d’un entretien avec Eve Kosofsky Sedgwick, considérée comme l’une des principales théoriciennes des queer studies. Nous publions aussi en ligne (www.ci-philo.asso.fr) la traduction d’un de ses textes récents qui renverse l’opprobre jeté sur une certaine attitude paranoïaque pouvant être, de fait, fortifiante.
Enfin, nous avons voulu recueillir les analyses d’une centaine d’auteurs, en France et en Amérique, à qui nous avons adressé un questionnaire. Vingt ont accepté de nous répondre. Ils sont philosophes, écrivains, sociologue, historiens, psychanalystes, littéraires, militants, plasticiens, cinéastes… La diversité de leurs statuts témoigne avec éloquence de la transversalité de la notion. Certains d’entre eux s’interrogent sur les conditions de la réception de la queer theory en France (Arnaud Lerch, Ira Livingston, Beatriz Preciado, Marie-Hélène Bourcier) ; d’autres affinent sa définition (Lee Edelman, Bruce LaBruce, Daniel Welzer-Lang & Sylvie Tomolillo, Jean Allouch, Patrick Mauriès, Michel Maffesoli, Xavier Lemoine, Estelle Artus) ou la resituent dans un contexte plus large (François de Singly) ; d’autres encore évoquent l’usage qu’ils en font (Florence Tamagne, Katerina Thomadaki & Maria Klonaris) ; certains auteurs enfin émettent de sévères critiques (Camille Paglia, Danielle Charest, Didier Lestrade). (…)
Deleuze et Foucault parlaient volontiers de la théorie comme d’une « boîte à outils » — « Il faut que ça serve, il faut que ça fonctionne... » disaient-ils. Alors, ouvrons la boîte queer, voyons quels outils s’y trouvent, et à quoi ils peuvent nous servir.


Derniers ouvrages parus :

P. Marot (dir.), Les Textes liminaires

J.-Y. Pellegrin, Retrouver l'Amérique. Itinéraire du sujet chez Saul Bellow

Gh. Waterlot (dir.), La Théologie politique de Rousseau

G. Menegaldo et M. Petit, Manières de noir. La fiction policière contemporaine

B. Bonhomme (dir), Intégrités et transgressions de Pierre Jean Jouve

Le Bruit du monde. Théophile de Viau au XIXe siècle

Th. Roger, L'Archive du Coup de dés

A. Gasquet, L'Orient au Sud

R. Ludot-Vlasak et Cl. Maniez, Discours et objets scientifiques dans l'imaginaire américain du XIXe siècle

Maupassant/Poe, Quand la peur hante les nouvelles

A.-M. Miller-Blaise, Le Verbe fait image

A. Boissière, La Pensée musicale de Theodor W. Adorno

H. Carrera (dir.), Exils

A. Teulade (dir.), Reflets du siècle d'or espagnol. Modèles en marge

J. Le Rider et B. Pouderon (dir.), Faust, homme Renaissance

V. Darian : Das Theater der Bildbeschreibung. Sprache, Macht und Bild in Zeiten der Souveränität

Crébillon fils, Lettres de la Marquise de M*** au Comte de R*** (nouv. éd.)

A. Kilito, L'Oeil et l'aiguille. Essais sur les Mille et une nuits (rééd.)

C. Prochasson, A. Rasmussen. Au nom de la patrie. Les intellectuels et la Première Guerre mondiale (1910-1919)

C. Spillemaecker (dir.), Vaucanson et l'homme artificiel. Des automates aux robots

F. Daviet-Taylor, D. Bottineau (dir.), L'impersonnel. La personne, le verbe, la voix

V. Carraud, L'Invention du moi

M.-M. Fontaine (dir.), Rire à la Renaissance

A. Lütteken, M. Weishaupt, C. Zelle, éds.: Der Kanon im Zeitalter der Aufklärung. Beiträge zur historischen Kanonforschung

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