Fabula, la recherche en littérature (internet)

"Orphée: la violence de l'accord parfait", par C. Kintzler (blog Mezetulle)

Internet

Information publiée le mercredi 3 février 2010 par Marc Escola


Orphée : la violence de l'accord parfait
par Catherine Kintzler

En ligne le 18 janvier 2010, sur le blog Mezetulle.

La conjonction idéalisée des charmes de la musique et de la passion amoureuse, qui passe aujourd'hui pour un thème à révérer sans discussion, semble trouver son incarnation parfaite dans le personnage d'Orphée. Il pourrait bien s'agir là d'un mythe moderne, formé entre le XVIe et le XVIIIe siècles. Cette réussite est assez rare – on peut noter celle de Fénelon qui créa le mythe d'Idoménée – pour qu'on la salue, même si on la malmène ici.

Et tandis que je fais alterner les chants tristes aux gais,
Qu'à présent nul oiseau ne bouge dans ces arbres,
Que tous les flots sur ces rives se taisent,
Et que la moindre brise en sa course s'arrête .
Striggio-Monteverdi, Orfeo, Prologue Sommaire de l'article
  • La fabrication d'un mythe moderne
  • Le cycle mythologique du miel et la configuration Orphée/Orion : deux manières de ruiner la civilisation
  • La cruelle proximité. Savoir trouver et garder la juste distance : enchanter n'est pas envoûter
  • Références

    En redistribuant les pièces d'un ancien puzzle déjà remanié par la tradition classique, et en suivant les traces de Monteverdi, la collaboration entre Gluck et Calzabigi (1762) consacre la version moderne du mythe d'Orphée qui se fige en un composé éthéré de musique chantante et d'amour devant lequel chacun est tenu de se pâmer en silence. Leurs successeurs, de Jean Cocteau à Marcel Camus, vont s'y engouffrer sans guère modifier le « message » prétendu apaisant du mythe. Seuls Crémieux et Halévy par la suite (pour la musique de Jacques Offenbach) éreintent le personnage d'Orphée d'une manière clairvoyante : mais il n'est question ici que de la version attestée par l'opéra « sérieux » et répandue dans l'opinion de nos jours.

    Devant la toute-puissance des sons exhalés par la voix de la passion, devant la toute puissance de ce langage universel et émotif qui se présente dès lors comme la musique, il n'y a rien à dire, et il n'est pas bien vu de penser. L'un des mots d'ordre les plus ténébreux de la modernité s'affiche par là. Erigé en religion du coeur, l'art réconcilie les esprits en faisant taire la raison querelleuse. De ce terrible pathos consensuel, « la » musique devient la référence et Orphée, héros pneumatique et apaisant, devient le champion.
    Cela ne va pourtant pas de soi. Il n'est nullement certain que la musique existe, ni qu'elle doive nécessairement adoucir les moeurs en vertu d'un pouvoir occulte. Il n'est pas certain non plus que Orphée soit un irréprochable amant et un mari attentionné, trop enclin à écouter la voix de l'amour. Les deux questions sont étroitement liées, et leur liaison apparaît à l'examen des déformations considérables que le mythe moderne, en se constituant, fait subir aux versions classiques du mythe ancien transmises notamment par Ovide et Virgile. Pour prendre la mesure de cette déformation-reconversion, il est opportun d'effectuer une remontée en deux temps qui jettera un éclairage sur la face sombre du mythe, y compris celle du mythe moderne.


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