La revue Otrante (Éditions Kimé) consacrera son numéro du printemps 2010 à l'imaginaire fantastique de la forêt. Les contributions, qui ne devront pas dépasser 30000 signes et dont il est souhaitable qu'elle développent une approche synthétique plutôt que monographique, pourront indifféremment concerner les domaines littéraire, artistique ou cinématographique. Vous êtes invité à faire parvenir vos propositions à Lambert Barthélémy (lambert.barthelemy@libertysurf.fr) avant le 15 septembre 2009.
Argument :
Le rapport que la civilisation occidentale a, dès ses origines antiques, entretenu avec la forêt est construit sur l'opposition, l'affrontement et l'exclusion. La forêt figure l'envers radical, le refoulé du monde de la cité, des règles et des institutions qui structurent la vie des communautés humaines. C'est un espace soumis à la loi primitive de la nature, obscur et sauvage, que sa difficulté d'accès et son absence d'issue semblent soustraire au régime normal du temps : la cruelle Artémis, le fou Dionysos ou le féroce Odin y règnent. Franchir la lisière, c'est passer de l'autre côté du monde : tout s'inverse alors, les sens s'aiguisent jusqu'à l'hallucination, les facultés d'orientation temporelle et spatiale s'évanouissent, les savoirs, les croyances et les identités se défont. D'autres les remplacent, liés à l'exubérance du réel, de la physis.
Cette perception de la forêt comme espace du terrible et du sacré s'exprime notamment dans L'Énéide de Virgile (27-19 av. J. C.). De ce monde à l'envers, de ce monde hors la régence de l'esprit, le roman médiéval témoigne lui aussi, où ne manquent jamais les épisodes de délire forestier, de régression sauvage, d'animalisation, dans lesquels s'effondrent, chez Chrétien de Troyes, les preux Yvain et Lancelot (Le Chevalier au lion ; Le Chevalier de la Charrette, 1177-1181) – avant d'en triompher et de réaffirmer l'ordre eschatologique de la chrétienté. Dante le redira dès l'ouverture de la Divine Comédie : dans la forêt, la vie est inqualifiable ; on ne peut qu'errer, pécher, et oublier Dieu. La forêt constitue donc un lieu d'exception et d'anarchie : d'initiation pour le chevalier, de repli pour le banni et de refuge pour le hors-la-loi (Little Geste of Robin Hood and his Meiny, ballade, XVe siècle). Marge géographique, politique et théologique effrayante du monde policé, elle est un dehors absolu : toujours en-deçà (peurs archaïques), ou au-delà (terreurs sacrées) du dicible.
C'est en vertu de ce statut de seuil ontologique radical que la forêt constitue un lieu privilégié des contes populaires, puis de l'imagination fantastique. Car sous les sombres futaies tout ce qui échappe d'une façon ou d'une autre au pouvoir et à l'ordre de la raison est susceptible de se produire : brusque pliage du temps (Washington Irving, Rip Van Winkle, 1819), dédoublement et ensauvagement (Charles Brockden Brown, Edgar Huntly, 1799), apparition de figures d'altérité radicale (sorcières, ogres, loups-garous), comme dans Lokis (1868) de Prosper Mérimée, où apparaît la figure de l'ours-garou dont Walerian Borowczyk se souviendra dans son film La Bête (1977). Chez Ludwig Tieck (Eckbert le blond, 1797), comme dans les célèbres Contes de l'enfance et du foyer (1822) des frères Grimm, et de façon diffuse dans tout le romantisme allemand, la dimension fantastique de la forêt tient en outre à ce qu'elle constitue elle-même un fantôme : elle incarne la vision nostalgique d'un passé mythique, tout d'unité et d'authenticité, sur-investi psychiquement dans un geste de réaction désenchantée à la modernité. Espace dès lors lié à la crise mélancolique et à la manifestation d'une proto-conscience écologique, la forêt n'en demeure pas moins un lieu essentiel de mystère et de terreur dans l'art et la littérature du XXe siècle. Dans sa version exotique, elle constitue le support essentiel des rêveries sur les mondes perdus (Henry Ridder Haggard, Les Mines du Roi Salomon, 1885 ; Arthur Conan Doyle, Le Monde perdu, 1912) et des fantasmagories primitivistes (J. H. Rosny Aîné, La Guerre du feu, 1911 ; Edgar Rice Burroughs, Tarzan chez les singes, 1912 ; Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, King Kong, 1933). Mikhaïl Boulgakov (Les Oeufs fatidiques, 1925) l'évoque comme un milieu propice aux expérimentations scientifico-magiques, tandis que Julien Gracq (Un balcon en forêt, 1958) lui conserve un nimbe de féerie. D'autres fictions privilégient la dimension maléfique de son chaos (Edna O'Brien, Dans la forêt, 2002), retrouvent une tonalité de conte gothique (Cormac McCarthy, L'Obscurité du dehors, 1968) ou en font le lieu de rencontres du troisième type (Stephen King Dreamcatcher, 2002).
La forêt fantastique a en outre constitué un thème récurent dans la peinture surréaliste (Max Ernst [La Grande forêt, 1927], Wilfredo Lam [La Jungle, 1942], André Masson, [Brocéliande, 1950], René Magritte [Le Blanc seing, 1965]) ainsi que dans certains courants de l'art contemporain (land art), et fréquemment servi de cadre au cinéma d'horreur (Jack Arnold, L'Étrange créature du lac noir, 1954 ; Ruggero Deodato, Cannibal Holocaust, 1980 ; Le Projet Blair Witch, 1999).
Vous voilà maintenant invité à entrer dans la forêt…
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