Fabula, la recherche en littérature (debats)

Lettre ouverte à Madame la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, par Michel Bernard, Professeur à Paris 3

Points de vue et débats

Information publiée le jeudi 23 avril 2009 par Florian Pennanech


Madame la ministre,

Je lis dans la presse qu'au bout de onze semaines de grève dans les universités, vous vous préoccupez de ce qui va arriver aux étudiants en fin de semestre. Pour illustrer ce qu'est l'« autonomie » des universités, vous nous donnez des ordres : vous ne validerez pas « des semestres sans cours », nous devons rattraper nos enseignements, étaler les examens, utiliser les vacances de Pâques. Peut-être estimez-vous que, tout à notre mouvement, nous avions oublié « de penser aux étudiants et aux diplômes »…

Mais rassurez-vous, Madame la ministre : nous n'entendons pas « valider des semestres sans cours ». Nous sommes en grève : pas de cours, pas d'examens ; pas d'examens, pas de diplômes. Les conséquences ? Nous les connaissons autant que vous : les étudiants de cette année, victimes de votre obstination, ne pourront pas valider leur année. Ils devront redoubler l'année prochaine. Par conséquent, il nous sera impossible d'inscrire de nouveaux étudiants. Nous ne présiderons pas les jurys du baccalauréat. Quelques centaines de milliers d'étudiants et de bacheliers vont se souvenir avec émotion de votre passage au ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche, Madame la ministre.

Il est fini le temps des « voies de passage », des réécritures, des petits reculs, des petites astuces, des petits arrangements avec de petits syndicats. Votre mépris de notre enseignement est tel que vous ne vous êtes pas vraiment préoccupée, jusqu'à maintenant, de l'arrêt des cours dans la quasi-totalité des universités. On peut toujours rattraper, n'est-ce pas ? On peut dispenser le contenu de 13 semaines en 7 semaines, pas vrai ? Et puis ces diplômes universitaires ont tellement peu de valeur, après tout… Voilà comment vous voyez les choses, Madame la ministre : il y a eu un peu de « grogne », comme disent vos amis de TF1, et puis au final tout rentre dans l'ordre, on rallonge un peu l'année (il faut bien que ces fainéants d'enseignants-chercheurs travaillent enfin), vous faites les gros yeux et puis tout finit bien, les étudiants ont un diplôme, vaille que vaille, et votre décret passe, avec « modulation de service », « évaluation », et tout ce qui vous tient à coeur. Ouf ! On peut passer aux élections régionales. C'est que vous avez un plan de carrière à tenir.

Mais je suis désolé de vous dire que ce scénario bien huilé ne va pas pouvoir se réaliser. L'université est en grève, depuis onze semaines, jusqu'au retrait du projet de décret modifiant le statut des enseignants-chercheurs, de celui qui instaure un « contrat doctoral », du projet de « mastérisation » des concours de recrutement et jusqu'à ce qu'on annule les suppressions de postes de cette année. Et c'est une grève totale, illimitée, pas l'expression vague et fiévreuse d'« inquiétudes » ou de « incompréhensions ». Il s'agit d'un conflit social, Madame la ministre, comme en Guadeloupe ou chez Continental, un conflit que vous avez si mal géré que vous avez réussi à le « radicaliser », à l'étendre et à créer la situation très grave où nous sommes aujourd'hui : il n'y aura pas d'année universitaire 2008-2009.

Vous pensez avoir isolé une « frange » d'acharnés et pouvoir la désigner à la vindicte publique ? Vous comptez sur les congés du printemps pour casser le mouvement et faire passer votre décret en catimini devant le Conseil d'Etat ? Vous croyez avoir trouvé des alliés fidèles auprès des présidents d'université et des médias serviles qui se contentent de reproduire vos communiqués ? Vous pensez, même, que la majorité présidentielle va vous soutenir jusqu'au bout ? Erreurs, Madame la ministre, erreurs lourdes de conséquences pour l'enseignement supérieur et la recherche. Le mouvement continue, il ira jusqu'au bout de sa logique. La « ronde infinie des obstinés », coeur battant et symbole de notre refus, tourne toujours, de jour et de nuit. Elle tourne avec des étudiants, des enseignants, des personnels administratifs et techniques, des bibliothécaires, des chercheurs, et même, de plus en plus, avec nos collègues du primaire, du secondaire, avec des hospitaliers.

Il paraît que vous vous « inquiétez » pour l'année universitaire, « menacée », d'après vous, si « les cours continuent à être perturbés au retour des vacances de Pâques ». Je vous le confirme : si vous ne retirez pas rapidement et clairement tous vos projets de casse de l'université, les cours continueront à être « perturbés » et l'année universitaire est bien « menacée ». 83 universités, 724 000 étudiants et leurs familles, 58 000 enseignants-chercheurs, 55 000 BIATOSS attendent vos décisions, Madame la ministre.


Michel Bernard

Professeur des universités

Université de la Sorbonne Nouvelle – Paris 3


Points de vue et débats :

18 mars 2010: journée de grève et de manifestation de la maternelle à l'université

"Hadopi: la surveillance du web confiée à des sociétés privées" (lemonde.fr, 13/3/10)

Appel de l'AG des grévistes d'Île-de-France (12 mars 2010)

Lettre ouverte du collectif des lycées du Bas-Rhin en lutte (10/03/10)

"Chatel invente le Cercle des poètes absentéistes" - Communiqué de SLU (12/03/10)

"Il est temps d'étendre et de renforcer la mobilisation". Appel de Gennevilliers et Villeneuve-la-Garenne  + communiqués (mars 2010)

Lettre-manifeste du lycée Pierre d'Aragon du Muret (31) demandant l'abandon de la mastérisation et le retrait de la réforme du lycée

Mastérisation: appel du Conseil d'Ecole de l'IUFM Célestin Freinet (Nice) + motion des formateurs de l'Iufm de Paris (10/03/10)

Les demandes des universitaires viennois, par C. Denker (SLR 08/03/10)

Le "Plan Banlieue" et la région Île-de-France financent le lycée Jean-Paul II de Sartrouville (Bakchich info, 02/03/10)

La DFG (Deutsche Forschungsgemeinschaft) revient à l'évaluation qualitative

Verbatim de la 9e séance du séminaire "Politiques des sciences": Le rapport Maurel: mise en conformité des SHS?

La grande mutation. Néolibéralisme et éducation en Europe (I. Bruno, P. Clément, C. Laval)

"Ce qu'autonomie veut dire…" Lettre de J.-F. Bayart (CNRS) à V. pécresse (Agora 08/03/10)

"Quelques remarques sur une agence qui fâche : l'AERES" - document du C3N (04/0310)

Mastérisation: motion de l'UFR d'histoire de l'Université Paris 1 (02/03/10)

Mastérisation: Déclaration du département des Sciences de l'Antiquité aux Conseils de l'Université de Provence (05/03/10)

"ZEP : le grand bal des données disparues" (Quelle école pour demain? 03/03/10)

Motion du département d'Anthropologie de l'Université Paris 8 à propos de l'Obligation à Quitter le Territoire Français adressée à Salif Mandela Djiré (mars 2010)

12 mars 2010: grève, manifestations, rassemblements et AG

Bologna burns: infos pratiques pour le contre sommet du 11 au 14 mars 2010 + "basic discussion"

Mastérisation & LMD: Lettre de W. Bertram, sur sa démission de responsable de la spécialité "recherche" du Master de mathématiques à Nancy (06/03/10)

"La réforme des lycées contre les sciences sociales" (CVUH 04/03/10)

"Grève européenne". Appel à mobilisation en mars 2010 (reseau.europe.eu)

Mastérisation: lettre de N. Petiteau (professeur d'Histoire) à L. Carroué, IG d'Histoire et Président du Capes (mars 2010)


Fil d'information RSS    Fabula sur Facebook    Fabula sur Twitter