Fabula, la recherche en littérature (debats)

Cédelle et Rollot sont dans un bateau, par Pierre Jourde  

Points de vue et débats

Information publiée le vendredi 27 mars 2009 par Bérenger Boulay (source : Pierre Jourde)





Cédelle et Rollot sont dans un bateau



On prend l'habitude de la rhétorique automatique du journalisme français lorsqu'il s'agit de rendre compte d'une grève. On sait qu'on aura droit aux habituels « usagers pris en otage », à l'inévitable « grogne », désormais unique mot autorisé pour désigner toutes les formes de protestations. Les Français ne contestent pas, ne sont pas mécontents, ni révoltés, ils grognent. C'est une nature. On sait aussi qu'on aura bien du mal à connaître les raisons exactes d'une grève. La seule fois où je me souvienne d'avoir été clairement informé sur les problèmes qui avaient conduit une profession à faire grève, c'était à l'occasion d'une grève des journalistes.

Le mouvement des universitaires (et des chercheurs, des professeurs du primaire et du secondaire, des étudiants, des BIATOSS) n'échappe pas à la règle. Tout y passe. On explique tranquillement en quoi la réforme des concours consiste à allonger la durée d'études des futurs professeurs. On titre en très gros caractères, comme Le Figaro, sur le fait que les grévistes sont payés, histoire de bien attiser les réflexes populistes contre ces intellectuels privilégiés. La couverture médiatique de ce mouvement est dans l'ensemble caractéristique du mépris dans lequel sont tenus les intellectuels. Heureusement, Libération se démarque très nettement, par la rigueur du travail de fond accompli par ses journalistes sur ce sujet.

Ce climat de haine populiste, entretenu par certains, apparaît bien dans le contenu des messages postés sur le site du Monde. Cela n'a rien d'étonnant si l'on se réfère au travail effectué par les deux journalistes qui couvrent depuis le début, pour le Monde, le mouvement des universitaires, Luc Cédelle et Catherine Rollot. Sans surprise, les deux spécialistes moulinent la machine à déverser du langage automatique, dont on se demande si on l'apprend dans les écoles ad hoc, ou si elle est un effet du confondant mimétisme du journaliste moyen, qui s'empresse de reprendre les sujets et les expressions des confrères, de préférence lorsqu'il s'agit de clichés ou de fautes de français. Le lecteur a donc droit à sa dose habituelle de « grogne », de titres commençant par « quand » en toute inutilité (« Quand les dossiers de M. Darcos et Mme Pécresse agrègent les contestations »). Peu importe, sans doute, mais il y a lieu de craindre que celui qui s'exprime par automatismes pense par automatismes.

De ce point de vue, les duettistes du Monde ne déçoivent pas. Leurs articles sont des machines à reproduire la vérité officielle, et leurs enquêtes, des sortes de rewritings de communiqués ministériels. Le paquebot universitaire coule, les passagers s'agitent tant qu'ils peuvent sur le pont, Cédelle et Rollot assistent au spectacle depuis la chaloupe de Mme Pécresse. Voilà à quoi les lecteurs du Monde auront eu droit pour couvrir la plus grande grève qui ait jamais touché les personnels des universités, depuis que l'université existe en France : la Pravda. Mais une Pravda pateline, avec des prudences et des affectations d'objectivité. L'analyse détaillée de l'ensemble des articles de Rollot et Cédelle par Henri Maler et Olivier Poche dans Acrimed est instructive, et peut se résumer ainsi : « Quand Le Monde « informe » sur ce conflit, c'est, le plus souvent, non pour présenter les arguments en présence, mais pour jauger la mobilisation d'un regard en surplomb et l'ausculter du point de vue du ministère. Car Le Monde est atteint d'un étrange strabisme éditorial. D'un oeil, il ne lit que les déclarations bien intentionnées du gouvernement, ne perçoit que sa très raisonnable bonne volonté – et présente donc ses « gestes » et ses « annonces » avec la sobriété qui sied à un journal officiel. De l'autre il aperçoit des opposants dont la mobilisation ne s'explique (et s'exprime) que par des réactions affectives et des émotions mal contrôlées. » « Des informations biaisées par des omissions flagrantes et des commentaires latéraux ; des analyses partisanes qui confirment et aggravent les biais de l'information : si Le Monde pouvait se résumer aux articles de ses journalistes, le résultat serait affligeant ».

Le sommet est atteint avec l' « enquête » du 13 février, dans laquelle les professeurs apparaissent comme manipulés par des rumeurs, tandis que les ministres déploient de grands efforts pour rétablir un peu de vérité. Que des présidents d'université, des professeurs au collège de France, des étudiants, des doctorants, des professeurs de classe préparatoire, des chercheurs, des professeurs d'université et des maîtres de conférence, des BIATOSS, droite et gauche confondues, se retrouvent, ensemble, dans des manifestations et des actions qui ne désarment pas, depuis deux mois, tout cela ne fait pas sourciller Cédelle et Rollot. C'est une question de sensibilité, de perméabilité aux rumeurs, d'informations mal comprises ou de « crispations ». Quant à la réforme, selon Rollot et Cédelle, elle est « perçue par beaucoup comme une nécessité ». Objectif, et imparable : du moment que « beaucoup » pensent qu'elle est nécessaire, on se demande ce que font tous ces crispés dans la rue. Trop sensibles aux rumeurs, voilà.

Puisque Le Monde, par la voix de Cédelle et Rollot, a visiblement pris fait et cause pour le gouvernement, et a décidé de manifester le mépris dans lequel il tient les universitaires, je propose aux universitaires de lui manifester leur mépris en retour. Par exemple, en envoyant une lettre motivée de cessation d'abonnement. Ou en cessant d'acheter un seul exemplaire du Monde durant la semaine du 30 mars au 4 avril. Pourquoi payer pour un journal qui fait aussi mal son travail d'information ? Personnellement, je m'engage à cesser d'acheter ce journal jusqu'en mai, et à annuler mon abonnement à l'édition électronique.



Pierre Jourde


Voir aussi Le Monde et le mouvement universitaire (Acrimed 18/03/09)








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